L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Héroïnes

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L’employée aux écritures, à qui ses histoires de marquise ont légèrement monté à la tête,  peut bien rêver à de somptueux atours

dans lesquels elle finirait l’année en beauté, il n’en demeure pas moins qu’arrivée trop tard pour être

celle qui distribue les tartines dans l’encoignure de la porte et le jeune homme, gilet bleu culotte jaune la regarde,

celle dans la ronde devant le château, le sang des Valois coulait dans ses veines,

celle admirable quand elle choisissait ses colliers,

celle le soir sous le grand tilleul, sa main dans la main du précepteur,

celle enjointe par son mari de dormir maintenant, il le veut, la comédie est finie,

celle qui fait naufrage, et pourtant l’île et son amoureux si proches,

celle dont les yeux de fougère se sont ouverts quand tant d’autres se fermaient,

celle qui a lu trop de romans, alors dans la calèche,

celle que l’homme magnifique de l’autre côté de la baie n’a jamais pu oublier,

celle qu’Aurélien trouva laide, la première fois qu’il la vit,

celle qui manigance tout dans ses lettres avec son amant,

celle pour qui le vice consul de France à Lahore ruina sa carrière,

celle tremblante au côté de son mari sur le champ de courses,

celle de la petite bande au bout de la plage, en polo avec une bicyclette,

et même celle qui était, comme vous le savez déjà sans rien en savoir encore…

que vais-je bien pouvoir trouver à faire pour m’occuper en 2010 ?

Filed under utopiques

3′ 39″ en compagnie de la marquise de Verdelin

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Pour l’ouvrage 100 monuments, 100 écrivains qui vient de paraître aux éditions du Patrimoine, j’ai écrit un texte à propos du château de Carrouges, dans l’Orne, monument que j’avais choisi (par affinité départementale native) dans la liste de ceux qu’aucun auteur n’avait encore adoptés.

J’ai un temps hésité avec la citadelle de Montdauphin, dans les Hautes-Alpes, passage obligé pour rejoindre mes montagnes préférées, mais Carrouges l’a emporté quand j’ai identifié une de ses habitantes éclairées, la marquise de Verdelin, belle-mère du général Alexis Le Veneur seigneur du lieu, fidèle amie et correspondante de Jean-Jacques Rousseau dont elle fut un temps la voisine. C’est par ses yeux, dès lors, que j’ai perçu le château.

La marquise, grande épistolière comme le XVIIIe siècle en a produit tant, n’ayant pas laissé de mémoires, je lui ai un peu forcé la main, et en résulte une Page arrachée aux mémoires apocryphes de la marquise de Verdelin, datée de juillet 1778. Cliquez ci-dessous si vous souhaitez l’entendre : je vous la lis.

Verdelin.mp3

Ecrivant avec procuration de la marquise, j’étais aux anges et relisant ses échanges avec Rousseau je revenais aux questions qui m’occupaient tout le temps de ma thèse puisque Madame de Verdelin est mère de trois filles dont l’éducation la préoccupe beaucoup et qu’elle s’en entretient parfois avec son correspondant (le jour où un éditeur voudra enfin republier L’éducation des filles au temps des Lumières, j’y glisserai quelques extraits de leurs lettres).

Par ordre d’apparition chronologique, puisque c’est le principe retenu pour nous ranger avec nos monuments historiques, le mien porte le numéro 62, comme l’atelier, coïncidence que je ne pouvais passer sous silence ! (Pas plus que la bonne compagnie au fil des pages de ce gros livre de quelques collègues blogueurs figurant aussi au catalogue des éditions publie.net).

Filed under du XVIIIe siècle

Montparnasse Monde 44

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Dans la gare, il y a de l’électricité dans l’air, et pas seulement le vendredi soir. Mais bien peu de prises pour la capter. A dire vrai, je n’en vois même qu’une, au bas d’une colonne, hall Maine, au débouché des escalators. Prise solitaire et crasseuse, comme ses abords immédiats. Ce n’est pas beaucoup une seule prise pour une surface, un volume et un flux pareils. Et par l’effet bien connu qui retient le bras du goinfre de se saisir du dernier îlot de viande surnageant dans la sauce du plat (morceau qui regagnera la cuisine baptisé part du pauvre), personne ne l’utilise. Je n’ai jamais vu branché à la prise quelque appareil que ce soit, à l’usage du personnel de la gare ni des voyageurs. Personne n’ose. Ce ne sont pas les batteries à recharger qui manquent, pourtant, leurs sacs en sont même bardés, d’ordinateurs portables, de téléphones portables, de lecteurs MP3 et d’appareils photos numériques – sans parler des rasoirs et des sèche-cheveux – mais ils ont pris leurs précautions. Dans le Montparnasse Monde le courant passe, mais pas par la prise.

L’unique pilier prisophore de la gare, est un pilier à section carrée : un cas simple par rapport à tous ceux dressés dans les halls et – pire encore – sur les quais, dessinant au sol tout un éventail de figures géométriques connues, jusqu’au dodécagone pour le moins, et inconnues rebelles à toute esquisse de typologie. M’inquiétant de si la prise est bien reliée à la terre et si elle supporterait que l’on y branche, en cas de besoin, du gros électro-ménager (à supposer résolus les problèmes d’arrivées d’eau et de vidanges), je suis des yeux le pilier salvateur au plus profond de son enfoncement et, ce faisant, découvre que son fût passe par trois états successifs, mais toujours solides : béton lissé, béton brut et béton plaqué acier (comme on disait d’une montre ou d’une alliance qu’elle était plaquée or). La prise – un diamant vu sa rareté - est enchassée dans l’acier. La métamorphose entre le béton lisse et le béton brut, se dérobe à la vue sous une collerette griffée de piquots anti-pigeons et porteuse d’une applique lumineuse, tandis que le passage du béton brut au plaquage acier s’opère dans le plafond/plancher isolant le niveau Célio (de ma stratigraphie personnelle de la gare*) du niveau quais. Autant de subterfuges qui dispensent de parfaire les raccords.

* Voir Montparnasse Monde 17

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Histoire, littérature, sciences sociales – et Bergounioux

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Rangeant les notes que j’avais préparées pour mes interventions à propos d’Atelier 62, hier chez les sociologues du GRESCO à l’université de Poitiers (dans une salle baptisée Gargantua, ce qui allait très bien aux forgerons) et ce matin chez les spécialistes de l’autobiographie de l’ITEM, à l’ENS (en salle Beckett), je trouve ces extraits d’entretiens de Pierre Bergounioux sur les liens entre littérature, histoire, sciences sociales.

Je ne les ai cités ni à Poitiers ni à Paris – où je n’ai évidemment pas dit la même chose puisque les problématiques des séminaires étaient différentes – mais je les avais sous le coude. Je prépare toujours des notes pour dire finalement autre chose, mais c’est ainsi que cela fonctionne, j’ai besoin d’être passée par cette étape de réflexion écrite et étayée pour pouvoir me lancer.

En les relisant, je me dis que je ne referme pas ces fichiers sans citer quelques extraits de ces propos de Pierre Bergounioux, parce que j’y souscris entièrement.

Au moment de la sortie du premier tome de son magistral Carnet de notes dans le supplément livres du Monde, (03/03/2006) Pierre  Bergounioux donne sa vision des rapports entre histoire et littérature

Je dirai que c’est un seul et même discours qui s’est diffracté. L’histoire, qui avance par longues enjambées, ne peut pas descendre à ce détail exquis, irremplaçable, chatoyant, infiniment précieux dont se nourrit la littérature (…) L’historien, surtout depuis Braudel et son histoire longue, est celui qui brasse des destinées par milliers, par millions, la durée par siècles… des vastes périodes qui échappent à la conscience que nous en avons. Il faut fatiguer des montagnes d’archives avant de se faire une idée des processus énormes au regard de quoi notre vie n’est rien.

Et je pense que la littérature est ce discours d’une extrême précision qui s’efforce, avec la sensibilité d’un sismographe, d’enregistrer le cours de ce qui aura été notre vie. Mais à mes yeux elle ne vaut pas une heure de peine si elle ne se rappelle pas qu’elle est en quelque sorte la sœur cadette de l’histoire. Nous sommes de part en part des créatures historiques, et le moindre mouvement dont tressaillent nos cœurs, la moindre pensée qui traverse nos cervelles renvoient en dernier recours à l’histoire universelle. (…)

Interrogé sur les « clartés » que la littérature jette sur notre destinée, il ajoute

Je pense que la littérature est quelque chose comme une science exacte. Si on ne se paie pas de mots, si on évite de composer un des divers rôles qui s’offrent à l’écrivain, et que l’on s’applique simplement à saisir, à ressaisir, à percer l’éternelle énigme du présent, le mystère toujours renaissant de la réalité, alors oui, la littérature pourrait bien être cet effort vers la justesse, l’exactitude…allons-y : l’authenticité, la probité…

Quelques années plus tôt, dans  le livre d’entretiens avec son frère Gabriel, Pierre Bergounioux, l’héritage (Flohic, 2002, rééd Argol, 2008), Pierre Bergounioux expliquait en quoi le développement des sciences sociales (l’intrusion récente, très dérangeante, des sciences sociales dans le paysage) avait changé la littérature, et malmené, voire condamné, le roman

De Marx à Max Weber et à Pierre Bourdieu, elles (les sciences sociales) ont offert aux agents sociaux que nous sommes des lumières décisives sur ce qu’ils sont et font, qui n’est jamais ce qu’ils croyaient.  Une chose est de vivre, autre chose de méditer et de connaître. La vérité du monde social, comme celle de l’univers naturel, n’est accessible qu’à une activité spécifique, scientifique. Cet acquis a changé la donne, porté un préjudice irréparable, par exemple, au genre romanesque qu’il condamne soit à la naïveté – c’est en l’absence de la sociologie que le romancier du XIXe siècle a pu se croire omniscient – soit à une inacceptable invraisemblance. Nul n’est plus censé ignorer les déterminants sociaux des personnages. (…) Un écrivain ne peut plus se contenter de lire les autres écrivains. Il lui faut enjamber le mur qui sépare, à l’université mais dans la société aussi, les disciplines et les métiers, lutter contre les conséquences mutilantes de la division du savoir.

Ce même thème, je l’avais entendu en débattre avec François Bon à Beaubourg un soir de décembre 2005, juste comme les premiers mots des textes qui deviendraient Atelier 62 filaient sur le clavier.

Enjambant le mur cloisonnant les disciplines et les savoirs, c’est bien comme cela aussi que je conçois la littérature. (Mais je ne saurais jamais l’exprimer avec cette élégante justesse – ah le “fatiguer des montagnes d’archives”…)

Merci à Marlaine Cacouault et Gilles Moreau pour le séminaire du GRESCO, à Catherine Viollet, Véronique Montémont et Philippe Lejeune pour celui de l’ITEM : les réflexions échangées lors de ces deux journées m’ont fait avancer ; elles auront des prolongements.

PS : si vous cherchez d’autres articles de ce blog consacrés à Pierre Bergounioux, en voici quelques uns :

Art de la jonquille chez Pierre Bergounioux : mise à jour 2016-2020

Un printemps bergounien malgré tout

Ouvrir l’année à Gif-sur-Yvette avec Pierre Bergounioux

Une jonquille par temps de chrysanthèmes (offerte par Pierre Bergounioux)

Tristesse des mois en -bre (selon Pierre Bergounioux)

Compression d’étés bergouniens

Lui et nous : à propos du Carnet de notes 2011-2015 de Pierre Bergounioux

Jonquilles primeures à Gif-Sur-Yvette : suite des Carnets de Pierre Bergounioux

Enfin visibles à Paris : des ferrailles de Pierre Bergounioux

Mots de la fin (provisoire) du Carnet de notes 2001-2010 de Pierre Bergounioux

Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2001-2010, lecture in progress

Lecture en cours : Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2001-2010

“Un concert baroque de soupapes”, Pierre Bergounioux sculpteur

Dans Les moments littéraires, Bergounioux

D’une page 48 de Bergounioux, et tout son monde est là

Couleurs Bergounioux (au couteau)

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Questions d’automne emportées par le vent

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Un certain temps que L’employée aux écritures n’avait pas pioché dans sa boîte à questions. Ce soir, les yeux bandés, c’est chose faite : réponses complémentaires à quelques internautes naufragés sur mon île par Google & co.

Sur l’usage du cageot en littérature, Pierre Michon, en majesté entouré de cageots de livres sur la couverture du beau recueil d’entretiens Le roi vient quand il veut fournit une réponse pratique : si la littérature s’intéresse peu au cageot, le cageot, lui, peut contenir de la littérature.

Le nom de l’employé de l’hôtel : quel hôtel, quel employé ? j’en ai tellement fréquenté ces deux dernières années, mais en tous cas, à Rouen l’hôtel s’appelait Astrid finalement.

Pour trouver un avocat chinois à Montparnasse ne cherchez pas dans la gare, c’est inutile, et je ne garantis rien pour le reste du Montparnasse monde, explorez plutôt le 13e arrondissement.

Les effets de la non écoute de l’employé, sont suicidaires.

J’encourage le jeune internaute cherchant un résumé intégral Martine Sonnet Atelier 62, pour épater son prof, à faire un petit effort : les chapitres sont courts et peuvent même se lire dans le désordre.

Peut-on voir le sexe d’un axolotl ? L’axolotl ne se regarde que les yeux dans les yeux : c’est là qu’il cache ses Armes secrètes.

Ma clé usb est passée dans la laveuse à linge quoi faire ? Merci de ne pas remuer le couteau dans la plaie : l’égarement en novembre de deux des miennes dans un TGV entre Paris et Grenoble, voiture 3, place 34, m’a complètement lessivée, essorée, tourneboulée.

A qui cherche des mots pour saluer une invitée je suggère de lire ou relire La visite de la vieille dame, de Dürrenmat, que j’avais vu jouer autrefois au Théâtre de la ville, il me semble qu’on doit en trouver là de bien tournés.

Enfin, le mien ne se terminant pas par 118, je suis au regret de ne pouvoir fournir le n° de téléphone d’Alain Veinstein dont je suis pourtant la fidèle auditrice (et fus l’invitée ponctuelle).

Attention croisement : avec Pierre Cohen Hadria

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Chaque premier vendredi du mois, il s’en passe de belles sur les blogs : selon le principe des vases communicants on écrit les uns chez les autres.

Après un premier échange/partage avec Anne Savelli de Fenêtres open space en octobre dernier, L’employée aux écritures laisse aujourd’hui ses clefs à Pierre Cohen Hadria et s’en va remplir à sa place ses Carnets de travail de mélico.

POUR TOUT BAGAGE

Ca commence par un planning, qu’on va chercher gare de Lyon, le jeudi matin : on y découvre ses parcours du week-end, le nombre de questionnaires à empiler dans son sac, sections et enveloppes, les crayons, les parcours haut-le-pied (rares), le nombre d’enquêteurs avec qui on va travailler, un moment, plus parfois les deux ou trois jours (si c’est un pote, c’est fête ; une amie, la joie ; un idiot, la barbe).

Une quinzaine de kilos à trimbaler, le Paris-Bordeaux, puis le Toulouse-Lyon, puis le Lyon- Nantes suivi d’un Bordeaux-Quimper, et retour par le train de nuit Quimper-Paris.

Un week-end  (un peu) comme les autres.

Le vendredi, en début d’après midi,

on embarque, on commence par aller se présenter au contrôleur, le chef de train, oui une enquête, je passe je distribue je récupère, je reviens on se croisera, oui, à plus tard, vous vous installez en première ?

Oui, on s’installe en première, on ferme la porte avec le carré, on tire les rideaux pour ne pas être importuné, on travaille, on n’est pas là pour attendre sa destination, non, nous, on est là pour le voyage, on bosse, on ne bulle pas, on évalue, on distribue, une rangée ou un compartiment sur quatre, on sourit, on évalue les visages des jeunes filles, les rides des dormeurs, puis on revient, on ramasse, « Ah vous ne l’avez pas rempli ? j’attends ? » ou : « Vous ne voulez pas ? c’est pas grave », « Vous voulez un crayon ? » et puis on rentre dans son compartiment, on compte, on inscrit le compte sur l’enveloppe, la section « Paris- Poitiers » la date, distribués, tant ; recueillis tant ; on regarde parfois un peu les réponses, ça n’a aucune importance, cette réponse « votre sexe ? : beau mais faible », les Portugais qui mangent le poulet avec pour nappe les questionnaires, les rires, les abrutis avec leurs quilles, les malheureux aux cheveux ras, les amoureux « on a ri, on s’est baisés, sur les neunoeils, les nénés »,

les vieux qui rentrent du cimetière, qui vont en vacances, ou en randonnée, ou ensemble pour le match ou pour prendre l’avion pour s’en aller loin, si loin, les pieds hors des chaussures, les sandwichs et les œufs durs, la mayonnaise en tube, les bouteilles, la bière, l’eau le vin, les livres, les journaux, les montres, les bracelets et les bijoux, et puis voilà qu’on s’endort, malcommodes, jambes repliées qui dépassent un peu dans le couloir, ou abandonnés sur l’épaule de la mère qui lit, ou tricote, nous n’avions pas alors de ces objets actuels, les casques, les vidéos dvd autres ordinateurs où regarder des films jouer travailler, non, juste un peu de lecture, alimentation boisson, le temps passe, la nuit tombe, voilà…

Quand on arrive en ville, le travail est terminé, on cherche une chambre, on demande aux contrôleurs si au foyer, par miracle, il y aurait un coin où s’installer, on économiserait alors les frais d’hôtel, on économise les frais de restaurant en mangeant sandwich et paquets de frites devant la gare, le sac à l’épaule qui pèse un âne mort, on l’abandonnerait bien à la consigne si on n’avait à la régler, on doit faire attention, c’est durant toute la semaine qu’il faudra vivre avec ce qu’on va gagner, on remplit les bouteilles d’eau aux fontaines des gares, je me souviens de celle de Metz, toute de pierres marron beige, grumeleuse, granuleuse, ou de celle de Strasbourg qui ne portait pas alors les stigmates de cette nouvelle mode urbanistique dite de la « lentille » comme il en est une à Saint-Lazare. Et les gares Avignon, Lyon Perrache, Saint Pierre des Corps, Bordeaux Saint Jean, Genève Cornavin non, l’aéroport ?

Je ne sais plus, le train qui s’arrête, les regards inquiets, la fenêtre, le bruit, comme ce jour dans le Cévenol où, après Nevers j’ai glissé dans le petit boyau entre les voitures, le changement brusque d’aiguillage, mon pied entre les wagons, mon mocassin blanc tout à coup tout noir de graisse, mon pantalon clair tâché, toute la ligne à enquêter dans cet état, mais entier, la peur rétrospective, mon pied… l’arrivée à Béziers, acheter un pantalon, des chaussures, vite, il est sept heures, l’été, la chaleur, les rires, le resto allez, tant pis.

Revenir à Paris, remettre les enveloppes à présent emplies de questionnaires comptés, donner quelques mots sur le voyage, lundi matin, gare de Lyon,

voilà, le siège du bureau, le chef d’équipe qui vous accueille avec un sourire « comme un lundi » et nous autres, à la fac, de l’autre côté de la Seine, argent bientôt au chèque, amphi bondé d’étudiants qui n’ont aucune idée de ce week-end, quelle importance ? tenter de suivre le cours de topologie, prendre des notes, regarder le monde, le resto U, aller au ciné, boire un verre en terrasse (rarement), retrouver ses amis, ses amantes, sa chambre, son toit, ses livres, son rythme. Vingt ans.

Filed under Les invités

Montparnasse Monde hitchcockien

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Samedi dernier, je rentrais de Saint-Ouen où j’avais parlé d’Atelier 62 à la médiathèque Persépolis dans le cadre de “La vie d’usine“, il était 20h50 et je marchais (un peu flottante comme toujours après ces rencontres) vers le quai 10 d’où partirait à 20h58 le prochain omnibus pour Rambouillet (un train nommé PORO dans la langue de gare), quand Sir Alfred himself, derrière un pilier  (à rondelles) d’un bon clin d’oeil m’a remis les idées en place et le iPhone en main. Je ne pouvais pas rater ça – et une semaine plus tard je suis toujours aussi fière de mon remake !

Et ne pas se priver de dire le plaisir inaltérable éprouvé à voir et revoir les films d’Hitchcock (mais la difficulté d’en choisir un ou deux qu’on aimerait encore plus – je risque : Vertigo et The lady vanishes) et le grand bonheur de lire et écouter (parce que les trois voix !) les entretiens Hitchcock/Truffaut subtilement traduits par Helen Scott. Enfin, arrivés là, bien évidemment poursuivre en lisant les lettres de Truffaut à Helen Scott (et tellement d’autres) dans sa Correspondance recueillie par Gilles Jacob et Claude de Givray.

Le week-end sera définitivement hitchcocko-truffaldien.

Filed under Montparnasse monde

Montparnasse Monde 43

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Dans le Montparnasse Monde, la cantine est suspendue sensiblement à mi-hauteur : l’escalier qui, de l’extrêmité des voies 1 et 2, monte au jardin la dessert après trois volées d’escalier ; palier jonché de mégots. Je photographie le réfectoire au travers de la vitre de sa porte d’entrée. Je ne sais pas si les extérieurs sont admis là, comme dans certaines cantines, à un tarif qui paraît toujours prohibitif quand on y est invité par un membre du personnel qui, lui, bénéficie de la subvention de l’entreprise. A 11 heures le sel et le poivre seront rigoureusement disposés au centre de chaque table. Vers 14 h, fin du service, désordre et reliefs ; sel et poivre auront circulé au gré des goûts particuliers et régimes éventuels des rationnaires, il traînera des carafes vides, gouttes d’eau séchant au col, des croûtes de pain. La clémentine posée à côté du plateau : oubliée. Ce que je trouve astucieux, c’est le modèle de chaise choisi, qui facilite le balayage par simple élévation/accrochage aux tables, sans contraindre à leur retournement. On les voit si souvent à l’envers, assises posées sur les tables et pieds en l’air, les chaises dans les réfectoires. Entre 12h30 et 13H15 j’ai constaté comme une pause dans les départs des trains ; ici, ils déjeunent plus au calme.

Extension/Exercice de gare. La rue Delambre, je sais maintenant qu’il me faut 4 minutes et 12 secondes pour la parcourir de bout en bout. Ma montre n’est pas si précise et je n’ai jamais activé de chronomètre ni de podomètre, mais je venais de me procurer ce nouveau téléphone et j’ai voulu tester là sa fonction dictaphone, en procédant à la lecture intégrale de cette rue à stricte hauteur des yeux en partant du n°43 – trottoir des numéros impair donc -, sans altérer mon pas habituel. L’enregistrement s’est arrêté sur 4’12″, pendant lesquelles de la pharmacie qui fait angle avec Edgar Quinet, j’avais rallié la banque qui fait angle avec Raspail. Contente de moi. J’aime cette rue, et pas seulement pour ses sept cinémas, aussi pour sa droiture conjuguée à une juste suffisante longueur, permettant, d’un seul coup d’oeil, une appréciation globale de son trafic et de son activité : livraisons, déménagements, chantiers. Une rue qui ne tergiverse pas, ne vous cache rien et vous mène droit où vous voulez aller, dans un sens comme dans l’autre. J’aime aussi, vers neuf heures au matin, regarder les touristes en fin de petit déjeuner dans les salles à manger des hôtels qu’on aperçoit. Je les envie un peu, moi en marche vers la vie de bureau.

Delambre.m4a

(avec excuses pour les 10 premières secondes de mise en marche silencieuse: je m’exerçais)

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“Entre-deux” de Nicolas Aiello, plus un

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Ouvreuse de si nombreux cartons et liasses d’archives dans lesquelles personne n’avait mis son nez depuis des lustres et encore lectrice assidue de bibliothèques aux fonds anciens, je suis évidemment sensible au travail photographique de Nicolas Aiello, Entre-deux, proposé dans la collection portfolios de la coopérative d’édition numérique publie.net.

Parce que les rencontres incongrues comme celles qu’il saisit entre les pages des livres, avec ces marques personnelles de précédents lecteurs restées tapies-là jusqu’au prochain curieux du même texte, j’en ai eu ma part.

Aux Archives nationales, salle Clisson, quand je dépouillais les papiers confisqués dans les couvents féminins de Paris pendant la Révolution, je tombais régulièrement sur d’anciennes cartes à jouer, dont je signalais, comme il se doit, la présence à la présidence de salle. L’éparpillement de jeux de cartes dans ces papiers du XVIIIe siècle était connu et on essayait de le suivre à la trace. Dans des livres anciens, il m’est arrivé aussi bien souvent de dénicher des tracts, des publicités, des menus, des billets de musées ou de transports, des photos…

Autant de legs à la postérité, proches de ceux que Nicolas Aiello photographie dans l’Entre-deux – entre-deux pages, entre-deux lectures – d’ouvrages circulant de la main à la main dans la modeste et villageoise bibliothèque de Frocourt ou dans celle, plus fournie et plus peuplée, de  Montreuil.

Si truffer, larder, un livre de cuisine de ses propres recettes manuscrites sur feuilles volantes va de soi, d’autres rencontres sont moins attendues, comme cette liste de noms de musiciens (on y déchiffre celui de Dominique Pifarély) recopiée sur une page de garde, la carte des spécialités du glacier ou l’emballage de friandise tenant lieu de marque page. Débordements de vies personnelles de lecteurs recueillis par les livres qui pour un temps les accompagnent et s’en font supports.

Ma plus récente trouvaille de ce genre dormait dans un livre ancien : enchères à ma portée du fait d’une reliure en mauvais état dissuasive aux collectionneurs, quand je n’en voulais moi qu’à ces pages bien toutes présentes. C’est une image découpée d’une planche de jeu de divination “Le miroir magique”, glissée entre les pages 144 “Botanistes, Boues”, et 145 “Boulevards, Bourse” de lAlmanach du voyageur à Paris, CONTENANT une description sommaire mais exacte, de tous les Monumens, Chef-d’oeuvres des Arts, Etablissemens utiles, & autres objets de curiosité que renferme cette Capitale : OUVRAGE utile aux Citoyens & indispensable pour l’Etranger. Par M. Thiery. ANNEE 1785. A PARIS. Chez HARDOUIN, Libraire, au Palais Royal, sous les arcades à gauche n° 14. GATTEY, Libraire, rue des Prêtres Saint-Germain-l’Auxerrois.

L’exemplaire a appartenu à une demoiselle D’Emiéville d’après une mention manuscrite sur la page de titre, mais l’oracle s’adresse à un jeune homme.

Ce qu’on lit au recto de l’image, sous le portrait : Manières admirables ; physique adorable ; légèrement brune, conduite irréprochable ; taille un peu élevée : tel est le portrait de celle qui, un jour ou l’autre, embellira votre vie. Cette charmante jeune fille contribuera dans toutes les entreprises que vous ferez ; beaucoup de gens chercheront à vos détourner d’elle ; vous écouterez quelques conseils mais n’en suivrez aucun. L’oracle dit que votre vie sera accidentée. Mille péripéties viendront vous ennuyer ou vous amuser. Pour savoir votre sort à venir, vous n’avez qu’à tourner cette petite feuille, c’est le moyen de comprendre ce que le ciel vous réserve.

Et au verso : REPONSE DU MIROIR MAGIQUE

Rien ici-bas n’est plus beau que la femme que l’on aime, quand elle réunit dans sa personne les qualités que je vais énumérer : beauté, sagesse, économie, travail, amour. Telle est celle qui vous est destinée. Seulement avant de la posséder, il vous faudra passer différentes épreuves : on voudra savoir si vous répondez à ses qualités. Il vous faudra pour cela beaucoup de courage, car plusieurs personnes chercheront à vous nuire. Une lettre vous annonçant un changement de position donnera cours à votre volonté et vous finirez par obtenir la main de celle qui vous aime autant que vous pouvez l’aimer. Suivez toujours les bons principes dans lesquels vous avez été élevé et vous vous en sentirez bien.

L’imprimeur de la planche - L. Baudot, éditeur, rue Domat, 20, Paris – spécialisé dans les ouvrages et jeux de magie ou prestidigitation exerçait dans les années 1880.

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Montparnasse Monde, à la limite

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C’était un lundi d’août dernier, je partais à la campagne par le train quittant Montparnasse Vaugirard à destination de Granville à 19H59, dont je descendrai à Flers à 22h19 pour continuer ma route à bord du taxi collectif de la communauté de communes du Domfrontais.

Par chance, ce soir là, un voyage sans histoires, ce qui est loin d’être toujours le cas.

Par chance encore, ce Corail Intercités s’échappait du Montparnasse monde par la voie 28 extrême limite de l’emprise de la gare, côté XVe arrondissement. Limite floue, comme j’avais tenté de l’écrire que ce soir-là, je pouvais filmer (le petit Olympus bleu me laisserait en plan un peu plus tard dans l’été).

Si je reparle de tout cela, c’est que depuis dimanche dernier, on peut lire dans la présentation soignée des éditions publie.net (en ligne ou en la téléchargeant) la totalité des 40 variations, proposées ici sous forme de feuilleton chaque samedi de septembre 2008 à juin 2009 : les épisodes 36 à 40 sont ajoutés aux 35 premiers, le tout sous une nouvelle couverture. L’écriture du Montparnasse monde continue, mais le feuilleton est devenu approximativement mensuel.

Le numérique c’est la possible révolution permanente du texte, son travail ou ses tâtonnements partagés.

A signaler aussi : la très pertinente lecture de Montparnasse monde par Pages à pages.

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