L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

“Entre-deux” de Nicolas Aiello, plus un

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Posted by ms on 13 novembre 2009 at 23:49

Ouvreuse de si nombreux cartons et liasses d’archives dans lesquelles personne n’avait mis son nez depuis des lustres et encore lectrice assidue de bibliothèques aux fonds anciens, je suis évidemment sensible au travail photographique de Nicolas Aiello, Entre-deux, proposé dans la collection portfolios de la coopérative d’édition numérique publie.net.

Parce que les rencontres incongrues comme celles qu’il saisit entre les pages des livres, avec ces marques personnelles de précédents lecteurs restées tapies-là jusqu’au prochain curieux du même texte, j’en ai eu ma part.

Aux Archives nationales, salle Clisson, quand je dépouillais les papiers confisqués dans les couvents féminins de Paris pendant la Révolution, je tombais régulièrement sur d’anciennes cartes à jouer, dont je signalais, comme il se doit, la présence à la présidence de salle. L’éparpillement de jeux de cartes dans ces papiers du XVIIIe siècle était connu et on essayait de le suivre à la trace. Dans des livres anciens, il m’est arrivé aussi bien souvent de dénicher des tracts, des publicités, des menus, des billets de musées ou de transports, des photos…

Autant de legs à la postérité, proches de ceux que Nicolas Aiello photographie dans l’Entre-deux – entre-deux pages, entre-deux lectures – d’ouvrages circulant de la main à la main dans la modeste et villageoise bibliothèque de Frocourt ou dans celle, plus fournie et plus peuplée, de  Montreuil.

Si truffer, larder, un livre de cuisine de ses propres recettes manuscrites sur feuilles volantes va de soi, d’autres rencontres sont moins attendues, comme cette liste de noms de musiciens (on y déchiffre celui de Dominique Pifarély) recopiée sur une page de garde, la carte des spécialités du glacier ou l’emballage de friandise tenant lieu de marque page. Débordements de vies personnelles de lecteurs recueillis par les livres qui pour un temps les accompagnent et s’en font supports.

Ma plus récente trouvaille de ce genre dormait dans un livre ancien : enchères à ma portée du fait d’une reliure en mauvais état dissuasive aux collectionneurs, quand je n’en voulais moi qu’à ces pages bien toutes présentes. C’est une image découpée d’une planche de jeu de divination “Le miroir magique”, glissée entre les pages 144 “Botanistes, Boues”, et 145 “Boulevards, Bourse” de lAlmanach du voyageur à Paris, CONTENANT une description sommaire mais exacte, de tous les Monumens, Chef-d’oeuvres des Arts, Etablissemens utiles, & autres objets de curiosité que renferme cette Capitale : OUVRAGE utile aux Citoyens & indispensable pour l’Etranger. Par M. Thiery. ANNEE 1785. A PARIS. Chez HARDOUIN, Libraire, au Palais Royal, sous les arcades à gauche n° 14. GATTEY, Libraire, rue des Prêtres Saint-Germain-l’Auxerrois.

L’exemplaire a appartenu à une demoiselle D’Emiéville d’après une mention manuscrite sur la page de titre, mais l’oracle s’adresse à un jeune homme.

Ce qu’on lit au recto de l’image, sous le portrait : Manières admirables ; physique adorable ; légèrement brune, conduite irréprochable ; taille un peu élevée : tel est le portrait de celle qui, un jour ou l’autre, embellira votre vie. Cette charmante jeune fille contribuera dans toutes les entreprises que vous ferez ; beaucoup de gens chercheront à vos détourner d’elle ; vous écouterez quelques conseils mais n’en suivrez aucun. L’oracle dit que votre vie sera accidentée. Mille péripéties viendront vous ennuyer ou vous amuser. Pour savoir votre sort à venir, vous n’avez qu’à tourner cette petite feuille, c’est le moyen de comprendre ce que le ciel vous réserve.

Et au verso : REPONSE DU MIROIR MAGIQUE

Rien ici-bas n’est plus beau que la femme que l’on aime, quand elle réunit dans sa personne les qualités que je vais énumérer : beauté, sagesse, économie, travail, amour. Telle est celle qui vous est destinée. Seulement avant de la posséder, il vous faudra passer différentes épreuves : on voudra savoir si vous répondez à ses qualités. Il vous faudra pour cela beaucoup de courage, car plusieurs personnes chercheront à vous nuire. Une lettre vous annonçant un changement de position donnera cours à votre volonté et vous finirez par obtenir la main de celle qui vous aime autant que vous pouvez l’aimer. Suivez toujours les bons principes dans lesquels vous avez été élevé et vous vous en sentirez bien.

L’imprimeur de la planche - L. Baudot, éditeur, rue Domat, 20, Paris – spécialisé dans les ouvrages et jeux de magie ou prestidigitation exerçait dans les années 1880.

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6 Comments

  • On 14 novembre 2009 at 10:50 gilda said

    Moins impressionnant ou instructif mais émouvant quand même, ceci http://www.fotolog.com/gilda_f/33581583
    glissé entre les pages d’un livre de Mavis Gallant acheté d’occasion aux États-Unis via l’internet.
    Quand le choix est possible j’achète de préférence mes livres d’occasion en anglais à betterwordbooks lesquels recyclent (pour la bonne cause so they say) pas mal de réformés de bibliothèque. Ils recèlent souvent, en papiers oubliés ou notes de marges de jolies pépites.
    J’aime que les livres qui arrivent entre mes mains aient eu une vie avant et qu’on me l’ait transmis.

    Ces cartes à jouer du XVIIIème avaient-elles un sens qu’on connaît ? Messages codés qu’on glissait dans le livre qu’on offrait ?

  • On 14 novembre 2009 at 11:31 Anne Savelli said

    “1785. A PARIS. Chez HARDOUIN, Libraire, au Palais Royal, une jeune femme d’une taille un peu élevée”… Martine, tu fais mon bonheur !

  • On 14 novembre 2009 at 13:16 ms said

    Les cartes à jouer anciennes c’était dans des registres ou liasses d’archives, pas dans des livres, donc pas cette idée de cadeau ; plutôt qu’on jouait beaucoup au XVIIIe et que c’était un objet assez usuel, support d’écriture possible, d’où cette dissémination.

    Sur le jeu à Paris au XVIIIe siècle voir le livre du vieil ami Francis Freundlich “Le Monde du jeu à Paris, 1715-1800″, Albin Michel, 1995 (on a fait nos thèses ensemble avec le même directeur).

    Anne très heureuse de faire ton bonheur, et toute prête à te prêter mon “Voyageur à Paris” en cas de besoin

  • On 16 novembre 2009 at 14:11 PdB said

    Génial… y’a pas d’autre mot… Fait penser à ces bazars : tenez employée, en voilà un (in extenso mais aux coordonnées préservées)
    “Monsieur B.
    Voyant Médium
    Spécialiste de l’amour, Chance, Travail, Impuissance sexuelle, problème, d’injustice, examens, concours, permis de conduire, perte de poids il y a une prière spéciale. Pour ça dans 48h Reçoit tous les jours de 9h à 21h sur rendez-vous : TRAVAIL SERIEUX ET EFFICACE RESULTAT SURPRENANT ET GARANTI”

    On notera le singulier du “résultat garanti”- parce que quand même. Un truc (tract) distribué au métro Belleville, ces jours derniers, que certains historiens du 22 ou 23° siècle pourront peut-être découvrir dans mon exemplaire de “Ombres sur l’Hudson” (Isaac Singer, Folio) auquel il sert – ces jours-ci- de signet.

  • On 16 novembre 2009 at 17:04 Dominique Hasselmann said

    Il y a quelque chose de surréaliste dans ces signets : cela me fait penser au “Nadja” d’André Breton (édition Livre de poche, 1964, N°1233) truffé de photos, ou dessins comme celui “exécuté” par l’héroïne elle-même, cette tête amovible posée sur une main, avec sa signature.

    Les signets sinécures saignent en silence.

  • On 9 décembre 2009 at 12:28 Nicolas aiello said

    Bonjour,
    et merci pour cette critique !
    J’en profite pour faire un lien vers mon blog présentant mon travail. On peut y voir ma dernière exposition au centre culturel saint-Louis de France à Rome.
    j’y présente des dessins et photographies de la série “Entre-deux” en dialogue avec une peinture murale de Jacques Villeglé.
    Bien cordialement,
    Nicolas Aiello
    http://nicolasaiello.blogspot.com

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