L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Archives for du XVIIIe siècle

En passant par la rue Poulletier

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Passant hier par la rue Poulletier, dans l’île Saint-Louis, pour rejoindre sur le quai d’Anjou l’hôtel de Lauzun où se tenait le colloque Paris et ses peuples : sociabilités et cosmopolitismes urbains au siècle des Lumières, au numéro 5 bis, je repère cette porte verte, peinte de frais,

et m’émeut en déchiffrant l’inscription au fronton, Dieu merci conservée,

parce que les écolières de la charité de la paroisse Saint-Louis-en-l’Ile et leurs maîtresses (des soeurs de Saint-Vincent-de-Paul, dans la place depuis 1658), je ne connais qu’elles. Je les ai tellement fréquentées, à fureter dans leurs archives, quand j’écrivais ma thèse sur “L’éducation des filles à Paris au XVIIIe siècle” ! Il était 9 heures du matin quand j’ai pris ces photos et je n’ai croisé personne, ce n’était par leur heure : les écolières de la charité venaient là de 8 à 11 le matin et de 2 à 4 l’après-midi en hiver, de 2 à 5 en été. Un décalage horaire saisonnier pour ne pas livrer les fillettes à la nuit trop noire. Principe de précaution (déjà).

Deux classes dans l’école : La première sera composée d’enfants d’environ sept ans et au-dessous auxquelles on apprendra les éléments du catéchisme, à connaître les lettres, à épeler et à former les lettres. La deuxième des filles au-dessus de cet âge, dans laquelle on apprendra le catéchisme, à lire en français et en latin, à écrire et à compter tant aux jetons qu’à la plume. Un programme, édicté par le Règlement pour l’école de charité des filles de Saint-Louis-en-l’île imprimé chez Josse en 1713, auquel souscrit le curé de la paroisse quand il demande à la maison mère des Filles de la Charité de lui envoyer une nouvelle institutrice : J’espère que vous nous choisirez une fille habile et entendue, qui puisse montrer à nos enfants la lecture et l’écriture avec l’arithmétique pour les pouvoir apprendre à compter et à jeter. Je ne vous parle pas de catéchisme et des instructions chrétiennes car vous savez bien que c’est ce qui doit marcher avant toutes choses (1716, AN S 6160).

Quant aux fillettes, même si le Règlement, en son article IX, précise On ne recevra à l’Ecole de charité que les filles des Pauvres et les écolières seront exclues lorsque les parents auront le moyen de les mettre aux autres écoles qu’à celle de Charité ce ne sont tout de même pas les plus démunies du quartier : tout simplement parce qu’il faut que la subsistance familiale puisse se passer, au moins temporairement, de l’appoint du menu gain d’un travail enfantin.

Je n’avais pas l’usage quotidien de la photographie, qui est devenu le mien grâce aux prodigieux outils dont nous disposons désormais, quand je travaillais sur ma thèse. Aussi, les traces dans la ville des lieux que je visitais alors “en archive” je ne les ai jamais collectées. Mais il n’est pas trop tard pour le faire et la prochaine fois que je passe à l’angle des rues de Vaugirard et Bonaparte, je photographie les quatre colonnes du jardin des filles de l’Instruction chrétienne que j’ai à l’oeil depuis longtemps.

Additif : la porte avant repeinture est à voir dans le billet Oublier Paris #69, complément, savamment illustré comme toujours, de Piero de Belleville que L’employée aux écritures remercie et félicite pour son espièglerie.

mai 20, 2017

Solitude de Condorcet, quai Conti, Paris 6e

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Pauvre Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743-1794), cerné d’algécos et de palissades de chantiers qui l’affichent mal. Je me suis émue de son triste sort l’autre matin, au presque encore petit jour quand l’autobus 27 s’est obstiné à faire son Terminus Pont-Neuf et que j’ai continué à pied pour gagner la galerie Vivienne.

Cruelle mise en quarantaine posthume quand ses contemporains ne lui ont déjà pas fait de cadeaux. L’historienne de l’éducation des filles que je demeure (en dépit parfois des apparences) éprouve quant à elle une admiration certaine pour ce penseur des Lumières. Son Nouveau plan d’Instruction Publique présenté à l’Assemblée Législative le 20 avril 1792 est bien le seul plan d’éducation révolutionnaire revendiquant la mixité de l’enseignement au nom de l’égalité des sexes. Egalité évidente pour Condorcet et source, dès 1790, de son discours Sur l’admission des femmes au droit de cité. C’est dire si, de son vivant tristement abrégé, avec des idées pareilles Condorcet a suffisamment souffert de la solitude… Les algécos c’est trop.

Je m’aperçois que L’employée aux écritures éprouve une certaine fascination pour les algécos, si vous la partagez vous en trouverez d’autres sur le blog ici et .

jan 27, 2014

Siméon Prosper Hardy, homme de saison

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L’employée aux écritures collabore (dans le cadre de sa vie de bureau) à l’édition du journal que le libraire parisien Siméon Prosper Hardy a tenu de 1753 à 1789. Tâche de longue haleine unissant les efforts d’historiens des deux côtés de l’Atlantique, à Paris et à Montréal. Les quatre premiers volumes sont parus – le quatrième pas plus tard que la semaine dernière – aux éditions Hermann. Au total il y en aura douze, ce qui devrait nous mener vers 2017 pour le point final. Des index consultables en ligne complètent les volumes papiers comportant chacun une substantielle introduction thématique.

Siméon Prosper Hardy a donné un très joli titre à son journal

et parmi ces événements, mêlant allègrement aux affaires politiques et religieuses, les faits divers aussi bien que les transformations architecturales et urbanistiques de sa ville qu’il observe en parisien curieux, assez souvent revient le temps qu’il fait.

Comme je relisais hier et indexais géographiquement le texte du volume 6 (1779-1780),  les considérations météorologiques désolées du libraire au printemps 1780 résonnaient au diapason des propos que l’on n’en finit plus d’échanger ces jours-ci à propos de la pluie plus que du beau temps. Lisez plutôt :

Lundi permier mai 1780. Orage assez considérable. Entre six et sept heures du soir, comme il avoit fait assez chaud pendant toute la journée, un orage considérable se déclare par de violens éclairs, et des coups de tonnerre très fréquents, il tombe aussi beaucoup de pluie, mais cet orage qui malheureusement s’étend au-delà de la capitale cause beaucoup de dommage dans les environs de Vincennes, Fontenay, Nogent, Montreuil &c. &c. par la perte qu’il occasionne des fruits et des légumes de toute espèce. La dame veuve Lemercier libraire de Paris, propriétaire d’une seule maison très belle size au village de Nogent où elle se trouvoit même alors avec compagnie, éprouve un dégât qu’on faisoit monter à la somme de six cents livres en carreaux de vitres et cloches de jardin, dégât qui avoit été opéré, disoit-on, en moins de [sic] demi-heure par l’impétuosité du vent et la force d’une pluie mêlée d’une grêle grosse comme des œufs de pigeon.

Lundi 8 mai 1780. [...] il pleuvoit presque chaque jour du présent mois de mai comme il avoit plu pendant tout le cours du précédent mois d’avril […]

dimanche 4 juin 1780. Deux orages consécutifs occasionnés par une chaleur considérable. Ce jour vers six heures du soir après huit à neuf jours d’une chaleur aussi considérable que celle qu’on eût pu éprouver dans la plus forte canicule, le baromètre ayant atteint jusqu’au trente neuvième degré et comme par suite d’un autre orage qui avoit commencé la nuit précédente entre deux et trois heures du matin ; le tonnerre accompagné d’éclairs et d’une pluie assez considérable gronde pendant plus d’une heure et tombe sur l’hôtel de Mr le procureur général du Parlement rue de la Planche fauxbourg St Germain. Entré par une antichambre et les gens effrayés s’étant sauvés dans le cabinet, le tonnerre les y ayant suivis avoit soi-disant brûlé toutes les pièces d’un seul procès. On entendit dire aussi qu’il étoit tombé au village de Montrouge près Paris, où il n’avoit causé d’autre dégât que de déraciner un grand et gros arbre, et encore qu’à Dourdan et dans les environs de cette petite ville le même orage avoit tout dévasté et qu’il n’y restoit plus absolument rien sur terre.

Rien de bien nouveau sous le (non) soleil d’avril mai juin.

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juin 22, 2013

La rentrée au rayon histoire

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Je repasse ce billet en une : le livre est fabriqué, je suis passée en prendre deux exemplaires chez l’éditeur en rentrant hier soir. Il est agréable à regarder et à manier, à lire aussi j’espère.

La librairie Entre les lignes, 167 avenue Jean-Jaurès à Clamart, à deux pas de ma porte, m’invite à en parler samedi 15 octobre à 16 heures. Rejoignez-nous, on pourra aussi évoquer mes livres moins académiques…

L’employée aux écritures fait sa rentrée non pas au rayon littérature mais au rayon histoire. Comme il y a longtemps puisque le 13 octobre le livre issu de ma thèse de troisième cycle L’éducation des filles au temps des Lumières, qui était devenu introuvable, sera à nouveau en librairie (au prix abordable de 10 euros) repris dans la collection de poche de CNRS Editions, en coédition avec le Cerf son éditeur de 1987. Avec mises à jour légères de la  préface de Daniel Roche et de la bibliographie : le sujet n’a guère été retravaillé à une échelle comparable depuis mon écumage des archives des écoles de filles parisiennes avant la Révolution.

Grand bonheur à voir ce livre revivre puisque j’espérais ardemment sa réédition, sous une forme ou sous un autre, depuis que l’ouvrage était épuisé. J’en arrivais à imaginer le scanner moi-même page à page pour le mettre en ligne sur mon site tellement je trouvais son indisponibilité absurde. Quand ils n’avaient pas été reliés les exemplaires de certaines bibliothèques universitaires atteignaient un état de décomposition assez avancée.

Le tableau peint vers le milieu du XVIIIe siècle par Jean-Baptiste-Marie Pierre La maîtresse d’école (conservé au musée d’Art et d’Histoire d’Auxerre) qui figurait en vignette sur l’édition originale passe en illustration de couverture pleine page du poche ce dont je me réjouis parce qu’il reflète parfaitement la large acception sociale dans laquelle le sujet est traité. La maîtresse représentée enseigne selon toute vraisemblance dans une institution charitable ou hospitalière. A noter, sur la peinture de Pierre, la présence d’une troisième fillette un peu en retrait absente du recadrage.

Depuis l’achèvement de ma thèse, mis à part les synthèses proposées au tome 3 -, XVIe-XVIIIe siècles – de l’Histoire des femmes en Occident dirigées par Michelle Perrot et Georges Duby (publiée en 1991 et 2002) et à la revue Historiens & géographes (n° 393, 2006), mes travaux autour de l’éducation des filles au XVIIIe siècle ont porté sur des questions spécifiques, comme sur l’apport de correspondances féminines amicales pour l’approche d’éducations familiales aristocratiques ou bourgeoises – cas de Geneviève Randon de Malboissière d’une part et de Manon Phlipon d’autre part (article sur cette dernière qui paraîtra à l’automne dans  Histoire et civilisation du livre, t. VII) – ou tout récemment sur l’éducation musicale (il y aura parution également, je ne sais pas quand).

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juil 17, 2011

Coeur de liasse

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Sortir la liasse pesante de son carton gris, évaluer que desserrant sa ceinture on y trouvera des feuilles volantes de divers formats, des feuilles cousues en cahiers, des registres reliés et qu’il faudra du temps pour en faire le tour ;

comprendre qu’il y a eu des repentirs,

des egos bien dimensionnés

et que finalement ce que je cherche dort au coeur de ce cahier parcheminé à rabat serré par des lanières, Livre des gages des domestiques et autres gages, où l’on faisait mémoire notamment des sommes versées au maître à danser des cinq filles mineures de dame Marie-Anne Gambetta veuve du sieur Jean-Baptiste Rex.

Remettre chaque pièce à sa place, poussières d’encre de 300 ans trop sèche collée au bout des doigts, reboucler la courroie autour du papier kraft qui maintient la liasse et reglisser cette dernière dans le carton gris. Rapporter le carton. Montrer ouvert son ordinateur en sortant de la salle et qu’aucun document volé ne s’y cache. Reprendre ses affaires au vestiaire. Quitter les archives.

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fév 13, 2011

Des auteurs chez Louis-Sébastien Mercier

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La lecture du texte de François Bon sur Tiers Livre Un petit souci avec Balzac et les contributions qui s’y greffent m’y font penser : reprenant le Tableau de Paris de Mercier récemment, et y vagabondant, j’en avais extrait plusieurs passages évoquant les auteurs et leur condition, notamment matérielle. Je les livre ici comme pièces rétroactives au débat et cela me permet d’étrenner la nouvelle maquette du blog (je ne savais pas quoi écrire pour le reprendre en mains dans sa nouvelle grande largeur !)

T.2 vol.1, p. 331-336. Chapitre CXXXVII Auteurs

A Paris sont ces écrivains qui moissonnent et qui vendangent avec leur plume, qui ont dans leurs écritoires toutes leurs terres et toutes leurs rentes. (…) Les pensions que le gouvernement accorde aux gens de lettres ne se donnent ni aux plus pauvres, ni à ceux qui ont le plus utilement travaillé. Les plus souples, les plus intrigants, les plus importuns, enlèvent ce que d’autres se contentent d’avoir mérité au fond de leur cabinet.

La pauvreté de l’homme de lettres est à coup sûr un titre de vertu, et une preuve du moins qu’il n’a jamais avili ni sa personne, ni sa plume. (…)

Les gens de lettres emploient ordinairement la matinée au travail, et ils ont tort ; la composition du soir a beaucoup plus de feu : mais les spectacles et les dissipations journalières tuent le génie, et l’empêchent de suivre de grands travaux. (…).

T.2 vol.1, p. 336-339. Chapitre CXXXVIII Des demi-auteurs, quarts d’auteurs, enfin métis quarterons, etc

Tels sont ceux qui versent dans les Mercures et dans les journaux, ou de petits vers innocents, ou des morceaux de prose niais, ou des critiques sans lumière et sans sel, et qui s’arrogent ensuite dans les sociétés le titre d’hommes de lettres. (…)

T.8 vol.2, p. 318-324. Chapitre DCXXII Trente écrivains en France, pas davantage

(…) de fait, il n’y a point en France plus de trente écrivains constamment livrés à leur art. Le dégoût, la sécheresse, l’indigence, la crainte des persécutions, et surtout la paresse, font sortir les trois quarts et demi de la carrière, dès qu’ils y ont fait les premiers pas. Ils se jettent dans le chemin battu de la fortune. Plusieurs écrivains, même célèbres, n’entretiennent leur renommée que par quelques ouvrages, semés à de prudents intervalles. Or qu’est-ce que trente hommes faisant profession ouverte de ces honorables travaux, au milieu d’une nation composée de plus de vingt millions d’hommes ?

Les écrivains seraient dix fois plus nombreux qu’ils mériteraient encore d’être considérés : car sous quelque rapport qu’on les envisage, ils sont utiles. (…) Tout lecteur doit de la reconnaissance à tout auteur. celui qui ne lit pas doit savoir encore que la langue, la société et les moeurs doivent infiniment à la classe des écrivains.

T.10 vol.2, p. 1009-1013. Chapitre DCXXII Femmes-auteurs

Dès que les femmes publient leurs ouvrages, elles ont d’abord contre elles la plus grande partie de leur sexe, et bientôt presque tous les hommes. (…) Une femme qui écrit doit faire exception, on en conviendra ; car les devoirs d’amante, d’épouse, de mère, de sœur, d’amie, souffrent toujours un peu de ces ingénieuses distractions de l’esprit, et l’homme tremble que les qualités du cœur ne viennent à se refroidir au milieu de l’enchantement de la renommée. (…)

Encore, si les femmes s’emparaient de la science ; mais non, elles prennent les légéretés, les finesses, le sentiment, les grâces originales de l’imagination, le peinture de nos défauts, et elles font tout cela sans études, sans collèges, et sans académie.

T.11 vol.2, p. 1260-1262. Chapitre CMXXXVIII Misère des auteurs

La plus déplorable des conditions, c’est de cultiver les lettres sans fortune, et voilà le partage du plus grand nombre des littérateurs ; ils sont presque tous aux prises avec l’infortune ; il en résulte un débat éternel entre la hauteur, la noblesse des idées, et les besoins impérieux et avilissants ; c’est un supplice journalier, un tourment insupportable ; il faut bientôt qu’il tue l’homme ou son génie. (…)  Ah ! loin de cette carrière, vous qui ne voulez pas connaître l’infortune et l’humiliation, ou arrangez vous pour ne pas vieillir, et mourez de bonne heure.

Comme les extraits précédemment proposés sur le blog, c’est la réédition dirigée par Jean-Claude Bonnet parue au Mercure de France en 1994 que j’ai utilisée. J’ai respecté les chapitres et leurs intitulés mais pas forcément le découpage des paragraphes, pour ne pas morceler à l’extrême ; toutes les coupes sont indiquées par (…).

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déc 31, 2010

Autres aperçus (et actualité ?) de Louis Sébastien Mercier

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Pour servir de suite au billet précédent, d’autres extraits du Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier (paru dans les années 1780), toujours à propos des livres et de leurs lieux dans la ville, des lecteurs ou des gens de lettres.

Chapitre CCXVIII Lectures (vol. 1, p. 544-547 de l’édition dirigée par Jean-Claude Bonnet au Mercure de France en 1994)

Il s’est introduit un nouveau genre de spectacles. C’est un auteur qui ne lit pas à ses amis pour en recevoir des conseils et des avis, mais qui indique tel jour, telle heure (et il ne manque plus que l’affiche) ; qui entre dans un salon meublé, se place entre deux flambeaux, demande un sucrier ou du sirop, calomnie sa poitrine, tire son manuscrit de sa poche, et lit avec emphase sa production nouvelle, quelquefois somnifère. (…)

Dans ces sortes de lectures, tout prête au ridicule. Le poète arrive avec une tragédie rimée et fastidieuse, ou avec un gros poème épique, dans une assemblée peuplée de jeunes et jolies femmes disposées à folâtrer et à rire, qui ont à côté d’elles leurs amants : elles s’occupent plus de ce qui les environne, que de l’auteur et de sa pièce. (…) Qu’une femme rie par hasard, une autre éclatera, et tout le cercle fera de vains efforts pour contraindre sa belle humeur. Que deviendra le pauvre auteur avec son rouleau de papier ? S’il montre du courroux, il paraîtra plus ridicule encore ; qu’on ne l’écoute point ou qu’on l’entende mal, il est obligé de continuer.

Chapitre CCCLXXVII (vol.1 p. 1046-1047) Loueurs de livres

Usés, sales déchirés, ces livres en cet état attestent qu’ils sont les meilleurs de tous ; et le critique hautain qui s’épuise en réflexions superflues, devrait aller chez le loueur de livres, et là voir les brochures que l’on demande, que l’on emporte, et auxquelles on revient de préférence. (…)

Les ouvrages qui peignent les mœurs, qui sont simples, naïfs ou touchants, qui n’ont ni apprêt, ni morgue, ni jargon académique, voilà ceux que l’on vient chercher de tous les quartiers de la ville, et de tous les étages des maisons.(…)

Grands auteurs ! allez examiner furtivement si vos ouvrages ont été bien salis par les mains avides de la multitude ; si vous ne vous trouvez pas sur les ais de la boutique du loueur de livres ; ou si vous y trouvant vous êtes encore bien propres, bien reliés, bien intacts, faits pour figurer dans une bibliothèque vierge, dites-vous à vous-même : J’ai trop de génie, ou je n’en ai pas assez.

Il y a des ouvrages qui excitent une telle fermentation, que le bouquiniste, est obligé de couper le volume en trois parts, afin de pouvoir fournir à l’empressement des nombreux lecteurs ; alors vous payez non par jour, mais par heure. A qui appartiennent de tels succès ? Ce n’est guère aux gens tenant le fauteuil académique.

Chapitre CMXCV Revendeurs de livres (vol.2, p. 1425-1428)

On lit certainement dix fois plus à Paris qu’on ne lisait il y a cent ans ; si l’on considère cette multitude de petits libraires semés dans tous les lieux, qui retranchés dans des échoppes au coin des rues, et quelquefois en plein vent, revendent des livres vieux ou quelques brochures nouvelles qui se succèdent sans interruption. (…)

Les boutiques où se vendent les nouveautés littéraires attirent de préférence les auteurs et les curieux amateurs de littérature ; on en voit des groupes qui restent comme aimantés autour du comptoir ; ils incommodent le marchand, qui, pour les faire tenir debout, a ôté tous les sièges ; mais ils n’en restent pas moins des heures entières appuyés sur des livres, occupés à parcourir des brochures et à prononcer d’avance sur leur mérite et leur destinée, après en avoir lu seulement quelques lignes.(…)

Avertissement : avant de laisser lire ces dernières glanes, relatives à la Bibliothèque royale, aïeule de notre BnF, je prends grand soin de préciser que les dire de Louis-Sébastien Mercier ne sont absolument plus d’actualité au XXIe siècle, comme ils ne l’étaient déjà plus au XXe, et surtout pas à propos des bibliothécaires (clin d’oeil amical à celles et ceux qui passent par là) : encore une bibliothèque que je fréquente en effet depuis belle lurette. Et comment ne pas avoir ici une pensée pour le beau film d’Alain Resnais Toute la mémoire du monde (1956).

Chapitre CXCIV Bibliothèque du roi (vol 1, p. 479-482)

Ce monument du génie et de la sottise prouve que le nombre des livres ne fait pas les richesses de l’esprit humain. C’est dans une centaine de volumes environ, que résident son opulence et sa véritable gloire. Parcourez cet édifice : dans les allées de cette bibliothèque immense, vous trouverez deux cents pieds en longueur sur vingt de hauteur, de théologie mystique ; cent cinquante de la plus fine scolastique ; quarante toises de droit civil ; une longue muraille d’histoires volumineuses, rangées comme des pierres de taille, et non moins pesantes ; environ quatre mille poètes épiques, dramatiques, lyriques etc., sans compter six mille romanciers et presque autant de voyageurs. L’esprit se trouve obscurci dans cette multitude de livres insignifiants, qui tiennent tant de place, et qui ne servent qu’à troubler la mémoire du bibliothécaire, qui ne peut pas venir à bout de les arranger. (…)

Ce vaste dépôt n’est ouvert que deux fois la semaine et pendant deux heures et demie. Le bibliothécaire prend des vacances à tout propos. Le public y est mal servi et d’un air dédaigneux. La magnificence royale devient inutile devant les règlements des subalternes, paresseux à l’excès. Ne devrait-on pas pouvoir puiser chaque jour dans ces gros volumes faits pour être consultés plutôt que pour être lus ? Il faut attendre des mois entiers qu’il plaise aux commis d’ouvrir la porte. les livres les ennuient, et ils ne vous les donnent qu’en rechignant.

A la bibliothèque de l’Arsenal

NB : ces deux billets d’extraits de Mercier m’amènent à créer une nouvelle catégorie du XVIIIe siècle, billets archivés revisitables.

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oct 3, 2010

Aperçu et actualité de Louis Sébastien Mercier

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Picorant hier matin, à la bibliothèque de l’Arsenal où il fait si bon travailler, dans les 4000 pages du Tableau de Paris de Louis Sébastien Mercier, parues en douze volumes entre 1781 et 1789, je n’en crois pas mes yeux quand je lis au chapitre CXLIV consacré aux Bouquinistes (dans la réédition sous la direction de Jean-Claude Bonnet au Mercure de France en 1994, vol. 1, p. 348-351) :

On ne lit presque point à Paris un ouvrage qui a plus de deux volumes. (…) Nos bons aïeux lisaient des romans en seize tomes, et ils n’étaient pas encore trop longs pour leurs soirées. il suivaient avec transport les mœurs, les vertus, les combats de l’antique chevalerie. Pour nous, bientôt nous ne lirons plus que sur des écrans. (…) Il faut être court et précis, si l’on veut être lu aujourd’hui.

La déploration des impatiences de lecture, déjà, sonne familièrement à nos oreilles, et qu’il faut faire court pour augmenter ses chances d’être lu, au XXIe siècle tout le monde vous le dira mais, franchement, je m’y suis reprise à deux fois pour m’assurer avoir bien lu que pour nous bientôt nous ne lirons plus que sur des écrans.

Parce que je me suis crue tout à coup ramenée au pas de charge  des années 1780 à nos discussions de tous les jours, sur le Net, au bureau et au café à propos de nos usages de lecteurs/écriveurs et de leurs évolutions ou sur nos addictions aux écrans de tous les formats. Sans parler des tables rondes dont on voit passer les annonces, (quand on ne  vous invite pas à y mettre votre grain de sel) sur ce que le numérique change à la littérature, à la lecture, à l’écriture, à la chaîne du livre, aux métiers du livre, au droit d’auteur, j’en passe et des meilleures.

Je savais Mercier, fureteur hors pair de sa ville et des travers de ses contemporaines et contemporains, également visionnaire : il a écrit un roman d’anticipation, L’an 2440 – dont il faudrait voir de plus près le chapitre sur la Bibliothèque du roi – mais au point d’avoir eu la prescience de nos bibliothèques et cabinets de lecture numériques !

L’illusion n’a duré que le temps d’atteindre la note de bas de page rejetée en fin de volume : les écrans en question ignorent les pixels et les cristaux liquides, il s’agit d’écrans pare-feu « qu’on orne de diverses histoires ou images » précise le Dictionnaire de Trévoux, appuyant sa définition d’exemples : « C’est un ignorant, qui n’a jamais appris le blason que dans les écrans ; un mauvais poète, qui ne fait des vers que pour les écrans. »

Une chose toujours vraie c’est que la lecture occupe nos soirées : sur twitter suivre #lecturedusoir pour en composer quotidiennement une bibliothèque éphémère et constater que parfois c’est bien sur écran que la rencontre avec la littérature de nos jours se produit. Mercier, au coin de sa cheminée, devant son pare-feu (qu’on ne confondra pas avec nos firewalls) voyait assez juste.

(Les salles de travail de la bibliothèque de l’Arsenal, de celles que je fréquente de longue date)

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oct 2, 2010

3′ 39″ en compagnie de la marquise de Verdelin

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Pour l’ouvrage 100 monuments, 100 écrivains qui vient de paraître aux éditions du Patrimoine, j’ai écrit un texte à propos du château de Carrouges, dans l’Orne, monument que j’avais choisi (par affinité départementale native) dans la liste de ceux qu’aucun auteur n’avait encore adoptés.

J’ai un temps hésité avec la citadelle de Montdauphin, dans les Hautes-Alpes, passage obligé pour rejoindre mes montagnes préférées, mais Carrouges l’a emporté quand j’ai identifié une de ses habitantes éclairées, la marquise de Verdelin, belle-mère du général Alexis Le Veneur seigneur du lieu, fidèle amie et correspondante de Jean-Jacques Rousseau dont elle fut un temps la voisine. C’est par ses yeux, dès lors, que j’ai perçu le château.

La marquise, grande épistolière comme le XVIIIe siècle en a produit tant, n’ayant pas laissé de mémoires, je lui ai un peu forcé la main, et en résulte une Page arrachée aux mémoires apocryphes de la marquise de Verdelin, datée de juillet 1778. Cliquez ci-dessous si vous souhaitez l’entendre : je vous la lis.

Verdelin.mp3

Ecrivant avec procuration de la marquise, j’étais aux anges et relisant ses échanges avec Rousseau je revenais aux questions qui m’occupaient tout le temps de ma thèse puisque Madame de Verdelin est mère de trois filles dont l’éducation la préoccupe beaucoup et qu’elle s’en entretient parfois avec son correspondant (le jour où un éditeur voudra enfin republier L’éducation des filles au temps des Lumières, j’y glisserai quelques extraits de leurs lettres).

Par ordre d’apparition chronologique, puisque c’est le principe retenu pour nous ranger avec nos monuments historiques, le mien porte le numéro 62, comme l’atelier, coïncidence que je ne pouvais passer sous silence ! (Pas plus que la bonne compagnie au fil des pages de ce gros livre de quelques collègues blogueurs figurant aussi au catalogue des éditions publie.net).

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déc 26, 2009

Billancourt, le roi chasse

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Poursuivant la relecture du journal que le libraire parisien Prosper Siméon Hardy a si heureusement titré Mes Loisirs ou Journal d’événemens tels qu’ils parviennent à ma connoissance en vue de son édition (j’en ai déjà parlé), je ne saurais rester indifférente à la petite nouvelle que celui-ci consigne à la date du lundi cinq septembre 1774

Le Roi chasse avec les deux princes ses frères dans la plaine de Billancourt, près de Boullogne.

Ce jour le Roi accompagné de Monsieur et de Monsieur le comte d’Artois ses deux frères, chasse depuis trois heures après midi jusqu’à près de sept heures du soir dans la plaine de Billancourt et dans celle de Boullogne. Je vois Sa Majesté qui paroissoit fort gaie parler très grâcieusement au prince de Soubise capitaine des chasses de ce canton, avant que de remonter dans sa voiture en terminant la chasse au bout du Pont de Séve, où l’on crie à plusieurs reprises ; vive le Roi. Sa Majesté n’étoit accompagnée comme pendant la chasse que des deux princes ses frères et du duc de Villeroy capitaine de ses gardes. Madame Clotilde et Madame Elisabeth sœurs du Roi regardoient la chasse de la terrasse du château de Bellevuë où elles s’étoient rendues de Versailles.

Et je saisis l’opportunité que m’offre Hardy de signaler que j’ai très récemment mis en ligne sur le site complémentaire à ce blog une page de photos faites à Billancourt, justement, le lundi 3 août dernier, dans la matinée, y circulant sur mon vélo (de ville, très différent de celui de campagne).

Où l’on verra que la plaine trapézoïdale se hérisse en certains endroits de grues et que l’île, en son état actuel, ne se prête guère qu’aux châteaux de sable.

Où l’on verra aussi que le portail noir Emile Zola a disparu depuis mon dernier passage.  On n’y posera plus les mains. On ne le prendra plus en photo.

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sept 2, 2009

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