Archive pour la catégorie ‘coin lecture’

Cafés fermés et “Le train des jours” de Gilles Ortlieb

Samedi 22 mai 2010

Extrait méticuleusement recopié de Gilles Ortlieb, Le train des jours (Ed. Finitude, 2010)

Sur le chemin de Gandrange, visité plusieurs fois ces derniers mois, traverser en plusieurs sens le chapelet des localités moyennes et mitoyennes qui s’étendent depuis Thionville jusqu’aux vallées de l’Orne et de la Fensch (Florange, Fameck, Hayange, Rombas, Vitry-sur-Orne, Boussange…) où je pourrais presque, maintenant, tenir la chronique des fermetures, abandons, disparitions (la boucherie-charcuterie de M. Lhuillier, par exemple, désormais condamnée à Clouange, tout comme le Café du Commerce dont j’avais poussé la porte il y a quleques mois, le temps d’échanger quelques phrases avec un patron déjà très désabusé). Ce qui ne répond pas pour autant à la question, si ancienne qu’elle devrait avoir cessé d’en être une : mais que vient-on chercher là – quelle révélation ou confirmation, quelles leçons ? – dans ces endroits si ordinaires et perdus qu’ils n’existent, très passagèrement, que pour ceux qui les traversent – ou pour ceux qui y vivent.

Livre recueil de signes de vie, que ce soit à Luxembourg (où le Portugal se profile) où Gilles Ortlieb travaille, en Grèce où il se promène, en Lorraine comme dans l’extrait cité, où il déambule sans savoir très bien ce qu’il cherche, ou à Lisbonne où il finit l’année puisque ses textes sont les glanes d’une année qui pourrait être 2008. Des voyages, des lectures, quelques événements privés, quelques événements publics. Une écriture attentive et sensible ; pudique aussi, ce qui en fait toute la force quand le train des jours n’amène pas que du bon.

J’ai choisi l’extrait des pages 63-64 parce que le Café du Commerce qui ferme à Clouange m’évoque le Café du Courrier, fermé, que j’ai photographié à Saint-Claude cette semaine et les questions qui ne peuvent manquer de surgir devant sa devanture blanchie. Ce qu’ils sont devenus ceux qui ont eu, un temps, plaisir à se retrouver là. Et ce qui fonde le désenchantement des patrons de café, de Clouange à Saint-Claude, occultant leurs vitres les uns après les autres.

Le livre de Gilles Ortlieb, je l’ai acheté un peu  ”par raccroc”. Je ne savais pas qu’il venait d’en publier un nouveau. J’étais entrée jeudi soir dans la librairie Tschann à cause de ce coin de vitrine résolument industrieuse, qui rapprochait les grands livres d’Alain Pras et d’Edward Burtynsky de celui de Bernd et Hilla Becher, Bergwerke und Hütten. C’est celui des Becher que je voulais voir de plus près et Muriel me l’a extrait de la vitrine. Il n’y est jamais retourné. C’est comme je terminais de le payer (par carte) que la pile de petits Ortlieb posée devant la caisse a attiré mon regard et j’ai aussitôt  sorti mon porte-monnaie pour compléter mes achats. Achats groupés cohérents : dans le livre des Becher, des sites sidérurgiques dont parle Ortlieb, Rombas par exemple, sont photographiés.

Et puis vendredi matin, nouvelle heureuse découverte : tout à la fin du Train des jours, Ortlieb fait allusion à sa lecture d’Atelier 62 et en cite un extrait. Tout cela est parfaitement logique finalement. C’est d’ailleurs ce dont nous convenons avec Muriel, lorsque, quelques heures plus tard, la boutique se situant sur mon trajet le plus quotidien, j’ai  passé la tête dans la librairie pour lui dire la coïncidence qui n’en est pas une.

J’aime aussi beaucoup cette note brève de Gilles Ortlieb parce qu’elle sonne familier : “Réfugié dans la pièce du fond”. Je ne vois pas comment, parfois, résumer autrement la situation.

Pièce du fond de soi : celle d’où l’on écrit.

Dublin, Dubliners, Dublinesca

Vendredi 16 avril 2010

Découvrir Dublin, ce sera pour une autre fois (c’est convenu – consolation), ainsi en ont décidé les cendres…

Préparation pourtant soignée, avec Christine Weld et Fabrice Rozié, et je me réjouissais de parler et entendre parler là-bas de villes et de littérature, puisque la ville était le thème de ce 11e  festival franco-irlandais.

J’aurais parlé de tout ce que je lis de l’histoire et de l’invention littéraire de Paris sur les façades de ses maisons quand je marche quotidiennement dans la ville, de tous ces écrivains qui collent à mes basques.

Je me réjouissais aussi d’avoir l’occasion de tracer en lecture un parcours de découverte dans le cher Montparnasse monde et d’en montrer des images.

Et puis, de vive voix, j’aurais dit à Enrique Vila-Matas l’heureux moment passé à lire son récent Dublinesca, fourmillant de réflexions aussi réjouissantes et référencées que  le “Avoir une mère et ne pas savoir de quoi parler avec elle !” de la page 150 emprunté à la plume de l’écrivain tchèque (qui gagne à être connu) Vilém Vok. Un écrivain publié par le héros du roman, éditeur au catalogue estimé mais à la maison périclitée.

Toujours dans les parages, Joyce et Beckett, bien sûr, puisque la grande affaire c’est d’aller à Dublin LE jour où il faut aller à Dublin, mais jamais très loin non plus, parmi beaucoup d’autres, Paul Auster ou Edward Hopper (et Hammershoi aussi). Les villes autour de l’éditeur Riba grouillent de génies en tous genres, tandis que ses démons à lui le rongent de l’intérieur – sans parler du harcèlement exercé par son épouse et ses vieux parents, des gens qui “s’aiment depuis toujours, voilà précisément pourquoi ils se haïssent”.

Entre Barcelone, qu’habite le héros, Dublin, New York, Londres et Paris, les fils d’écriture se croisent et se recroisent jusqu’à tisser une toile qui n’attend plus qu’un bon moteur de recherche… Parce que l’éditeur retiré des affaires est devenu un peu hikikomori sur les bords.

Dublinesca n’a fait que croître et embellir mon envie d’aller à Dublin, mais au terme d’une journée passée à scruter le nuage, j’ai fini par me résoudre ce soir à défaire mon bagage et ranger ma tenue de voyage.

Sous prétexte de question d’appendicite, aller à Gabrielle Roy

Samedi 20 février 2010

Parmi les questions récurrentes posées à L’employée aux écritures par les moteurs qui cherchent pour vous, à côté de toutes celles relatives à l’art du pliage des serviettes, il y a celle de l’appendicite.

Ou plus exactement des suites de l’appendicectomie, du normal et du pathologique, de ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire et à quel moment, avec quelles précautions, dans le cours de la convalescence. La précision clinique de certaines de ces interpellations me valant parfois des haut-le-coeur, je préfère ne pas m’arrêter à y répondre.

Heureuse, en revanche, que ces histoires d’appendicite m’amènent à évoquer une de mes lectures récentes les plus marquantes, celle du récit autobiographique de Gabrielle Roy La détresse et l’enchantement (éd. Boréal, 1984) acheté à la Librairie du Québec, rue Gay Lussac, à deux pas de mon bureau. Et comme je faisais remarquer au libraire que cet écrivain était bien à l’honneur dans son rayon littérature, il a souligné que Gabrielle aurait eu 100 ans l’année dernière, puisqu’elle est née, à Saint-Boniface au Manitoba, en 1909 (et morte à Québec en 1983).

Au Manitoba, sa famille lutte pied à pied pour exister dans sa langue – française -  une langue méprisée, cernée d’une culture autre, comme pour joindre les deux bouts. Pour en apprendre plus à son propos, je vous renvoie à cette page de François Bon qui en son Tiers Livre, de son séjour québecois, a très bien fait les choses pour donner envie de la lire. Merci à lui.

Le rapport avec l’appendicite j’y arrive : son récit d’enfance s’ouvre, à quelques pages près, sur l’opération subie à l’âge de 11 ans, événement fondateur dans la conscience qu’elle prend du monde – différent du sien – qui l’entoure. Il faut dire que La détresse et l’enchantement commence par ces mots : Quand donc ai-je pris conscience pour la première fois que j’étais, dans mon pays, d’une espèce destinée à être traitée en inférieure ? Et que le séjour à l’hôpital et l’opération que les parents se saigneront aux quatre veines pour payer est décisif dans cette perception.

A 11 ans comme Gabrielle et dans le même sentiment que mon appréhension du monde progressait de façon fulgurante du fait de cette semaine passée en clinique, j’ai été opérée de l’appendicite. Comme s’il fallait en passer par cette anesthésie générale, au réveil alors tellement pénible – c’est mieux dosé maintenant -, pour que la conscience, dans sa totalité, s’éveille enfin. L’anesthésie générale, comme préalable à un réveil général, une sorte  d’ébrouement qu’on ne serait jamais allé chercher aussi loin.

Une expérience partagée, point commun entre Gabrielle et moi, parmi de nombreux autres apparus au fil de ma lecture. Par exemple : le fait que nos mères ayant déjà de nombreux enfants et surtout des filles, nous aient mises au monde au même âge tardif exactement, en terminant ainsi avec nous de leurs maternités. Et tout ce que cette position particulière dans la fratrie génère comme conséquences.

(D’ailleurs, pour en revenir à l’appendicite, ma crise s’était déclenchée en l’absence de mes parents, et mes soeurs aînées avaient pris les choses en main, faisant le nécessaire dans l’urgence qui s’imposait).

Ces opérations, qui se sont raréfiées me semble-t-il – aucun de nos fils n’y est passé -, cassaient l’ordinaire de nos jours et rompaient la marche de nos scolarités. Ce temps là, qui ne passait pas pareil, perdurait dans une dispense de gymnastique. Et malgré cela, phobie durable que ma cicatrice ne se rouvre.

A la clinique, pour la première fois de ma vie j’ai bu du thé, et alors que le personnel se désolait de devoir me faire partager une chambre d’adulte, quand je m’en réjouissais, fuyant comme je pouvais toute sociabilité enfantine, je nouais là une relation prolongée avec cette jeune femme dont il avait fallu interrompre une grossesse extra-utérine. Tous mes efforts pour me représenter cette douleur échouaient contre ma frayeur à l’idée qu’un enfant puisse ainsi prétendre pousser à l’extérieur de soi. Contre soi.

De nos ventres, de ce qu’il fallait parfois en extirper, de l’ordre social qui régnait autour de ces interventions, de ce qui pouvait s’en dire, de ce qui devait s’en taire : autant de leçons de vie accélérées.

Pour en revenir à Gabrielle Roy, que je continuerai à lire en allant chercher ses romans, (le libraire du Québec n’a pas fini de me voir), cette premier lecture me laisse – au-delà de tellement de reconnaissances -, grande ouverte une fenêtre avec vue sur le Manitoba. Je n’avais, jusqu’à la lire, pas la moindre idée de ce à quoi pouvait bien ressembler le Manitoba, de ce qu’on pouvait éprouver à vivre là-bas. Je mesure maintenant à quel point cela manquait dans mon paysage.

“Entre-deux” de Nicolas Aiello, plus un

Vendredi 13 novembre 2009

Ouvreuse de si nombreux cartons et liasses d’archives dans lesquelles personne n’avait mis son nez depuis des lustres et encore lectrice assidue de bibliothèques aux fonds anciens, je suis évidemment sensible au travail photographique de Nicolas Aiello, Entre-deux, proposé dans la collection portfolios de la coopérative d’édition numérique publie.net.

Parce que les rencontres incongrues comme celles qu’il saisit entre les pages des livres, avec ces marques personnelles de précédents lecteurs restées tapies-là jusqu’au prochain curieux du même texte, j’en ai eu ma part.

Aux Archives nationales, salle Clisson, quand je dépouillais les papiers confisqués dans les couvents féminins de Paris pendant la Révolution, je tombais régulièrement sur d’anciennes cartes à jouer, dont je signalais, comme il se doit, la présence à la présidence de salle. L’éparpillement de jeux de cartes dans ces papiers du XVIIIe siècle était connu et on essayait de le suivre à la trace. Dans des livres anciens, il m’est arrivé aussi bien souvent de dénicher des tracts, des publicités, des menus, des billets de musées ou de transports, des photos…

Autant de legs à la postérité, proches de ceux que Nicolas Aiello photographie dans l’Entre-deux – entre-deux pages, entre-deux lectures – d’ouvrages circulant de la main à la main dans la modeste et villageoise bibliothèque de Frocourt ou dans celle, plus fournie et plus peuplée, de  Montreuil.

Si truffer, larder, un livre de cuisine de ses propres recettes manuscrites sur feuilles volantes va de soi, d’autres rencontres sont moins attendues, comme cette liste de noms de musiciens (on y déchiffre celui de Dominique Pifarély) recopiée sur une page de garde, la carte des spécialités du glacier ou l’emballage de friandise tenant lieu de marque page. Débordements de vies personnelles de lecteurs recueillis par les livres qui pour un temps les accompagnent et s’en font supports.

Ma plus récente trouvaille de ce genre dormait dans un livre ancien : enchères à ma portée du fait d’une reliure en mauvais état dissuasive aux collectionneurs, quand je n’en voulais moi qu’à ces pages bien toutes présentes. C’est une image découpée d’une planche de jeu de divination “Le miroir magique”, glissée entre les pages 144 “Botanistes, Boues”, et 145 “Boulevards, Bourse” de lAlmanach du voyageur à Paris, CONTENANT une description sommaire mais exacte, de tous les Monumens, Chef-d’oeuvres des Arts, Etablissemens utiles, & autres objets de curiosité que renferme cette Capitale : OUVRAGE utile aux Citoyens & indispensable pour l’Etranger. Par M. Thiery. ANNEE 1785. A PARIS. Chez HARDOUIN, Libraire, au Palais Royal, sous les arcades à gauche n° 14. GATTEY, Libraire, rue des Prêtres Saint-Germain-l’Auxerrois.

L’exemplaire a appartenu à une demoiselle D’Emiéville d’après une mention manuscrite sur la page de titre, mais l’oracle s’adresse à un jeune homme.

Ce qu’on lit au recto de l’image, sous le portrait : Manières admirables ; physique adorable ; légèrement brune, conduite irréprochable ; taille un peu élevée : tel est le portrait de celle qui, un jour ou l’autre, embellira votre vie. Cette charmante jeune fille contribuera dans toutes les entreprises que vous ferez ; beaucoup de gens chercheront à vos détourner d’elle ; vous écouterez quelques conseils mais n’en suivrez aucun. L’oracle dit que votre vie sera accidentée. Mille péripéties viendront vous ennuyer ou vous amuser. Pour savoir votre sort à venir, vous n’avez qu’à tourner cette petite feuille, c’est le moyen de comprendre ce que le ciel vous réserve.

Et au verso : REPONSE DU MIROIR MAGIQUE

Rien ici-bas n’est plus beau que la femme que l’on aime, quand elle réunit dans sa personne les qualités que je vais énumérer : beauté, sagesse, économie, travail, amour. Telle est celle qui vous est destinée. Seulement avant de la posséder, il vous faudra passer différentes épreuves : on voudra savoir si vous répondez à ses qualités. Il vous faudra pour cela beaucoup de courage, car plusieurs personnes chercheront à vous nuire. Une lettre vous annonçant un changement de position donnera cours à votre volonté et vous finirez par obtenir la main de celle qui vous aime autant que vous pouvez l’aimer. Suivez toujours les bons principes dans lesquels vous avez été élevé et vous vous en sentirez bien.

L’imprimeur de la planche - L. Baudot, éditeur, rue Domat, 20, Paris – spécialisé dans les ouvrages et jeux de magie ou prestidigitation exerçait dans les années 1880.

“Atelier 62″ c’est dans la poche

Dimanche 11 octobre 2009

 

Sans rien perdre de leur vigueur, les forgerons de l’Atelier 62 changent de format et de prix : à partir du 15 octobre le livre sera disponible dans la nouvelle collection “Corps neuf” (un bel intitulé typographique qui dit bien le soin dont elle fait l’objet) que lancent les éditions  Le Temps qu’il fait.

Les forgerons qui formaient la tête des cortèges ont donc là aussi l’honneur d’ouvrir la marche. J’en suis fière avec eux, mais quand je vois qui va nous emboîter le pas, je suis dans mes petits souliers.

 

Amand n’est plus sur la couverture, mais rassurez-vous, la célèbre photo du marcheur de Billancourt est à l’intérieur du livre (qui ne coûte plus que 12 euros). Qu’on se le dise…

Et s’il n’arrive pas dans votre quartier,  pour l’acheter en ligne chez Bibliosurf, où je vous assure que derrière l’écran il y a un libraire qui s’appelle Bernard, suffit de cliquer sur la couverture.

 

Ce qui brûle, du Hilton/Montréal ou du Bridge/Dreux

Jeudi 3 septembre 2009

François Bon  qui laisse ouvertes bien des lucarnes sur son atelier – et on lui en sait gré -, a évoqué, ici et , la genèse de son dernier livre L’incendie du Hilton, son temps, ses lieux et ses chemins d’écriture. Un texte tombé sur le paletot de l’auteur – celui qu’il n’a pas le temps d’enfiler, ni ses chaussettes d’ailleurs -, à 1h47 le samedi 22 novembre 2008 quand il est sommé d’évacuer AU PLUS VITE MAIS DANS LE CALME l’hôtel Hilton qui l’héberge le temps de sa présence au salon du livre de Montréal – salon dont les tables couvertes des sacro-saintes et vaines piles sont elles-mêmes dressées dans les sous-sols de l’édifice.

L’incendie du Hilton recompose les 4 heures que durent l’évacuation et ses déambulations, les rencontres et les interrogations de celles et ceux qu’on a tirés du lit sans rien leur expliquer, pour prendre fin quand on les y reconduit en bon ordre mais par les boyaux du building. Il se lit dans la même unité de temps (ou un peu moins) de préférence en continuité, histoire d’être synchrones.

Sauf que le temps de tout ça, le Hilton n’a pas brûlé, ou alors juste un tout petit peu dans les cuisines et dans les têtes – 11 septembre passé pas loin -, des écrivains, des footballeurs et de leurs supporters (aux footballeurs, pas aux écrivains) réunis dans l’hôtel par les hasards du calendrier événementiel de la ville.

La ville évidemment est là, mais sans tain, perçue par ses dessous, ses espaces vides pas forcément nickel, où stationnent (en dessous des camions de pompiers) les 800 clients du Hilton privés de sommeil : une patinoire – c’est là que l’auteur attend la suite des événements qui n’en sont pas -, des couloirs d’accès à la gare centrale et vers le Tim Hortons, seul bar ouvert.

Par deux fois l’auteur rejoint ce Tim Hortons, en quête de gobelets réconfortants (un café, un thé), qu’il rapportera dans son igloo géant, et par deux fois il y noue conversation. La première avec un vieil écrivain rasoir et imbu qui le harponne et l’assomme, mais avec lequel il joue aussi en double. Et  la deuxième avec les frère Rolin, Jean et Olivier, de passage dans la contrée : un bonheur d’hommage à la fraternité façon Rolin.

Au milieu de tout cela, pile au milieu du livre, ce fort chapitre réminiscence de l’hôtel où l’auteur a passé deux jours la semaine précédente, le Bridge à Dreux, moins étoilé que le Hilton, pour y suivre un stage de récupération de points de permis de conduire. Là aussi “parqué” malgré lui avec des compagnons d’infortune pas choisis, tous un peu mis à nu (mais pas que des pieds) par la dynamique de groupe et la sécurité routière réunies. Des pages essentielles pour donner l’échelle, des villes et de leurs hôtels comme des préoccupations de ceux qu’on y croise “accidentellement” ou de la reconnaissance relative des écrivains pourtant connus.

Le Bridge, loin des salons du Hilton, sans librairie éphémère dans ses sous-sols, mais bien au contact du monde. Comme disait le vieil écrivain rasoir (p.65) sans que François Bon ne le contredise : La littérature, oui, mais à l’endroit où elle heurte à la représentation du monde. On y est. Et c’est peut-être bien là que le feu couve.

“Le coffre-fort de ma mère” de Pierre-Jean Amar, ouvrez-le

Jeudi 30 juillet 2009

Vous y verrez, magnifiquement photographiées, ces collections d’objets usuels à quoi se réduit la vie d’une mère, tout à la fin, quand l’appartement est livré au regard du fils. Un fils unique, tard venu dans le couple parental, orphelin de père depuis ses 15 ans et dès lors capté par une mère absolue, comme on disait des monarques.

La pile de valises dans une encoignure (se tenir prête à partir, elle le savait d’expérience), les quatre sacs à main alignés sur une étagère – les mères de ce temps-là ne jetaient pas leurs sacs à main -, les services à café dépareillés dont les cafetières ont perdu leurs couvercles, les casseroles aux fonds percés mais qu’on ne jette pas non plus, aussi bien que l’accumulation débordante des boîtes de médicaments périmés, les boules Quiès et le vieux dentier dans le tiroir ouvert de la table de chevet.

Et puis l’usure des ans posée partout, les empreintes, les traces, les écaillures, les fils électriques, leurs vieilles rallonges et leurs prises multiples comme on ne les fait plus qui pendent.

Photographe et historien de la photographie, Pierre-Jean Amar vient de publier Le coffre-fort de ma mère aux éditions Le temps qu’il fait, un livre de photographies doublement émouvant : par ce qui nous y est montré comme par la confiance qui nous est faite de partager cette intimité-là. Ces images nues et pudiques qui rendent sensible l’écoulement du temps nécessaire à leur auteur pour en réchapper, trouver sa distance.

Dans un court texte introductif l’éditeur, Georges Monti, restitue les mots de Pierre-Jean Amar lui confiant l’enveloppe qui renfermait ses clichés ; les histoires d’une mère et d’un fils si tardivement démêlées.

D’une page 48 de Bergounioux, et tout son monde est là

Samedi 18 juillet 2009

 

L’autre soir, comme s’organisait, sur Twitter, entre Pierre Ménard, instigateur/animateur, du blog Page 48, notamment, et Joachim Séné, auteur, entre autre, de Roman bien connu, la lecture de la page 48 de Montparnasse monde, désormais en ligne - et même deux pour une puisque selon le support de lecture, dans les livres numériques il peut y avoir deux pages 48 différentes -, je me suis mêlée de la discussion en me portant candidate à la lecture de la page 48 du Carnet de notes tome 2 de Pierre Bergounioux.  

Parce que son nom manquait dans la liste des auteurs dont l’écoute d’une page 48 est proposée sur ce blog, anthologie audio de pages 48, en une judicieuse mise en application/amplification d’un remember de Joe Brainard : Je me souviens d’avoir projeté de déchirer la page 48 de tous les livres que j’emprunterais à la bibliothèque publique de Boston mais de m’en être vite lassé. Pierre Ménard, lui, ne se lasse pas de recueillir et offrir en partage des pages 48 lues par des voix amies de leurs textes. 

Et amie de l’oeuvre de Bergounioux, je n’en fais pas mystère, je le suis, depuis la première fois que j’ai ouvert un de ses livres, il n’y a pas si longtemps mais tout de même dans une vie antérieure. C’était La Toussaint, logiquement choisi pour des vacances de Toussaint en Normandie, en 2005.

Que la seule page 48 d’un livre se prête à extraction et garde tout son sens, ou mieux encore porte du sens de toutes les autres, n’est jamais évident. Mais il me semble que celle du tome 2 (1991-2000) du Carnet de notes de Pierre Bergounioux s’y prête merveilleusement, en ce qu’elle reflète (presque) tout l’univers du quotidien de l’auteur, trame de ses Carnetsdont j’attends avec impatience la parution du tome 3.

La famille (nucléaire) est là, par ordre d’entrée en page : Pierre, Paul (fils cadet), Jean (fils aîné), Cathy (épouse de Pierre, mère de Paul et Jean). La scène se passe à Gif-sur-Yvette, mais des photos récupérées nous transportent aux Bordes et à Brive. On est dans la cuisine dont Pierre vide le lave-vaisselle – tâches domestiques bien partagées chez les Bergounioux – mais aussi au collège, et dans la voiture pour emmener un enfant à sa leçon de musique. Pierre corrige des copies, fait travailler ses fils, lit, écrit, s’active à nettoyer le terrain entourant la maison, trouve un oeuf d’oiseau (à défaut de Grand Sylvain) qui retient son attention. Pierre est fatigué, touche le fond, mais goûte aussi la lumière de cette fin mai 1991. Il fait chaud à Gif, mais sur les photos Les Bordes sont sous la neige…

Tout cela en une seule page, au bas de laquelle Pierre va se coucher. Mon seul petit regret : qu’il ne trouve pas le temps de tordre et façonner en figure humaine un rebut de métal qu’il aurait glané dans une casse corrézienne aux dernières vacances et rapporté dans le coffre de la R21 qui aurait fait entendre un bruit bizarre à partir d’Orléans, mauvais signe. (On notera aussi qu’il n’a pas le temps d’aller à la pêche).

Que ma lecture de cette page 48 de Bergounioux ne vous empêche surtout pas de lire celles qui la précèdent, celles qui la suivent et toutes les autres dans tous ses autres livres – j’aurais alors été contre-productive et ne m’en remettrais jamais. Il y a tellement de choses de nos vies à tous qui s’y lisent formulées au plus juste.

Pour les aficionados qui ne les connaîtraient pas, lire aussi les Etudes bergouniennes de Jean-Claude Bourdais.

“Liquide” : les eaux douces amères de Philippe Annocque

Mercredi 13 mai 2009

Dans Liquide, le quatrième livre de Philippe Annocque (coup de chapeau en passant au beau discernement de Quidam Editeur) dont j’avais lu et bien apprécié déjà, Par temps clair, et suis toujours curieuse de lire derrière les hublots, ce n’est pas l’eau qui manque mais on ne peut pas dire pour autant  que “ça baigne” pour celui assis sur le banc au bord du fleuve.

D’abord celui c’est qui ? Ni je, ni il, même pas une autre : sans personne grammaticale – belle performance de l’auteur – un personnage qui forcément n’a pas la vie ni l’identité faciles. Et si tous ses soucis venaient de là, qu’il n’y aurait jamais celui qu’on croit, à l’intérieur ? “On” : en fait, plutôt elles – une mère, une amante de jeunesse, une épouse de maturité et sa mère, donc une belle-mère, et les deux filles nées de l’union avec l’épouse – toutes à jeter leurs pavés dans la marre. Lui, bien éclaboussé, surtout par le dernier, lancé par l’épouse lasse, qui lui vaut sa longue pause méditative/rétrospective devant brindilles emportées au fil de l’eau.

Et les grandes eaux de sa vie d’entraîner ses pensées : eaux prometteuses des douches ludiques avec l’amante, eaux quotidiennes des vaisselles et des lessives sous le règne de l’épouse électro-ménagèrement conseillée par sa mère, eaux exceptionnelles et déconcertantes, échappées de la poche rompue trop tôt, prélude à la naissance de la fille aînée. Un peu de larmes, un peu de pluie.

Philippe Annocque propose un texte profondément original, dans sa présentation typographique même qui ne se “justifie” pas plus que celui qui procède à la relecture liquide, infiniment subtile, drolatique et grave, d’une vie qu’il n’a pas eu la présence d’esprit de mettre hors d’eau, comme on se dépêche de le faire quand on construit une maison – de préférence sur un vide comme le fait très justement remarquer le père.

A la lecture, en tout cas, Liquide, aucun doute, ça baigne.

“Ce monde en train”, Pierre Vinclair, vertus de l’écriture in situ

Mardi 21 avril 2009

Pour aller à son travail – il enseigne la philosophie – Pierre Vinclair prend le train, le TGV du Mans jusqu’à Rennes, et arrivé là continue avec le bus 13 (un monde à lui tout seul aussi, semble-t-il, ce bus). Un an de trajets quotidiens pendant lesquels il écrit, au stylo sur un carnet ou au clavier posé sur la tablette rabattue du dos du siège de son voisin de devant, de brefs textes qu’il appelait ses  ”proses du TGV” avant que leur réunion donne naissance au livre Ce monde en train qui vient de paraître.

Ce qu’il écrit c’est simplement tout ce qui lui arrive du monde, à hauteur d’yeux et d’oreilles, là où il se trouve, sur un siège de TGV. Soit : du paysage au-delà d’une vitre épaisse qui en coupe les sons, s’il tourne la tête d’un côté ; des dos de fauteuils et des reflets de crânes de voyageurs ou bien des voyageurs assis en face de lui selon le type de place qu’il occupe (carré ou duo) s’il regarde droit devant lui ; des profils ou des 3/4 biais de voyageurs assis sur leurs sièges s’il tourne la tête de l’autre côté et selon qu’il se penche plus ou moins. Et des gens debout sur les plateformes quand il se déplace.

Tout un monde assemblé, avec lequel il lui faut composer, le temps d’un déplacement à grande vitesse dans un espace réduit qui exacerbe les présences de voisins qu’on ne se serait pas forcément choisis. Un monde qui cogne quand on aurait voulu penser à autre chose, rêver, lire, écrire justement. Alors, écrire ce monde-là.

Pierre Vinclair regarde et écoute, déduit et projette, parfois rejette – mais qui n’a jamais regardé de travers son voisin de train ? -, reste aux aguets des vies autour, de leurs possibles et de leurs carences, quand beaucoup s’endorment. Rêveur éveillé (j’ai pensé autant, voire plus, à Pontalis qu’au Paysage fer de François Bon en le lisant) saisissant Ce monde en train d’une écriture élégante, nette et incisive.

Quand il n’est pas dans le train ou devant ses élèves, Pierre Vinclair tient blog. Et je l’ai écouté lire récemment des extraits de son livre à Libralire, une librairie sympathique et  lumineuse, où j’étais très heureuse de retourner, puisqu’elle avait été la première à m’inviter l’année dernière, peu après la sortie d’Atelier 62.