Archive pour la catégorie ‘Les invités’

Philippe Annocque est Seul à voir (je sais bien de quoi il retourne)

Vendredi 5 février 2010

Premier vendredi du mois : carte blanche à Philippe Annocque (qui, à charge de revanche, m’accueille dans ses Hublots) – c’est dans le cadre des vases communicants entre blogs et je suis très fière que l’auteur de Liquide, pour sa première participation aux opérations, s’aventure sur mes terres…

Moi aussi, l’Histoire, ça me connaît.

Encore une fois, c’est la guerre. Je viens d’être appelé. (Est-ce moi qu’ils ont appelé ? Vous n’apercevez qu’une sorte de lycéen un peu gauche. Vous avez même l’impression que je n’ai pas terminé ma croissance.)

Je viens d’être appelé, comme tout le monde. Ne me plaignez pas : je ne suis pas contre.

Je sais pourtant bien de quoi il retourne. Tous ici, tous autant que nous sommes, nous le savons parfaitement. Sans doute, comme vous, l’avons-nous appris dans les livres. Cette guerre en effet est la première : la Première Guerre mondiale, qui vient juste d’être déclarée. Nous savons donc bien comment ça finira, comment ça aura du mal à finir, comment ça n’en finira jamais.

Dans mes mains, je retourne ma convocation. C’est un petit papier cartonné rectangulaire et allongé, horizontal. Sans doute sa couleur blanc cassé est-elle censée marquer l’époque ancienne.

J’ai paraît-il la possibilité de ne pas y aller (peut-être même est-ce écrit directement sur ma convocation), de ne pas la faire, cette guerre. Peut-être puis-je, au lieu de la guerre, être affecté à une autre tâche, pourquoi pas journalistique. Une dame un peu sotte, qui me veut du bien, a tout prévu pour moi. Mais moi, vous me comprendrez sans peine, je ne veux pas d’un tel privilège ; je veux faire comme les autres.

Mon père est préoccupé. Le voici qui vient me voir, en moto, et me demande des nouvelles. Il n’est pas bien à l’aise, sur cette machine ; cela se voit tout de suite : il roule trop lentement, il zigzague.

Et voilà que je l’ai perdue, ma convocation ! Impossible de mettre la main dessus ! C’est tout de même bien ennuyeux. Je ne sais plus où je dois me rendre, ni quand. Cela a-t-il un rapport avec cette promenade en voiture, lors de laquelle M au volant quitte la route, roule sur un terrain herbeux et inégal, escalade d’abrupts monticules sous prétexte de prendre des raccourcis ?

Attention croisement : avec Pierre Cohen Hadria

Vendredi 4 décembre 2009

Chaque premier vendredi du mois, il s’en passe de belles sur les blogs : selon le principe des vases communicants on écrit les uns chez les autres.

Après un premier échange/partage avec Anne Savelli de Fenêtres open space en octobre dernier, L’employée aux écritures laisse aujourd’hui ses clefs à Pierre Cohen Hadria et s’en va remplir à sa place ses Carnets de travail de mélico.

POUR TOUT BAGAGE

Ca commence par un planning, qu’on va chercher gare de Lyon, le jeudi matin : on y découvre ses parcours du week-end, le nombre de questionnaires à empiler dans son sac, sections et enveloppes, les crayons, les parcours haut-le-pied (rares), le nombre d’enquêteurs avec qui on va travailler, un moment, plus parfois les deux ou trois jours (si c’est un pote, c’est fête ; une amie, la joie ; un idiot, la barbe).

Une quinzaine de kilos à trimbaler, le Paris-Bordeaux, puis le Toulouse-Lyon, puis le Lyon- Nantes suivi d’un Bordeaux-Quimper, et retour par le train de nuit Quimper-Paris.

Un week-end  (un peu) comme les autres.

Le vendredi, en début d’après midi,

on embarque, on commence par aller se présenter au contrôleur, le chef de train, oui une enquête, je passe je distribue je récupère, je reviens on se croisera, oui, à plus tard, vous vous installez en première ?

Oui, on s’installe en première, on ferme la porte avec le carré, on tire les rideaux pour ne pas être importuné, on travaille, on n’est pas là pour attendre sa destination, non, nous, on est là pour le voyage, on bosse, on ne bulle pas, on évalue, on distribue, une rangée ou un compartiment sur quatre, on sourit, on évalue les visages des jeunes filles, les rides des dormeurs, puis on revient, on ramasse, « Ah vous ne l’avez pas rempli ? j’attends ? » ou : « Vous ne voulez pas ? c’est pas grave », « Vous voulez un crayon ? » et puis on rentre dans son compartiment, on compte, on inscrit le compte sur l’enveloppe, la section « Paris- Poitiers » la date, distribués, tant ; recueillis tant ; on regarde parfois un peu les réponses, ça n’a aucune importance, cette réponse « votre sexe ? : beau mais faible », les Portugais qui mangent le poulet avec pour nappe les questionnaires, les rires, les abrutis avec leurs quilles, les malheureux aux cheveux ras, les amoureux « on a ri, on s’est baisés, sur les neunoeils, les nénés »,

les vieux qui rentrent du cimetière, qui vont en vacances, ou en randonnée, ou ensemble pour le match ou pour prendre l’avion pour s’en aller loin, si loin, les pieds hors des chaussures, les sandwichs et les œufs durs, la mayonnaise en tube, les bouteilles, la bière, l’eau le vin, les livres, les journaux, les montres, les bracelets et les bijoux, et puis voilà qu’on s’endort, malcommodes, jambes repliées qui dépassent un peu dans le couloir, ou abandonnés sur l’épaule de la mère qui lit, ou tricote, nous n’avions pas alors de ces objets actuels, les casques, les vidéos dvd autres ordinateurs où regarder des films jouer travailler, non, juste un peu de lecture, alimentation boisson, le temps passe, la nuit tombe, voilà…

Quand on arrive en ville, le travail est terminé, on cherche une chambre, on demande aux contrôleurs si au foyer, par miracle, il y aurait un coin où s’installer, on économiserait alors les frais d’hôtel, on économise les frais de restaurant en mangeant sandwich et paquets de frites devant la gare, le sac à l’épaule qui pèse un âne mort, on l’abandonnerait bien à la consigne si on n’avait à la régler, on doit faire attention, c’est durant toute la semaine qu’il faudra vivre avec ce qu’on va gagner, on remplit les bouteilles d’eau aux fontaines des gares, je me souviens de celle de Metz, toute de pierres marron beige, grumeleuse, granuleuse, ou de celle de Strasbourg qui ne portait pas alors les stigmates de cette nouvelle mode urbanistique dite de la « lentille » comme il en est une à Saint-Lazare. Et les gares Avignon, Lyon Perrache, Saint Pierre des Corps, Bordeaux Saint Jean, Genève Cornavin non, l’aéroport ?

Je ne sais plus, le train qui s’arrête, les regards inquiets, la fenêtre, le bruit, comme ce jour dans le Cévenol où, après Nevers j’ai glissé dans le petit boyau entre les voitures, le changement brusque d’aiguillage, mon pied entre les wagons, mon mocassin blanc tout à coup tout noir de graisse, mon pantalon clair tâché, toute la ligne à enquêter dans cet état, mais entier, la peur rétrospective, mon pied… l’arrivée à Béziers, acheter un pantalon, des chaussures, vite, il est sept heures, l’été, la chaleur, les rires, le resto allez, tant pis.

Revenir à Paris, remettre les enveloppes à présent emplies de questionnaires comptés, donner quelques mots sur le voyage, lundi matin, gare de Lyon,

voilà, le siège du bureau, le chef d’équipe qui vous accueille avec un sourire « comme un lundi » et nous autres, à la fac, de l’autre côté de la Seine, argent bientôt au chèque, amphi bondé d’étudiants qui n’ont aucune idée de ce week-end, quelle importance ? tenter de suivre le cours de topologie, prendre des notes, regarder le monde, le resto U, aller au ciné, boire un verre en terrasse (rarement), retrouver ses amis, ses amantes, sa chambre, son toit, ses livres, son rythme. Vingt ans.