Archive pour la catégorie ‘Montparnasse monde’

Montparnasse monde un peu ingrat

Lundi 16 août 2010

Les travaux de la CPCU (Compagnie Parisienne de Chauffage Urbain) sur le parvis de la gare ont duré des mois ; parfois, des entrailles ouvertes s’élevaient des fumées,

je les ai surveillés le jour

je les ai surveillés la nuit

et croyez-vous que, le trou rebouché, au moment de refaire le bitume, ils m’auraient proposé d’apposer, pour l’éternité, l’empreinte de mes pas pressés dans le Montparnasse monde ?

pas du tout, dommage : les illustres voyageurs croisant dans ces parages m’auraient emboîté le pas – le beau cortège que nous aurions formé ;

mais bientôt, du bitume neuf, plus rien ne paraîtra.

Montparnasse monde acéphale (avec iPads)

Vendredi 23 juillet 2010

Acéphales, sensiblement asexués, sans âges, du moins sans grands âges, et épidermes quasi incolores : les iPadistes, suspendus, ont envahi ces jours derniers le Montparnasse monde. Leur relative indétermination sexuelle nous épargne les stéréotypes déplaisants, encore qu’il y aurait à dire sur certaines tenues dominante rose (comme s’il fallait tout de même que). Les ongles sont dénués de vernis et, quand on peut les regarder de près, les mains sont égales dans l’insignifiance,  au-delà d’être toutes assorties à de jeunes cols deux fois blancs.

Les partis pris de la campagne publicitaire d’Apple ne cessent de m’intriguer. Ces êtres sont couchés – quand on s’attendrait à les voir faire l’éloge de la mobilité – et dénués des qualités qui nous définissent “à vue d’oeil” dans nos vies quotidiennes. Les iPadistes, corps réduits – fraction d’abdomen, cuisses et mains  blanches – n’ont pas figure humaine mais affichent leur jeunesse décontractée et occidentale.

La saturation de mon champ visuel par ces personnages n’empêche pas que se profilent, comme  à contre-jour, les exclus que ce choix implique : les moins jeunes, les moins blancs, les moins sveltes ou les habillés autrement qu’en jean. C’est ce qui me gêne dans la campagne d’Apple : son caractère exclusif. Je me souviens des publicités United Colors de Benetton, parfois limites certes, mais qui nous réveillaient quand celles-ci, avec leur peuple uniforme d’allongés, nous endormiraient plutôt.

La confiscation “bien portante décomplexée” des possibles prodigieux de la tablette vantée – virtuellement libérateurs  à condition de pouvoir suivre – suggérée par les images choisies  a quelque chose de déplaisant. Ce n’est pas un progès “partagé par tous”, comme on dit à la SNCF, qui s’affiche, loin de là.

Montparnasse Monde 50

Samedi 26 juin 2010

A votre droite, sens de la marche quittant Paris, un arbre s’inscrit si parfaitement dans une encoche faite aux immeubles qu’on en arriverait presque à croire que le maître d’oeuvre a élevé son bâtis autour de lui déjà là. Respectueux pour son antériorité dans le Montparnasse monde et prévoyant pour l’expansion encore à venir de sa ramure. L’ensemble immobilier, on l’imagine plutôt locatif – est-ce qu’on achèterait si près des voies ? – et plutôt social – la si grande proximité des rails minore sans doute le prix du loyer au m2 et peut-être la convoitise des bailleurs privés. J’imagine la frustration qui serait la mienne si je me trouvais, habitant là, à occuper l’un de ces deux ou trois appartements dont la vue sur les voies est occultée à la belle saison par les feuilles de l’arbre, quand les bourgeons ont livré tous leurs possibles. Mon intranquillité à l’approche de chaque printemps avec l’espoir anxieux que celui-ci sera tardif et mon soulagement à l’approche de l’automne.

Que l’on prenne la peine de soulever la gare et de la déplacer jusqu’à pouvoir la déposer sur un sol horizontal et le caractère bancal de l’édifice sautera aux yeux. Pas besoin de s’encombrer d’un niveau à bulle pour le confirmer. Elle penchera, prête à tomber, et de plusieurs côtés à la fois, un peu à la façon d’une toupie instable. Les chances que l’expérience se réalise  in vivo restent des plus ténues alors pour prendre toute la mesure du différentiel des dénivelés, entre accès latéraux Mouchotte et Vaugirard d’une part, ras de parvis et rez de Jardin Atlantique d’autre part, je compte des marches d’escaliers à l’ancienne ; le nombre de celles des escalators ne prouvera jamais rien. Donc, pour accéder latéralement au niveau quais selon que l’on pratique le côté Vaugirard ou le côté Mouchotte, 15 ou 36 marches sont à gravir ; quant au Jardin Atlantique auquel on accède sans effort, de plein pied, par la place des Cinq martyrs du lycée buffon et l’allée de la Deuxième D.B., le rejoindre depuis le parvis contraint à grimper les 40 marches qui mènent au niveau quais, puis les 65 de l’escalier qui le dessert partant de là. C’est dire si la gare déplacée du mont Parnasse à la plaine des Sablons aurait l’air de guingois. Mais inutile de rêver : je ne redresserai jamais la situation à moi toute seule.

Montparnasse monde défilant

Jeudi 13 mai 2010

Heure creuse, jour férié, le moment idéal pour parvenir enfin à saisir ces images auxquelles je pensais depuis un certain temps et surtout depuis le surgissement de ces arbrisseaux en pots géants venues bousculer mes théories sur l’usage des plantes vertes dans la gare.

Je profite de ce billet pour signaler que chez mélico, mes Notes de voyages avec livre du mois de mai sont postées, il s’agit de 5. des retours mises en ligne directement sous forme blog (pas de livret calaméo comme pour les précédentes). En juin, sixième et dernière note Chambre 62 (une petite échappée fiction, à moins que).

Montparnasse Monde 49

Vendredi 23 avril 2010

Un cheveu sur la soupe : le chariot dont le port d’attache est théoriquement la gare d’Austerlitz échoué sur le terre-plein central du boulevard Raspail quand il croise celui du Montparnasse, côté Denfert-Rochereau et son lion. Tellement peu à sa place qu’on a jugé bon de l’enchaîner en le cadenassant au mobilier urbain indicateur du carrefour, signe de la conscience qu’on a eu, tout de même, que ce chariot n’était pas de ce monde-là et qu’on aurait du mal à l’y retenir. Un chariot à bagages renvoyant à d’autres destinations et à d’autres destinées et qui a plus sûrement véhiculé les malles de Monsieur de Pourceaugnac ou le cartable lourd de ses livres de l’écolier Bergounioux que le balluchon de Bécassine. A force de le voir-là, de buter dans ses roulettes pour peu que l’on soit plusieurs à traverser en même temps, libérés par le passage au vert, enfin, du même petit bonhomme, je finis par me demander si la clef de l’antivol n’a pas été perdue. Et même s’il n’a pas toute sa raison d’être ici, bonne fille, je fais dans le Montparnasse monde une place au chariot d’Austerlitz.

Celle qui déambule et vocifère se tient le plus souvent boulevard du Montparnasse. Indifféremment sur l’un ou l’autre trottoir (quand celui aux numéros impairs emporte ma préférence, pour la vitrine de la librairie Tschann à lécher au passage et la marche sans entrave permise par sa largeur – et chaque matin le soleil pile dans l’axe). Ces temps derniers, j’ai entendu les cris un matin rue Delambre et un autre jour, à midi, boulevard Saint-Michel, près de son extrêmité Port-Royal, voies adjacentes à son territoire. Elle était revenue et ses pas la portaient un peu plus loin, sur des chemins de traverse. Celle qui déambule et vocifère parfois s’absente, s’abrite du monde ; quelques semaines l’on marche sans percevoir ces récriminations. De tout ce long hiver froid, on ne l’a guère entendue. On ne saura jamais au juste ce qui la blesse : sa marche est trop rapide. Sa voix, seule, signe sa présence, elle s’entend, mais ne se distingue pas autrement des passagers du Montparnasse monde. Si vous parvenez un jour à l’en isoler, vous verrez bien : une femme comme vous et moi.

Montparnasse monde avec feuilles

Mercredi 31 mars 2010

J’ai pensé que les toutes premières qui osaient se montrer

boulevard Edgar Quinet d’un côté

de Vaugirard de l’autre

avaient bien du courage

air de Paris : encore glacial

Erratum Montparnasse Monde 44

Samedi 20 mars 2010

C’était mercredi matin. J’allais prendre le TGV de 10h40 pour La Rochelle mais en descendre à Poitiers à 12h10 où je retrouverai Georges Monti du Temps qu’il fait avec qui j’étais invitée par Françoise Auboin à évoquer pour ses étudiants du master “Compétences documentaires avancées”, dans la salle des Actes du très bel hôtel Fumé, l’histoire d’écriture et d’édition d’Atelier 62. Je buvais tranquillement un café au Philéas Café (j’alterne avec le Enzo Café) – enfin pas tout à fait tranquillement parce que j’étais contrariée par l’apparition, à la terrasse du Philéas, de panneaux opaques bouchant la vue sur le parvis et  je me demandais bien pourquoi cette brimade. Je m’étais assise en signe de protestation le dos tourné à ces panneaux trouble-fête, quand tout à coup elles m’ont crevé les yeux : deux prises électriques au bas du pilier qui me faisait face. Du moins probablement deux puisque l’une était franchement visible quand l’autre seulement supposée derrière un clapet que je n’ai pas eu le coeur d’aller soulever pour confirmation. Contrairement à ce que je laissais entendre le 19 décembre 2009, il y aurait donc non pas une seule, mais deux, voire trois prises électriques dans la gare.

Montparnasse Monde 48

Jeudi 4 mars 2010

Un matin, une porte, dont vous n’aviez jamais même simplement soupçonné l’existence, est ouverte et il vous semble devoir tout reprendre à zéro avec  la gare. Au sol, ce carrelage de couloir, unique, incompréhensible : un hapax tardif dans le Montparnasse monde qui remettrait en cause toutes vos constructions, vos échafaudages savants. Pourquoi, ici précisément, dans l’invisible, s’être soucié de disposer des carreaux et demis carreaux bleus (ces derniers formant triangles en frise) ? Pour rompre la monotonie d’un pavage blanc terne sale ? Mais le goulot conduit à une aire de service interne à laquelle accèdent des camions. L’image n’est pas nette – je n’ai plus de zoom et n’ai pas eu l’audace de m’avancer ni même de prendre le temps de faire le point -, mais à l’arrière plan, croyez-moi, un poids lourd stationne. Approvisionnant sans doute par son arrière-boutique l’un des commerces séparés par l’étrange couloir. Le camion : arrivé là comment ?

Dans la gare je furète, du verbe fureter, par tous les temps, à tous les modes et sur toutes les voies. Certaines choses m’échappent néanmoins et de plus spectaculaires, même, que la porte d’accès au fameux couloir. Pour être tout à fait honnête, je dois préciser maintenant que l’un des deux magasins achalandés par le camion n’est autre que celui de vêtements d’enfants dont j’avais signalé la disparition*. L’enseigne a en effet réouvert une succursale à côté de la parapharmacie qui lui a succédé. Et comme lors de la transformation du local en parapharmacie, je n’ai pas senti le coup venir, rien anticipé. Le tour de passe passe se joue sans que je m’en mêle. Je n’ai pas surveillé les travaux. La graphie de la marque seule a changé, l’ancien Tout compte fait en trois mots est devenu Toutcomptefait en un seul – façon adresse internet. Plus moderne. Rajeuni. Ce qui me froisse dans l’histoire, c’est le démenti cinglant infligé à mon explication rationnelle du départ des marchandes d’habits pour enfants de l’espace banlieue de la gare. La mansuétude extrême dont je fais preuve à l’égard du Montparnasse monde n’est pas forcément payée de retour. Je continuerai néanmoins.

*Voir Montparnasse monde 38

Montparnasse Monde 47

Vendredi 12 février 2010

Ecrivant la gare en long, en large et en traverses, je suis bien obligée d’admettre que celle-ci n’est pas symétrique, quoiqu’elle en donne au premier abord l’impression. D’un côté (arrivées) un seul angle, sensiblement droit, avec le boulevard de Vaugirard, mais de l’autre (départs) deux angles obtus – me semble-t-il – successifs, avec l’avenue du Maine puis celle du Commandant Mouchotte. Je géométrise les lieux ce glacial dimanche, dernier jour de janvier, retour de Naples via Roissy et les cars d’Air France. Stationnement le long de l’immeuble à si longue façade. Des hommes aux gilets fluo surgissent qui ouvrent la panse des cars et la vident à peine qu’ils s’immobilisent. Il me faudrait un rapporteur pour en avoir le coeur net et mesurer les angles de la gare – mais pas le petit rapporteur en plastique transparent qui rentrait dans la trousse, au moins le grand jaune en bois accroché comme l’équerre à un coin du tableau. Nantie en plus d’une chaîne d’arpenteur, et de quelqu’un qui m’aide en voulant bien tenir sa deuxième extrêmité, je pourrais aussi tenter de calculer la surface du Montparnasse monde, en oubliant pour un temps ses extensions. En attendant de disposer du matériel et du renfort humain nécessaire, la seule rapporteuse de la gare, c’est moi.

Tous ces matins, comme j’attrape mon train de banlieue au vol, par la dernière porte du dernier wagon, arrivée à Paris-Montparnasse je sors de la gare côté Pasteur, comme au temps de la pièce 2071 au dessus des voies*, et poursuis ma route au moyen du bus 91 pris à son terminus. Je constate au passage que l’environnement de l’Allée de la 2e Division Blindée (qui, je le rappelle, joint le jardin Atlantique à la place des Cinq Martyrs du Lycée Buffon) a bien changé. La chaîne TV d’info en continu qui la borde d’un côté et son vis à vis l’éditeur ont personnalisé leurs façades-verrières au moyen d’autocollants grand format. Figurant le dos de livres sur des étagères dans le cas de l’éditeur, ce qui est tout sauf original. Mais surtout, les attaches vélos/scooters/motocyclettes des gens de la comm’ ont fini par évincer la double haie de campements de misères, brics et brocs, autrefois collée aux deux façades. Je me demande ce qu’il est advenu du jeune homme qui vivait là, sa tente entourée de vieux mobilier de bureau, et recevait chaque après-midi la visite d’une très jeune femme qui venait avec un bébé dans un landau. Sa compagne et son enfant j’imagine, profitant des heures de sorties autorisées par le règlement de leur foyer. Le couple assis côte à côte, sur deux chaises désarticulées de bureaux, parlait dans une langue que je n’identifiais pas, en fumant ; souvent le bébé, dans les bras de sa mère, tétait pendant ce temps là. Dans le Montparnasse monde, pour certains, la vie n’est pas rose layette.

* Voir Montparnasse Monde 7

Montparnasse Monde 46

Samedi 23 janvier 2010

Subrepticement, par endroit, le sol des quais se dérobe. Que l’on y marche seul l’esprit occupé de tout ce qu’il y aurait à écrire, à montrer, de cette gare, si le temps ne pressait pas tant, ou bien à deux, emportés par l’élan de la conversation, et l’on aurait tôt fait d’être entraîné par la pente insensible. Plan incliné qui incline à le suivre. Au risque de s’abstraire, par enfouissement progressif, du flux des voyageurs attentifs à atteindre au plus vite une issue praticable, continuant leur marche à niveau constant, yeux et cerveaux aimantés par l’acier des escalators. Flux cumulant par ondulations successives les vagues de voyageurs libérées porte après porte en une mécanique parfaite  - (couches de laves coulant ensemble superposées sans se recouvrir tout à fait à flanc de volcan). La pente trompe son monde : douce mais inflexible à l’extrême. Le distrait et les bavards briseront leur élan contre une entrée interdite au public, encore que dénuée de toute matérialité, juste signifiée par un panneau rond à silhouette de piéton barrée d’un trait rouge et tout le monde comprend ; souffles retenus, pas suspendus. La séparation d’avec le Montparnasse monde souterrain, ses mystères et ses affres, a beau ne s’encombrer d’aucune barrière physique, qu’Euridyce s’y égare et Orphée ne la retrouvera jamais.

Scène de gare. Sa petite valise à roulettes noire reste dressée, sans surveillance, devant le Relay face à la voie 12, le temps d’aller chercher un quotidien sportif et une barre chocolatée crantée en triangles, ce qui devrait, théoriquement, ne pas être bien long ; d’ailleurs l’insouciant file décidé, monnaies en main. Mais des deux caisses ouvertes, chacune trois, quatre clients en attente, il a choisi la plus lente. Devant lui, traînaille un paiement de livre tout venant par carte bleue d’abord muette – sa propriétaire, je l’avais entendue dire à la copine à qui elle confiait sac m’as-tu-vu et laisse terminée par une bestiole antipathique assortie : “attends je vais me chercher une connerie à lire dans le train” et j’avais pensé qu’elle n’aurait que l’embarras du choix -, suit la réclamation véhémente d’un sac concédé, de mauvaise grâce, à une hypocondriaque qui veut y ranger ses deux magazines santé, ses pastilles vichy et son flacon de gel mains antibactériens, et passe encore avant lui une excentrique brouillée avec sa droite et sa gauche, en quête du dernier numéro, un peu caché, de La quinzaine littéraire vers lequel l’homme du Relay, de sa caisse, la téléguide laborieusement. L’achat de son quotidien sportif et de son encas s’éternisant, reste à savoir si la voix féminine exaspérée de la gare aura la patience d’attendre le retour du propriétaire de la petite valise à roulettes noire laissée sans surveillance devant le Relay face à la voie 12.