Histoire, littérature, sciences sociales – et Bergounioux

Rangeant les notes que j’avais préparées pour mes interventions à propos d’Atelier 62, hier chez les sociologues du GRESCO à l’université de Poitiers (dans une salle baptisée Gargantua, ce qui allait très bien aux forgerons) et ce matin chez les spécialistes de l’autobiographie de l’ITEM, à l’ENS (en salle Beckett), je trouve ces extraits d’entretiens de Pierre Bergounioux sur les liens entre littérature, histoire, sciences sociales.

Je ne les ai cités ni à Poitiers ni à Paris – où je n’ai évidemment pas dit la même chose puisque les problématiques des séminaires étaient différentes – mais je les avais sous le coude. Je prépare toujours des notes pour dire finalement autre chose, mais c’est ainsi que cela fonctionne, j’ai besoin d’être passée par cette étape de réflexion écrite et étayée pour pouvoir me lancer.

En les relisant, je me dis que je ne referme pas ces fichiers sans citer quelques extraits de ces propos de Pierre Bergounioux, parce que j’y souscris entièrement.

Au moment de la sortie du premier tome de son magistral Carnet de notes dans le supplément livres du Monde, (03/03/2006) Pierre  Bergounioux donne sa vision des rapports entre histoire et littérature

Je dirai que c’est un seul et même discours qui s’est diffracté. L’histoire, qui avance par longues enjambées, ne peut pas descendre à ce détail exquis, irremplaçable, chatoyant, infiniment précieux dont se nourrit la littérature (…) L’historien, surtout depuis Braudel et son histoire longue, est celui qui brasse des destinées par milliers, par millions, la durée par siècles… des vastes périodes qui échappent à la conscience que nous en avons. Il faut fatiguer des montagnes d’archives avant de se faire une idée des processus énormes au regard de quoi notre vie n’est rien.

Et je pense que la littérature est ce discours d’une extrême précision qui s’efforce, avec la sensibilité d’un sismographe, d’enregistrer le cours de ce qui aura été notre vie. Mais à mes yeux elle ne vaut pas une heure de peine si elle ne se rappelle pas qu’elle est en quelque sorte la sœur cadette de l’histoire. Nous sommes de part en part des créatures historiques, et le moindre mouvement dont tressaillent nos cœurs, la moindre pensée qui traverse nos cervelles renvoient en dernier recours à l’histoire universelle. (…)

Interrogé sur les « clartés » que la littérature jette sur notre destinée, il ajoute

Je pense que la littérature est quelque chose comme une science exacte. Si on ne se paie pas de mots, si on évite de composer un des divers rôles qui s’offrent à l’écrivain, et que l’on s’applique simplement à saisir, à ressaisir, à percer l’éternelle énigme du présent, le mystère toujours renaissant de la réalité, alors oui, la littérature pourrait bien être cet effort vers la justesse, l’exactitude…allons-y : l’authenticité, la probité…

Quelques années plus tôt, dans  le livre d’entretiens avec son frère Gabriel, Pierre Bergounioux, l’héritage (Flohic, 2002, rééd Argol, 2008), Pierre Bergounioux expliquait en quoi le développement des sciences sociales (l’intrusion récente, très dérangeante, des sciences sociales dans le paysage) avait changé la littérature, et malmené, voire condamné, le roman

De Marx à Max Weber et à Pierre Bourdieu, elles (les sciences sociales) ont offert aux agents sociaux que nous sommes des lumières décisives sur ce qu’ils sont et font, qui n’est jamais ce qu’ils croyaient.  Une chose est de vivre, autre chose de méditer et de connaître. La vérité du monde social, comme celle de l’univers naturel, n’est accessible qu’à une activité spécifique, scientifique. Cet acquis a changé la donne, porté un préjudice irréparable, par exemple, au genre romanesque qu’il condamne soit à la naïveté – c’est en l’absence de la sociologie que le romancier du XIXe siècle a pu se croire omniscient – soit à une inacceptable invraisemblance. Nul n’est plus censé ignorer les déterminants sociaux des personnages. (…) Un écrivain ne peut plus se contenter de lire les autres écrivains. Il lui faut enjamber le mur qui sépare, à l’université mais dans la société aussi, les disciplines et les métiers, lutter contre les conséquences mutilantes de la division du savoir.

Ce même thème, je l’avais entendu en débattre avec François Bon à Beaubourg un soir de décembre 2005, juste comme les premiers mots des textes qui deviendraient Atelier 62 filaient sur le clavier.

Enjambant le mur cloisonnant les disciplines et les savoirs, c’est bien comme cela aussi que je conçois la littérature. (Mais je ne saurais jamais l’exprimer avec cette élégante justesse – ah le “fatiguer des montagnes d’archives”…)

Merci à Marlaine Cacouault et Gilles Moreau pour le séminaire du GRESCO, à Catherine Viollet, Véronique Montémont et Philippe Lejeune pour celui de l’ITEM : les réflexions échangées lors de ces deux journées m’ont fait avancer ; elles auront des prolongements.

11 commentaires pour “Histoire, littérature, sciences sociales – et Bergounioux”

  1. elise dit :

    Éclairant. Merci.

  2. ms dit :

    Merci Elise pour votre visite, mais quel dommage que votre signature n’envoie pas sur votre blog aux photos si belles , je me permets de faire le lien, alors

  3. PCH dit :

    Le plan de travail vis à vis de la littérature (”la littérature comme une science exacte”) et l’éthique qui se juxtapose (”authenticité, probité”) est difficile à tenir mais drôlement séduisant. Mais cependant, je ne crois pas que les savoirs soient tellement dissociables des expériences de vie : on ne s ‘arrête pas de faire de l’histoire (comme vous Employée) ou de la sociologie (comme moi) pour faire de la littérature, non, tout ça fait partie du continuum, je crois, de l’existence (le livre de P. Bourdieu, “Esquisse pour une auto-analyse” en est une illustration). Alors allant de Clamart à la rue d’Ulm et sa salle Beckett, vous changeriez d’atours, vous deviendriez, ce samedi-là, l’auteur du 62, alors que tous les autres jours (ouvrables), vous étiez l’historienne du centre national de la recherche scientifique appointée (encore bravo d’ailleurs à ce centre pour son classement qui doit donner des aigreurs au locataire de l’Elysées…) ? Je ne crois pas. L’influence des savoirs se diffuse et nous constitue avec notre mémoire: c’est pourquoi, il me semble que les sciences sociales ne sont pas tellement plus que les techniques, par exemple, les meurtrières du roman et que celui-ci existe toujours : les contemporains du genre sont simplement un peu différents…

  4. ms dit :

    merci, cher PCH, pour votre fine lecture – je sais bien que vous êtes un peu moins Bergoumaniaque que moi

    bien sûr le 62 est écrit avec du savoir et du sensible et je ne change pas d’atours selon le lieu où j’en parle, mais il n’empêche qu’après ces deux jours, avec des interrogations ancrées dans les répertoires sociologies de la famille, du déracinement, du travail d’un côté, incorporation de traces extérieures dans une écriture de nature autobiographique de l’autre, j’y vois un peu plus clair dans ce que j’ai écrit.

    surgissement de cette idée que je n’étais pas guérie du travail de mon père par exemple et que j’étais la dernière personne qui pouvait néanmoins essayer de l’en guérir lui – mais qu’il y avait aussi tous les autres…

    Et puis après le séminaire d’hier, le grand bonheur qu’on vienne me parler de Montparnasse Monde à propos d’un numéro en préparation consacré au descriptif de la revue Recto/verso, revue de jeunes chercheurs en critique génétique

  5. elise dit :

    Merci, c’est vraiment gentil, hier justement une sorte de clin d’œil à ce chat goguenard qui continue à nous accueillir sur votre page.

  6. ms dit :

    Oui le chat qui n’est plus de ce monde mais toujours à l’accueil ici, et dont les (grands) enfants qui ont grandi avec pensent qu’il est devenu pour ce blog comme le lion de la MGM, une icône, irremplaçable…

  7. Jérôme W. dit :

    faites un détour par une salle de cinéma pour voir Vincere de Marco Bellochio. Cela pourrait prolonger les pensées de Bergounioux.

  8. Dominique Hasselmann dit :

    Les sciences sociales, et le traitement que l’on veut leur faire subir (ratiboisement dans les lycées)… cela me fait penser à la manif à laquelle j’étais allé et où je me suis enrhumé, il pleuvait sans cesse.

    La littérature est une science aussi, comme on dit l’art de la fugue.
    “Vincere”, oui, bien sûr.

  9. ms dit :

    Jérôme et Dominique, si vous vous y mettez tous les deux, alors oui je crois que j’irai voir “Vincere” (je n’y pensais pas trop pourtant), merci du conseil

  10. dominique boudou dit :

    Pas du tout d’accord avec cette thèse-là. Autant jeter alors aux orties tout Marquez, tout Murakami, et tant d’autres avec eux. Les sciences sociales ne feront jamais lapeau du roman qui a le cuir plus tanné qu’on l’imagine. Voilà bien le genre de débat dont on se passe en Amérique, au sud comme au nord, et en Asie aussi.
    En revanche, oui à la transversalité de tous les savoirs. Restons souples pour enjamber les haies.

  11. ms dit :

    Dominique, on ne jette personne aux orties, mais nous avons maintenant d’autres “capteurs” de la société que le roman et, du coup, nous n’en attendons plus la même chose il me semble