L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Compression d’étés bergouniens

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Posted by ms on 28 juin 2019 at 22:54

Invitée par Laurent Demanze – merci à lui – à m’associer à un volume autour de l’oeuvre de Pierre Bergounioux concocté à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de l’écrivain-sculpteur, j’ai eu l’idée de revenir, pour deuxième lecture, après m’y être immergée dès parutions, à ses trois premiers Carnets de notes (1980 à 2010). J’ai fait comme lui, j’ai extrait ma lecture et au fil des pages, celles que je reparcourais en terrain connu, celles que je noircissais, de notations récurrentes en éternels retours Essonne-Corrèze, Corrèze-Essonne, la trame de l’année bergounienne s’écrivait. Le livre collectif vient de paraître aux éditions Passage(s), c’est Pierre Bergounioux : le présent de l’invention, ouvrage collectif dirigé par Laurent Demanze.

De mes pages intitulées “Conduite à tenir pour vivre une année bergounienne”, j’ai choisi de reprendre ici, en guise d’échantillon, le paragraphe consacré aux deux grands mois d’été. La scène se passe donc à Gif-sur-Yvette (Essonne) puis en Corrèze avant retour à Gif.

N.B. : Tous les passages composés en italiques ci-dessous sont des citations extraites des volumes 1, 2 et 3 du Carnet de notes* .

Juillet-août

C’est juillet le magnifique, la saison prodigue, l’apogée de l’an. Le temps est venu de libérer les heures dédiées aux passions[tenues]en lisière, le restant de l’année. Toutes affaires essonniennes cessantes, après dépôt à la Poste d’un ordre de réexpédition du courrier, rejoindre la Corrèze au plus vite, ses terres, ses eaux, ses maisons initiales. Un mois durant, y reprendre corps dans ses lignées et au-delà, s’incarner en son âge géologique. Livres fermés, ferrailler, souder, sculpter, collectionner, arpenter, pêcher sur la Triouzoune et du côté de Chaveroche, traquer les bêtes faramineuses et le Grand Sylvain. Vivre le mois corrézien dans la conscience dévorante de l’urgence d’agir, parce que bientôt nous avons franchi la limite du 20 juillet, passé laquelle se profile, déjà, la fin du loisir, de l’oubli, du bel été. Commencer alors à prendre congé des uns et des autres restés à demeure, préparer la maison des Bordes pour huit mois de somnolence, procéder aux rangements rituels d’avant retour, transférer les soudures de la saison [n] à l’étage de la petite grange. Et quand vient le dernier jour de juillet, la fin des hautes heures, des instants d’oubli, qui ne règnent qu’une fois l’an, faire la route dans l’autre sens – la seule pensée du retour est déjà chargée de crainte- voiture alourdie de ce qui aura été extirpé de terre natale. Août à Gif c’est l’inverse de juillet aux Bordes, le temps a changé de nature, l’angoisse d’août supplanté l’humeur exubérante, large, inventive, heureuse de juillet. Au bureau chaque matin, rétablir la circulation du sang d’encre, de notes jetées sur le papier, en pages couvertes – deux si possible avant midi -, demi-format quand la douleur est trop vive, avant révision, rabotage/polissage, dactylographie, relecture, corrections, point final, pour envoi dans les mois à venir. En août, rompre le sceau effrayant du livre prochain. Éclaircie bienvenue dans ces jours de labeur, jouir de l’instant rare, merveilleux, qui succède aux grands retours de vacanciers partis au loin, déballer des cadeaux toujours attentionnés aux passions des uns et des autres.

* Je n’ai pas repris, pour cet exercice ou plutôt ce clin d’oeil, le sombre quatrième volume (2011-2015), plus récent, sur lequel j’avais déjà écrit.

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