Celle, échevelée, qui dort, revenue de loin,
ses perles au cou sur quatre rangs c’est tout ce qui lui reste.

Et l’oiseau de paradis.
le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735
Celle, échevelée, qui dort, revenue de loin,
ses perles au cou sur quatre rangs c’est tout ce qui lui reste.

Et l’oiseau de paradis.
Dans cette chambre d’hôtel où, de mercredi à jeudi cette semaine, je passais la nuit, occasion de découvrir ainsi la belle ville ancienne de Nîmes, une insolite fenêtre donnant sur un couloir et faisant face à un miroir s’ornait d’une peinture en trompe l’oeil côté chambre, se dissimulait derrière un autre miroir côté couloir. Je n’ai pas trop bien compris le pourquoi de tous ces agencements/dissimulations/reflets mais m’en suis joué (ou jouée ? je ne sais jamais pour ce genre d’accord et un peu la flemme d’ouvrir Grévisse ce soir). A Nîmes, j’étais invitée à l’initiative d’Annalisa Bertoni par Arnaud Vasseux à parler de l’écriture d’Atelier 62 et de ses matériaux dans le séminaire “Parlons travail” de l’Ecole supérieure des Beaux-Arts dans laquelle tous les deux enseignent. Merci à eux pour cette invitation : heureuses rencontres et riches échanges d’où il ressort qu’entre écriture comme je l’ai pratiquée, un peu de bric et de broc, dans ce livre et visual arts auxquels se destinent les étudiants qui étaient là, les ponts ne manquent pas. Et ce n’est pas du trompe l’oeil.

Je repasse par la rue du Château. C’est un autre dimanche après-midi : je marche beaucoup dans Paris les dimanches après-midi, souvent aux confins du Montparnasse monde. J’y reviens. Je reconnais la palissade. Y glisse, entre deux panneaux vert/gris/vert mal raccordés, l’objectif du téléphone – je n’ai plus d’appareil photo opérationnel ce qui me gêne un peu. Pas encore de chantier derrière la palissade, juste une lacune temporaire dans le tissu urbain. Et je constate que pour mettre tout le monde d’accord, alors que, souvenez-vous, les carreaux ni les rayures n’avaient jamais fait l’unanimité en ces lieux, le badigeon blanc a fait son office. Les briques de base aussi en ont reçu une bonne couche (même pas peur les monstres) . L’incongruité de la porte suspendue reste intacte, souveraine, mais délestée de ses deux verrous. Ce qui saute aussi aux yeux, maintenant, c’est combien le crépi du mur était à revoir : les bigarrures des restes d’occupation cachaient encore tant bien que mal ses défauts.

Il resterait encore beaucoup à construire, à consolider, à parfaire.
Gros oeuvre et finitions, entreprendre, restaurer.
Avant l’hiver.
Le maçon a posé sa truelle trop tôt, découragé, vaincu par la tâche.
Bilan déposé, rayé du registre et de la carte.
Porte laissée ouverte, comme une invite, mais personne n’a repris la taloche.
Dans l’auge, le plâtre, séché.
Et puis le chiendent qui pousse autour, partout, envahit.
Même pas sûre, pourtant, que nos maisons soient hors d’eau.

Comme nos esprits, parfois, trop souvent.
J’entends ce matin à la radio qu’Edith Piaf aurait eu 100 ans aujourd’hui, une semaine après Frank Sinatra, un mois et des poussières après Roland Barthes, qui auraient bouclé leur siècle, eux, respectivement les 12 décembre et 12 novembre derniers. J’ai pourtant du mal à placer ces trois-là sur la même ligne de départ, 1915, à me représenter leur contemporanéité – certes tronquée Edith ayant lâché les deux autres dès 1963 – et à l’intégrer dans mon ego-chronologie du XXe siècle.
Parce qu’Edith Piaf me renvoie à l’enfance : j’allais avoir 8 ans quand elle est morte et je me souviens du traumatisme pour beaucoup de cette disparition aggravée de celle de Jean Cocteau. On connaissait mal chez nous Jean Cocteau, mais qu’un poète meure à l’annonce de la mort de la chanteuse, amplifiait indiscutablement la dimension tragique de son décès. Nous n’avions pas de disque d’Edith Piaf à la maison mais j’aimais beaucoup entendre à la radio “la fille du port, l’ombre de la rue”, réconforter le pauvre Milord, et l’asseoir à sa table. Et, comme elle, je n’en revenais pas : il pleurait, “ça je l’aurais jamais cru”. Inimaginable qu’un homme pleure, j’étais bien de son avis.
Frank Sinatra est d’une autre époque et pourtant – je vérifie – quatre ans seulement séparent la mort d’Edith Piaf de l’envahissement du paysage sonore par ses Strangers in the night. Chanson étroitement associée à l’auto-radio de la Renault 4 verte qu’avait achetée ma soeur D. peu avant que notre père quitte la Régie. Nous roulions, D. au volant, J. à ses côtés, moi seule à l’arrière, cet été là sur les routes de Normandie, poussant plus loin que nos vélos nous l’avaient jamais permis, osant jusqu’à la mer, et Sinatra chantait inlassablement Strangers in the night. Je crois que c’est avec cette chanson-là, pleine de promesses, que nous avons découvert The Voice (c’est une autre chanson de lui que je propose ici d’écouter, je laisse volontiers désormais ces étrangers à leur nuit)
Roland Barthes, pour tristement disparu qu’il soit depuis 35 ans maintenant, me reste de loin le plus jeune et le plus vivant des trois centenaires virtuels. Je ne sais pas quand ni par qui j’ai entendu prononcer son nom pour la première fois, si c’est au cours de mes années de lycée ou seulement une fois arrivée à la fac, toujours est-il que j’aborde sa lecture avec la parution de ses Fragments d’un discours amoureux, donc en 1977, confondue devant la justesse et l’universel de ses mots. Dès lors, sa lecture prolongée et son écoute puisque, par bonheur, tant de documents sonores et filmés demeurent*, le font résolument mon contemporain. C’est bien lui, si présent, que j’ai le plus de mal à imaginer en centenaire.
*Parmi ces enregistrements il y en a un, introuvable, que j’aimerais réécouter, (la cassette audio que j’en avais réalisée, radio collée au magnétophone, lors d’une rediffusion ayant rendu l’âme de trop de rembobinages) c’est l’émission consacrée au chant romantique, de la série “La musique et les hommes”, diffusée pour la première fois sur France Culture en 1976.
De cette gare, je ne suis plus l’usagère fervente que j’ai longtemps été – pendant les 57/60e de ma vie très précisément. Je n’ai plus l’usage routinier de l’Omnibus Sèvres Rive Gauche, au départ des voies 10 à 17, depuis que j’habite Paris intra muros ni l’usage, toujours aventureux à l’extrême, du Paris Granville, au départ des voies 25 à 28 c’est à dire en gare Montparnasse Vaugirard, depuis que j’ai vendu ma maison à la campagne. C’est pourquoi quand il m’arrive désormais de traverser la gare, même si je n’en tiens plus chronique, je demeure attentive à ses évolutions, si infimes soient-elles.
En ce qui concerne les panneaux porteurs de l’avertissement PARTIE DE TRAIN RESTANT EN GARE, de si mauvais augures aux banlieusards pressés de rentrer chez eux, j’en étais donc restée au modèle frustre, de type potence, sensible aux courants d’air.

J’ai dû me rendre à l’évidence ce matin que je n’étais pas à jour du tout, butant sur ce nouveau modèle, acier chromé, inoxydable et résistant au vent comme à la pluie, que je qualifierai de “type tablette” en référence à sa forme rectangulaire aux angles arrondis et à nos outils familiers. Voyez plutôt :

Un support plus avenant pour un message, hélas, toujours aussi désespérant.
Pour information, si vous arrivez là par hasard : Montparnasse monde c’est une série sur ce blog depuis 2008 et aussi un livre discrètement paru en 2011.
La mort
sa grande faux
et sa valise à roulettes
(pour les lames de rechange
c’est qu’elle en use à courir les rues).
Ceux qui vivaient là, rue du Château mais qui n’en avaient que le nom, du château,
rouleau après rouleau, n’ont jamais vraiment choisi.

Pas moi qui leur jetterai la première brique.