L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

RSS Feed

"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Archives for variétés parisiennes

Habiter Paris (aperçu 23)

Comments Off

Nouvel extrait de mon chantier Habiter Paris, tenant de l’esquisse autobiorésidentielle. Pour retrouver les précédents, reculer d’une case et ainsi de suite…

Je ne buvais jamais de cafés de proximité quand au début des années 1990, pour des raisons professionnelles strictement alimentaires, je fréquentais un chic quartier d’affaires, rive droite cela va sans dire. En désespoir de poste plus ou moins en rapport avec ma thèse (je l’attendrai encore quatre ans), j’avais répondu à une annonce d’emploi parue dans le Monde qui se focalisait sur des capacités d’analyse et d’écriture rapides. Elle émanait d’un groupe industriel qui avait commencé petite Compagnie en distribuant de l’eau avant de prétendre offrir au monde entier tous les services possibles. Il s’agissait d’assister à des réunions censées entretenir un bon dialogue social dans l’entreprise, et d’en prendre des notes manuscrites pour en rédiger en quatrième vitesse, malgré les lenteurs de MS-DOS, des comptes rendus ou des procès-verbaux. Ce qui n’est pas la même chose et pas seulement du point de vue du trait d’union. Deux entretiens et une expertise graphologique plus tard j’étais recrutée, en renfort à mi-temps de la préposée historique à ces opérations.

Terrae incognitae le quartier, l’entreprise et l’économie dans laquelle celle-ci s’insérait car si j’avais, passant par Jussieu, survolé la géographie, j’avais ignoré les Unités de Valeur d’économie dont aucune n’était obligatoire. Les rues dans lesquelles la compagnie s’était éparpillée au fil de ses succès – Anjou, Arcade, Pasquier, Tronson du Coudray, Mathurins – je n’y avais jamais mis les pieds et si le boulevard Hausmann me parlait, c’était seulement de Marcel calfeutré dans sa chambre ; Céleste à ses petits soins. Je découvrais sur ce boulevard, descendant du bus 94 qui m’y amenait depuis la gare Montparnasse, arrêt à sa hauteur, une chapelle expiatoire dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Louis XVI avait été guillotiné, point barre, mais pas pour tout le monde. Un temps, le bureau partagé avec ma collègue avait donné sur le square entourant le monument. Boulevard Haussmann, à proximité de nos bureaux, certaines enseignes m’avaient immédiatement fascinée : celle du teinturier de luxe « Parfait élève de Pouyanne », celles du fabricant de fleurs artificielles Trousselier chez qui rien n’avait bougé depuis que la caméra d’Alain Cavalier s’était attachée aux gestes de l’une des employées, Mauricette, dans l’un des ses Portraits, ou celle de la boutique Aux Tortues quand elle vendait encore des objets en ivoire et en écaille.

La Compagnie ne cessait de redistribuer bureaux et salles de réunion entre ses différentes adresses dans le quartier mais investissait aussi, certains jours de grandes assemblées, les palaces du 8earrondissement. S’y tenaient, les séances du comité de groupe avec représentations des filiales implantées « à l’international » ; des séances exceptionnelles mobilisant des services de traduction simultanée. La prise de notes s’en trouvait perturbée autant par le mélange de langues brouillant l’écoute que par un décorum dont la Direction escomptait qu’elle épaterait nos invités étrangers et rabattrait le caquet des intervenants de chez nous les plus vindicatifs. J’entrais dans ces salles de réunion avec toujours l’inquiétude des places qui seraient affectées aux rédactrices par le plan de table. J’avais une nette préférence pour une petite table distincte nous isolant de la brochette directoriale. Quand j’avais démissionné, enfin casée par ailleurs, de mes fonctions d’employée aux écritures, j’avais appris de la bouche d’un élu du Comité que mes restitutions écrites de leurs revendications étaient particulièrement appréciées des syndicats – sans doute plus que de la Direction.

jan 30, 2022

Habiter Paris (aperçu 22)

Comments Off

Nouvel extrait de mon chantier Habiter Paris, réouvert récemment. Pour retrouver les précédents, reculer d’une case et ainsi de suite…

À se demander si, en grattant un peu les façades, on ne trouverait pas, attaché à chaque adresse parisienne, un fait divers tragique. Là où j’habite, c’est Louis B. retrouvé la gorge tranchée dans la forêt de Saint-Germain qui l’incarnerait ; là où j’achète mon confetti de surface parisienne, c’est Marcel D. jeune opticien de 23 ans qui tue sa fiancée Renée B., une employée de commerce âgée de 20 ans, puis se suicide. Autant de malheurs à mes portes m’accablent, encore que le meurtrier suicidé qui partageait bien mon adresse secondaire ait commis les faits à deux pas de là, chez sa promise. Les quotidiens du 30 septembre 1926, Le matin comme Le journal relatent d’un entrefilet le drame survenu la veille et le peu de choses que l’on en sait ; le commissaire Barnabé, en charge du quartier Croulebarbe, s’attachera à les éclaircir. Ceux du lendemain reviennent sur l’affaire, cherchent à comprendre, en vain pour l’Excelsior.

Mercredi soir, toute la famille B. s’était rendue à la fête foraine du Lion de Belfort et l’on était joyeusement revenu tous ensemble, rue de la Glacière [rien de plus simple depuis Denfert-Rochereau ils auront pris le boulevard Arago qui la croise]. Là, sur le seuil de la porte, M. D. salua sa future belle-mère et sa future belle-sœur, puis s’attarda un peu plus longtemps à bavarder avec sa fiancée. Que se passa-t-il alors ? On ne sait. Mais deux détonations retentirent et Mlle B. s’affaissa, tandis qu’on percevait le bruit d’une troisième détonation et que l’opticien tombait à son tour. Les deux jeunes gens avaient vécu. On se perd en conjectures sur les causes de ce drame que rien dans l’entourage des victimes ne laissait prévoir.

Le reporter du Petit journal, lui, est allé tiré les vers du nez d’une connaissance de Mme B. qui n’a guère de doutes sur l’origine d’un drame pas si imprévisible que cela :

M. D. avait contracté une maladie en Algérie à la suite de laquelle il subit une opération. Souvent il était fortement indisposé et je crois savoir que Mme B. en raison de l’état de santé du jeune homme ne désirait pas le mariage. C’est certainement à cela qu’il faut attribuer le drame. Certes, je n’assistais pas à la scène, mais je la vois cependant comme si j’y étais. La jeune fille, sur les conseils de sa belle-mère, aura voulu essayer encore d’éloigner la date de la cérémonie ; peut-être de faire comprendre à son fiancé l’impossibilité de leur union. C’est alors que, fou de désespoir, l’opticien aura tiré sur la malheureuse et se sera suicidé.

Le passage – mais quand ?- de l’opticien par l’Algérie pourrait expliquer la mention, inattendue, en rubrique « Dernière heure » et sous le titre « Drame mystérieux » du fait divers du XIIIe arrondissement de Paris dans L’Écho d’Alger du 1eroctobre. Ni le recensement, puisque l’on est en 1926, de ma co-propriété ni les actes d’état civil de Marcel B. ne livrent d’indices à ce sujet. L’opticien est né à Paris XVe, le 19 novembre 1903 à 5 heures du matin de Jean D., employé de commerce né en Haute-Savoie en 1875 et de son épouse Aurélie, sans profession, née la même année en Ille-et-Vilaine. En 1926, seuls ses parents sont recensés dans l’immeuble où le jeune homme est censé être domicilié ce qui peut signifier que le recensement est effectué après le fatal 29 septembre ou bien que le jeune homme officiellement encore sous leur toit pratique ailleurs, et pourquoi pas en Algérie, son métier d’opticien. Dix ans plus tard, le couple D. vit toujours dans la place contrairement à la famille B. qui dès le recensement de 1931 a disparu de la rue de la Glacière. En 1926, Renée la fiancée de Marcel, qui a vu le jour à Charenton-le-Pont le 25 mai 1906, y vivait entre son père Augustin, horloger, la seconde épouse, sans profession, de celui-ci (sa mère à elle étant décédée), et sa jeune demi-sœur, Rose. Les actes de décès des deux jeunes gens officialisent leurs derniers souffles à 22 heures pour elle et 22 heures 30 pour lui ; des morts consignées à la suite l’une de l’autre sans rien laisser paraître de leur lien qui pourtant avait bien dû se savoir et émouvoir, à la mairie comme dans tout le quartier.

Jamais il ne me viendrait à l’idée d’aller farfouiller de la sorte dans les vies des occupants qui m’ont précédée à mes cinq adresses de banlieue, d’ailleurs quatre des immeubles étant plus jeunes que moi ou mes justes contemporains, je manquerais un peu de recul. Le cinquième, il nous suffisait de savoir qu’il résultait d’une fortune de marchands de « Bois et charbons » prospère pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans notre cave demeuraient, de ce temps-là, de vieilles caisses de savons oubliés.

jan 14, 2022

Habiter Paris (aperçu 21)

Comments Off

Je réveille mon blog en état d’hibernation depuis l’automne – et en panne d’insertion photographique, il faut que je trouve une solution – avec un nouvel extrait de mon chantier Habiter Paris, réouvert récemment (attention travaux). Pour retrouver les précédents, reculer d’une case et ainsi de suite…

Ce qu’il me reste à faire maintenant que je connais les noms de tous les habitants de 1926 : une nuit de 31 mars au 1eravril, discrètement quand tout dort, descendre substituer les CHARPAUX, PETITJEAN, CHABERNAUD, KAAN, ROUSSEL, CAUQUIL, BONNEVILLE, VEZIN, MAILLY, RONDELEUX, PIQUARD, LECLERC, LEVAVASSEUR, GUETON, TILLOY, BISCAY, MAROT, PERIER, MULLER, VOISIN, PANNIER, TOUDOIRE aux nôtres sur les étiquettes des boîtes aux lettres sous la voûte. Au matin nous ne saurons plus qui est qui, qui est où, mes voisins n’y comprendrons rien et le facteur n’y retrouvera pas ses petits. D’une certaine façon, je  lui simplifierai la tâche : chaque étiquette sera moins chargée en noms doubles ou triples difficiles à caser, quand sur nos boîtes aujourd’hui plusieurs cohabitent, avec ou sans traits d’unions. Ménages nominalement dissociés mais ensemble – deux noms – voire recomposés – trois noms ou plus. Ceux de 1926 étaient juste décomposés par la guerre, leurs rangs tristement dégarnis, réduits pour certains à leur plus simple expression de veuve solitaire.

Je cherche dans ma liste quel nom collerait le mieux sur notre boîte, quel ménage recevant son courrier à notre adresse en 1926 ressemblerait au moins dans ses grandes lignes à celui que nous composons. Une famille dont nous descendrions par les murs et non par le sang ; une famille à qui l’appartement en L du troisième étage aurait pu convenir. Faute de calque mieux ajusté, Pierre Toudoire, comptable de la Compagnie du PLM, administrateur du bureau de bienfaisance de l’arrondissement – un homme de coeur en outre historien amateur – , son épouse Marguerite, institutrice, et leur fils Maurice, lycéen puis étudiant, feront l’affaire. Ces gens-là se sont maintenus au moins dix ans à notre adresse, du moins les parents, le fils étudiant, futur avocat, encore chez ses parents en 1931 n’y est plus recensé en 1936. Il est parti faire sa vie ailleurs, mais pas bien loin : mariés le 11 avril 1934 à la mairie du Ve, Maurice et son épouse s’installent boulevard Saint-Michel. Maurice Toudoire boucle in extremis une autobiographie, en 2004 l’année de sa mort. Elle est publiée un an plus tard, laissée aux bons soins de ses enfants, chez un éditeur de spiritualité comme la plupart de ses autres écrits, des ouvrages de morale chrétienne. Dans son Epique époque je relève ses souvenirs de l’immeuble dans lequel il a grandi. Pauvres glanes mais quelques repères sur le confort gagné tardivement : des seaux de charbon remontés à pied par son père de la cave jusqu’au cinquième – leur appartement n’était donc pas le nôtre, raté – pour le fourneau de la cuisine et le poêle de la salle à manger ; l’électricité arrivée seulement après la Grande Guerre. Pour le reste ses jeux d’enfants dans le quartier, la balle rebondissant contre le long mur du Val-de-Grâce, et le coiffeur du nom de Rigolot en bas de l’immeuble chez lequel le petit Maurice se fait couper les cheveux.

déc 26, 2021

Soit Jean-Paul Belmondo

Comments Off

casquetté lunetté en Michel Poiccard par Jean-Luc Godard, couché sur le bitume, sensiblement là où il tombe, et c’est dégueulasse,  au débouché de la rue Campagne Première sur le boulevard Raspail

tel qu’en lui même le 8 décembre 2018 à 13h30

et le 24 septembre 2021 à 19h17

(parce que je suis routinière, je repasse souvent par les mêmes chemins au Montparnasse monde, mais pas forcément aux mêmes heures).

Force est de constater qu’il a repris des couleurs et je peux dire que c’est récent, croyez-moi sur parole parce que si je suis routinière je ne suis pas pour autant obsessionnelle, et je ne le rephotographie pas systématiquement à chacun de mes passages.

J’en déduis que cette revitalisation est un effet secondaire, rare, de la mort récente de l’acteur. Mort qui me rappelle cette étrange rencontre faite en octobre 2008, il était alors bien vivant,  dans le cimetière du Montparnasse, je copicolle le récit que j’en avais fait ici même dans mon feuilleton du samedi qui deviendrait trois ans plus un livre :

l’autre jour, je traversais de mon bon pas le cimetière, un de mes raccourcis favoris, et cette femme qui venait de très loin, disait-elle, pour voir la tombe de Jean-Paul Belmondo, m’arrête brutalement et me demande avec insistance où la trouver. Je lui suggère un autre nom de comédien, bien mort, lui, récemment, et qui repose tout près, je crois qu’elle confond, mais rien n’y fait. C’est Jean-Paul Belmondo et personne d’autre qu’elle cherche. J’ai beau lui asséner, et plusieurs fois, que non vraiment, Jean-Paul Belmondo, n’est pas mort, je ne parviens pas à la convaincre et la renvoie vers les gardiens. Je poursuis, troublée, ma traversée, elle reste, désemparée, au milieu de l’allée, et puis je ne la distingue plus quand je me retourne.

PS du 29 septembre : passer chez l’ami “Pendant le week-end” pour un point de vue complémentaire.

sept 25, 2021

O ! Soupiraux (nouvelle livraison)

Comments Off

Marcher dans la ville sans toujours chercher à voir plus loin ou plus haut : savoir aussi baisser les yeux.  Et  continuer ainsi à emmagasiner les images de ces jours artistiquement ouverts sur les caves, au bas des murs de façades des immeubles parisiens. J’ai découvert récemment cinq nouveaux motifs que je pose ici pour servir de suite à mes première, deuxième et troisième livraison de soupiraux ouvragés. Il y en a pour tous les goûts

du fantasque

du maniéré

du m’as-tu-vu

de l’elliptique

et du sûr de lui.

mai 24, 2021

Vie (longue) et mort (récente) d’un commerce d’autographes

Comments Off

Il y avait rue Bonaparte (Paris VIe arrondissement), dos tourné à la Seine trottoir de gauche,  cette boutique proposant, à qui en avait une curiosité soutenue par des moyens financiers rendant leur acquisition possible, des lettres autographes et des “souvenirs historiques et littéraires” aux côtés de livres rares. Toujours vue là depuis que je gagnais régulièrement la rive droite depuis Montparnasse au moyen d’un bus 39, 48 ou 95 qui me ramènerait à Montparnasse par la rue des Saints-Pères, sens interdits obligent, où d’autres devantures accrocheraient mon regard – Debauve et Gallais chocolatier des rois de France. Soit grosso modo depuis le milieu des années 1970. Piétonne rue Bonaparte, je m’arrêtais toujours lire ces lettres dont la vitrine juxtaposait, à l’intention du passant peu formé à la paléographie, la transcription dactylographique au fac-simile de l’autographe. Les originaux, j’imagine, bien à l’abri du soleil dans la boutique entre deux feuilles de papier de soie et maniés avec des gants, offerts à la seule contemplation des clients sérieux (qui ne s’intéressaient pas forcément au texte de la lettre).

Mais ce commerce est bel et bien fini, passant par là hier après-midi (promenade dominicale : aller voir à quelle hauteur exactement en arrivait le fleuve) j’ai constaté que les documents rares soigneusement décryptés et étiquetés avaient laissé place à des bibelots et figurines qui n’avaient pas même l’excuse d’être des soldats de plomb.

Le 11 avril 2016 à 18:54, en avance pour une manifestation programmée à 19 heures au Centre culturel tchèque qui fait face à la boutique,  j’avais saisi-là l’image d’une pièce véritablement unique en son auteur.

RIP Madame Flubert et le commerce des autographes rue Bonaparte.

Ajout du samedi 13 février 2021 : ne manquez pas d’aller lire le billet du blog ami Pendant le week-end qui donne à voir la vitrine au fil des années et de plus près ce que l’on trouve aujourd’hui dans la boutique. Merci à lui pour ce complément bien illustré.

fév 8, 2021

Habiter Paris (aperçu 20)

Comments Off

(Pour continuer la visite de chantier)

La ville me parle toujours quand la campagne ne me dit plus rien. J’avais une maison à la campagne, je l’ai vendue. L’installation à Paris a retardé la mise en vente, fermement décidée déjà de cette maison des champs située dans le bourg – jamais je ne me serais supportée dans une maison des champs dans les champs. Mise en vente à son meilleur, au début du printemps, quand le retour du vert dans le paysage suscite chez certains citadins l’envie d’une charmante résidence secondaire, fort potentiel travaux à prévoir. Sur les murs de la cuisine le temps s’était arrêté en 2007. Dernier calendrier du facteur que l’on n’éprouve pas le besoin de mettre à jour, qui fait bien l’affaire pour les quelques années pendant lesquelles l’on y vient encore, mais de moins en moins. Retours si rares, séjours si brefs que l’on ne procède plus au comptage des nuitées passées là pour, en fin d’année, toutes factures échues, en calculer le coût exorbitant eu égard à leur inconfort. Rêver aux chambres d’hôtels, vue sur mer ou sur montagnes, en quoi convertir des nuits chères et pauvres à la fois, ruineuses à chauffer qui plus est.

Orpheline tout à fait en 2008  je me résous très vite à me déposséder de cette maison. Parce que la maintenir en bon état est tâche impossible tant les artisans se désintéressent de ces bâtisses mal commodes pour y établir leurs chantiers, préférant oeuvrer, gros et finitions, dans les lotissements qui croissent et multiplient dans des champs devenus terrains à bâtir, viabilisés disent les pancartes haut perchées, qu’on les voie de loin, les proposant pour un prix du mètre carré paraissant dérisoire. Rude épreuve que de convaincre les hommes des arts, de la plomberie, de la charpente ou de l’électricité, de venir considérer les travaux nécessaires, puis de les harceler pour obtenir leur devis quand ils ont consenti à se déplacer. Parfois le devis n’arrive jamais, entre temps l’épouse discrète qui assistait l’artisan dans ses travaux d’écriture a tout laissé en plan et s’est volatilisée. Lui sombrant dans la déprime pour finir par bazarder l’affaire dans laquelle jeune couple, trente ans plus tôt, ils avaient ensemble cru. Dans le meilleur des cas, devis obtenu et travaux réalisés, c’est, à leur issue, la facture qui tarde indéfiniment voire n’arrive jamais en dépit des relances. Immense fatigue de la cliente potentielle qui, découragée, constate les dégâts mais finit par laisser sa maison vieillir sans enrayer sa décrépitude, quelque douleur qu’elle en éprouve.

Je vends ma maison aussi parce que les promesses de visites amies y étaient trop rarement tenues, même du temps où celle-ci était encore pimpante, volets repeints quand le délavage des averses avait eu raison de la couleur précédente. Au fil des étés, car la maison mienne de 1996 à 2014 n’était hospitalière qu’en été, les déconvenues se répétaient. C’était, avant chaque départ en vacances qui séparait collègues et amis, des projets d’y passer quelques jours ensemble – une halte, un crochet, il y a de la place pour dormir, des vélos et des choses à voir pour qui ne connaît pas le coin. Et puis finalement si peu d’estivants, en route pour la Bretagne par exemple, pour s’y arrêter. Finir, y croyant de moins en moins, par confier simplement les clefs à qui envisageait d’y passer en mon absence, mais n’en faisait rien. Ce qui, au fil des ans était de plus en plus compréhensible, le confort objectif du lieu et ses commodités (d’accès sans voiture en particulier) se réduisant comme peau de chagrin, au point que je m’en absentais de plus en plus. Ajoutez à cela l’éloignement de la mer – précision indispensable, que les prétendants à l’occupation temporaire ne se bercent pas d’illusions : « En Normandie, mais bien à l’intérieur ».

Paradoxe de ma maison, c’est hors les murs, dans la cour ou dans le jardin, mais pas sous son toit que je me sentais bien. Un toit qui avait fini par laisser passer la pluie. Il me semblait, parfois, que les infiltrations qui décollaient les affiches des murs tendaient même à désolidariser ma chambre du reste de la maison.

jan 31, 2021

Habiter Paris (aperçu 19)

Comments Off

Nouvel extrait du chantier Habiter Paris (qui n’avance pas vite), le précédent est ici et à partir de là il est possible de repêcher les précédents.

Venue habiter Paris à la fleur de l’âge, et non quinquagénaire avancée, j’aurais été une autre mais je ne sais pas laquelle. Convaincue, pourtant, que ma vie aurait été radicalement différente si j’avais quitté ma banlieue pour Paris à 20 ans, quand j’étudiais l’histoire à Jussieu et gagnais ma vie en intercalant à mi-temps des fiches 75X125 « Auteurs et Anonymes avant 1960 » dans les fichiers en bois sombre de la salle des catalogues, au sous-sol de la Bibliothèque nationale, 58 rue de Richelieu. Pourquoi ne me suis-je pas rapprochée de ce lieu matrice intellectuelle alors que je pouvais assumer le coût du loyer d’une chambre de bonne dans son quartier, ce qui m’aurait simplifié la vie ? Nous étions une petite équipe, tous en cours d’études, installés, soit le matin, soit l’après-midi, autour d’une table sur laquelle nous préclassions alphabétiquement les fiches inserrées ensuite à leur juste place dans les tiroirs des fichiers. Des liens amicaux forts s’étaient tissés entre nous, nous nous ressemblions, allions au cinéma, passions des soirées et parfois même des vacances ensemble, mais tout ce petit monde habitait Paris, sauf moi. Banlieusarde d’origine B., quand elle nous avait rejoints, avait rapidement loué une chambre, haut perchée et sans confort, rue des Petits-Champs, à deux pas de la bibliothèque ; elle s’en trouvait fort bien, économisant en temps de transports comme en nuits d’hôtels partagées avec son petit ami, un banlieusard lui aussi – hôtel Richelieu, rue de Richelieu, collé à la Bibliothèque. Pour les autres, venus de province ou de plus loin encore étudier à Paris, la banlieue n’existait pas : c’était d’évidence dans la ville-même qu’ils s’étaient logés, en son coeur, quelque promiscuité obligée ou inconfort qu’il leur en coûtât. Heureuse de son chez-elle, B. m’avait fait visiter sa chambre sans que je partage son enthousiasme. Habiter Paris au prix de sept étages d’escalier de service rarement balayés et à vous flanquer le tournis, ne me disait pas grand chose.

J’étais moins grande banlieusarde que B. ne l’avait été et disposais, pour moi seule, d’un appartement confortable, dans ma cité HLM d’enfance. Mes parents retraités retournés vivre à la campagne, j’occupais le deux-pièces troqué contre l’appartement familial de nos débuts de citadins, deux-pièces dans lequel ils ne séjournaient que quelques jours par an. J’en assumais en partie le loyer et fonctionner de la sorte tombait sous notre bon sens ; ma présence dans les lieux leur permettait de garder un pied-à-terre en ville au cas où. Je pense maintenant qu’outre la parfaite rationalité économique de l’opération, si je m’étais repliée dans 8 ou 9 m2, aussi bien situés soient-ils, au plus près des commodités dont la banlieue me privait, j’aurais provoqué une régression résidentielle dans l’histoire migratoire familiale. Habiter une chambre de bonne, c’était le lot des débuts parisiens de mes cousins et cousines juste arrivés en ville, ceux dont les parents ne s’étaient pas, comme les miens, arrachés au bocage. L’endurance de cette génération à vivre sous la seule trouée d’un vasistas à crémaillère nous impressionnait et 20 ans après l’exode familial il était impensable que je respire aussi malcommodément l’air de la capitale.

jan 26, 2021

Un kilomètre de rayon

Comments Off

Alors je marcherai droit pour tourner en rond*, cherchant mon nord par la rue Saint-Jacques, poursuivant, dans le sens des aiguilles d’une montre, par les rues Cujas prolongée en Clovis, Descartes, Lacépède, Gracieuse, je contournerai la place Monge, traverserai la rue du même nom, pour prendre la rue Larrey, puis enfiler les rues de la Clef, du Fer à Moulin, Scipion, Vesale, de la Collégiale, avant de traverser le boulevard Saint-Marcel, et de continuer par les rues Michel Peter et de la Reine Blanche ; je traverserai l’avenue des Gobelins pour trouver la rue du même nom, et poursuivrai par les rue Gustave Geffroy, Berbier du Mets et Emile Deslandres ; si j’en suis là aux horaires d’ouverture du jardin ce qui est très probable (8h-19h30 du 25 octobre 2020 au 28 février 2021), je quitterai la rue Emile Deslandres pour traverser le square René Le Gall jusqu’à l’angle des rues Croulebarbe et Corvisart, si par malchance le jardin est fermé pour cause d’intempéries par exemple, je  le contournerai en demeurant rue Emile Deslandres jusqu’à la rue des Cordelières, pour atteindre la rue Vulpian que j’aurai rejointe, si le jardin était ouvert, par la rue Corvisart ; je suivrai la rue Vulpian juqu’à buter sur le boulevard Auguste Blanqui et les voies du métropolitain, ligne 6, Nation-Etoile, entre ses stations Glacière et Corvisart, je marcherai le long du boulevard et des voies jusqu’à la rue de la Santé, avant de continuer par les rues Cabanis, Broussais et Dareau ainsi que par le passage du même nom, puis la rue de la Tombe-Issoire.

Arrivée là j’aurai tracé un demi cercle et deux options se présenteront à moi : faire demi-tour et, dans le contresens des aiguilles d’une montre, revenir sur mes pas jusqu’à la rue Saint-Jacques, ou parfaire mon cercle en rejoignant le boulevard Saint-Jacques par la villa du même nom, les rues Jean Minjoz et Jean-Claude Arnould, avant de traverser la place Denfert-Rochereau en me gardant des voitures et de leurs substituts qui surgissent de partout et de nulle part, pour rejoindre la rue Froidevaux ; si jamais le cimetière du Montparnasse est ouvert je le traverserai pour en ressortir boulevard Edgar Quinet, s’il est fermé, ce que je crains, je le longerai par la rue Emile Bernard pour retrouver le boulevard Edgar Quinet.

Je marcherai là sur mes vieilles brisées, au Montparnasse monde.

Je rejoindrai la rue Delambre par le square du même nom (qui est un bout de rue et pas un jardin contrairement au square René Le Gall qui est un jardin et pas un bout de rue), jusqu’au boulevard du Montparnasse que je quitterai – et le Montparnasse monde avec lui - par le boulevard Raspail et la rue Vavin suivie jusqu’à la rue d’Assas ; encore qu’un crochet soit possible, si j’ai le courage, par la rue Sainte-Beuve pour adhérer sans en perdre une seule miette à la circonférence définie par mon kilomètre de rayon ; butant au bout de la rue Vavin sur les grilles du jardin du Luxembourg, reste à espérer que celui-ci soit encore ouvert (8h-17h du premier au 15 novembre) pour que je puisse le traverser et en ressortir sur le boulevard Saint-Michel ; si le jardin est fermé je le contournerai en continuant sur la rue d’Assas jusqu’à croiser la rue Auguste Comte qui me ramènera boulevard Saint-Michel ; un boulevard que je quitterai par la rue Soufflot, jusqu’à la rue Victor Cousin qui me permettra de rejoindre la rue Cujas ;  quand celle-ci coupera la rue Saint-Jacques, j’aurai bouclé ma boucle.

Mais pas sûre qu’une heure me suffise pour rallier mon point de départ.

(*) Marcher droit, tourner en rond, j’emprunte l’image et l”expression au livre d’Emmanuel Venet (éd. Verdier, 2016) au titre si bien trouvé, car que faisons-nous d’autre que marcher droit pour finalement tourner en rond ?

nov 1, 2020

Habiter Paris (aperçu 18)

Comments Off

(Suite du précédent aperçu à partir du quel vous pouvez remonter le fil des précédents)

Depuis mon achat, je ne marche plus en zig-zag dans les rues, traversant et retaversant au gré des vitrines d’agences immobilières aperçues de loin – j’aurais pu me faire écraser cent fois. Je ne me jette plus non plus sur les petits journaux d’annonces empilés sous la pluie sur des présentoirs à leur porte comme on en trouve toujours sur le boulevard du Montparnasse. Quoi que : je garde aujourd’hui encore, en passant, un oeil curieux sur les titres de leur « dossier » du mois cycliquement consacrés à « L’esprit village dans Paris », aux « Grandes surfaces atypiques », au « Charme des jardins oubliés », au « Bonheur sous les toits », à « Vendre son bien rapidement », à « Tirer le meilleur parti d’une petite surface », à « Où vivre en famille dans Paris ? » etc. Je les dévorais du temps de ma prospection, épluchant les annonces, m’arrachant les yeux à chercher le défaut caché sur les photos de petits formats montrant des séjours tous mieux rangés et plus lumineux les uns que les autres et que le mien, mais rarement pourvus de bibliothèques. C’était une constante : on y voyait des canapés, des fauteuils, des tables servies, des plantes vertes luxuriantes, des luminaires design, des grands écrans plats collés au mur, mais jamais de rangées de livres jusqu’au ciel ni de tables de travail avec ordinateur et lampe de bureau, enfin tout ce qui fait mon nécessaire à vivre. Je ne risquais pas de trouver mon bonheur dans ces pages-là.

Mon acquisition signe l’extension du domaine de ma curiosité en repoussant ses bords de mon quartier d’habitation à la parcelle dont je suis devenue micro-co-propriétaire à hauteur de 90/10040. Quotient mal arrondi du fait qu’il y a eu, par le passé, avant mon arrivée, accord pour vendre une fraction des parties communes de l’immeuble. De ma nouvelle adresse parisienne, je ne descendrai pas sous les caves explorer les tréfonds comme je l’ai fait pour l’immeuble du boulevard. Je risquerais de me noyer. Sous ma maison subsidiaire coule une rivière. Je le sais et je l’ai toujours su, les petites pastilles de métal qui matérialisent l’ancien cours de la Bièvre au sol du quartier sont là pour le rappeler aux passants oublieux de cet affluent de la Seine. Sur ce point, le vendeur, à qui je pourrais reprocher par ailleurs certaines approximations ou certains silences, ne pouvait me leurrer. J’ai acheté, en parfaite connaissance de cause, au risque de la résurgence d’eaux précieuses autrefois aux tanneurs, teinturiers et aux tapissiers du quartier comme au moulin tout proche de Croulebarbe.

Un pied sur le vide de carrières, l’autre sur l’eau, je reste une Parisienne instable, même légitimée par un titre de propriété.

sept 20, 2020

Rubriques du blog

Recherche

Archives du blog depuis avril 2008

Sur Twitter

tous textes et photos copyright Martine Sonnet, sauf mention spéciale