L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Archives for variétés parisiennes

Scène de rue avec paroles volées

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A l’amie silencieuse marchant à son côté, elle disait, celle qui traversait devant moi le boulevard du Montparnasse, que, dorénavant, elle ne lirait plus ses mails qu’une fois par jour – tu vois -, le soir, et éteindrait son téléphone – tu vois -, que cette vie ce n’est plus possible, qu’on ne s’appartient plus. Et je me demandais à qui à quoi elle espérait ainsi échapper, de quelles interactions personnelles ou professionnelles elle voulait se soustraire, et si sa vie s’en trouverait vraiment plus légère. Je n’ai pas souvenir que nos jours étaient plus tranquilles quand nos uniques boîtes à lettres s’ouvraient au moyen d’une clé, non d’un mot de passe, ou quand nos conversations téléphoniques ne s’engageaient qu’un fil à la patte et un toit sur la tête. Je pensais donc que la libération – tu vois parce que je suis à bout  - (moi je reculais d’un pas craignant l’amplitude des grands gestes qui accompagnaient les grands mots) qu’elle escomptait des mesures d’abstraction technologique qu’elle s’apprêtait à mettre en oeuvre était un leurre. A l’écouter, rien que le temps de franchir ensemble ce passage clouté (j’emploie l’expression même si je sais les clous aux belles têtes luisantes chassés par les bandes de peinture thermo-collante que nos piétinements ont vite fait de fatiguer) il y avait tout lieu de penser que seule une auto-déconnection de son ego aurait pu lui procurer, ainsi qu’à son entourage, quelque répit.

PS. Vignette illustrée sans rapport direct, juste pour dire : parfois je ne comprends rien aux périmètres de sécurité sur mon chemin.

mar 29, 2017

Sur tous les tons, piétons

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Comminatoire (comme qui dirait au chien : “au pied” !)

au pas de charge (pas les deux pieds dans le même sabot)

sans paroles (repeint en rose : comprenne qui pourra)

vous laissant désorienté (ne sachant quel parti prendre : gauche ? droite ?)

ou planté sur le trottoir


Et même en peinture, même au singulier, à croire qu’ils ne peuvent pas nous voir. Nous, piétons, tanguons sans repos d’un bord à l’autre, chassés de pancarte en pancarte, ni au revoir ni merci.

PS 1 : Ce n’est pas la première fois que L’employée aux écritures s’émeut de ces injonctions contradictoires mais il lui semble que ça ne s’arrange pas, loin de là.

PS 2 : Les commentaires sont fermés pour cause d’avalanche récente de spams.


mar 25, 2017

Circulez, plus rien à voir

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A la pointe Cardinal Lemoine/Fossés Saint-Bernard, c’en est fait de la bibliothèque, du miroir, du goût des uns pour le papier peint, grands ramages ou fines rayures, du goût des autres pour la peinture, mate ou laquée, Ripolin ou Valentine qu’importe, les voilà tous délogés à la même enseigne. Toutes traces poussiéreuses résiduelles, négatifs des cadres qui solennisaient leurs portraits de familles, leurs diplômes ou leurs emprunts russes comme leurs canevas aux petits trous tous bouchés à grands renforts d’aiguillées de coton DMC, occultées. Une bâche uniforme et monochrome, maintenue sous un entrelac boisé qui ne plaisante pas avec les angles droits, ruine sans pitié des décennies d’efforts de personnalisation des horizons domestiques. Où est passée la distinction des murs porteurs d’ambitions qui séparaient leurs petits chez-eux (valant toujours mieux que de grands chez les autres), leurs domiciles adorés, leurs fors intérieurs, de ceux – exactement les mêmes – de leurs jumeaux mitoyens qui, rue du Cardinal Lemoine ou rue des Fossés-Saint-Bernard, avaient tiré les bons numéros, ceux des immeubles toujours debout ?

fév 18, 2017

Où sont passées les planches ?

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Il ne m’avait pas échappé lors d’un précédent passage à la pointe Cardinal Lemoine/Fossés Saint-Bernard que les étagères de la petite bibliothèque nichée dans le mur mise à nu par les démolisseurs, c’était du costaud. Visiblement pas du contre-plaqué ni de l’aggloméré, à grand renfort de colles empoisonneuses, de particules dépourvues de tout souvenir d’avoir été arbre, mais du bois massif, de bonne épaisseur et qui ne ploie pas sous la charge. Aussi passant voir ce dimanche (dimanche parce que le séminaire du jeudi était délocalisé cette semaine) où en sont les choses, ne suis-je qu’à moitié étonnée de constater qu’un bibliophile alerte et ayant des dispositions pour l’escalade (à moins d’une entente avec un conducteur d’engin de chantier qui l’aurait complaisamment rapproché des objets de sa convoitise en l’élevant dans les airs au creux de son godet) se les soit appropriées. Sans doute un amateur d’art, entiché des ouvrages sortant des presses de Messieurs Citadelles & Mazenod & Taschen & Hazan, bref un collectionneur de lourds, de grands, de beaux livres. A charge pour cet esthète de creuser dans l’un des murs de son salon la niche aux dimensions adéquates pour y encastrer les planches récupérées. Des planches qui devraient donner toute satisfaction dans leur nouvel emploi.

Un fidèle lecteur de L’employée aux écritures, lui même tenancier de blog Pendant le week-end, s’étant à son tour ému de la transformation paysagère induite par la démolition de “Jussieu Automobiles” sur le quartier de ses premiers pas dans la vie étudiante, propose l’indispensable complément archéologique à la série publiée ici. Merci à lui. Son enquête illustrée est à lire ici.

fév 5, 2017

Point démolition Cardinal Lemoine

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La nouveauté cette semaine c’est ce miroir, tendu aux alouettes, aux pigeons, aux hérons et aux goélands parisiens, apparu du fait de la démolition complète de l’immeuble qui jouxtait le garage sur la rue du Cardinal Lemoine. Grand miroir, à coup sûr pas de dessus de lavabo, plutôt de dessus de buffet bas, destiné à élargir l’horizon d’une salle de séjour à peine plus large que la surface ne réfléchissant ce jeudi matin que le gris du ciel. A l’étage du dessous, trois lés de papier peint avaient suffi à tapisser la même pièce, hauteurs soigneusement découpées dans un rouleau unique, dépense amoindrie encore par le choix d’un décor à petits motifs facilitant les deux raccords. Du papier peint et pas du carrelage : mon hypothèse miroir au mur d’une salle de séjour et non d’une pièce d’eau s’en trouve confirmée, sans quoi bonjour les éclaboussures.

L’immeuble dont la démolition achevée révèle ce miroir, j’avais repéré de longue date qu’il allait y passer, malgré les jardinières restées pendues aux garde-corps de fenêtres du deuxième étage. Supports en attente de réapparition printanière de géraniums rentrés pour l’hiver qui ne trompaient plus personne. Lors de mon dernier passage, ne subsistait déjà que la moitié de l’édifice et un paravent pudique et anti-poussière dissimulait (mal) les mâchoires en pleine dévoration.

Mais c’est fini, place nette est faite. La petite bibliothèque nichée dans le mur a sauvé sa peau : jusqu’à quand ?

jan 28, 2017

Petit pan de mur jaunâtre avec bibliothèque

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Entre Cardinal Lemoine et Fossés-Saint-Bernard les démolitions continuent ; non contents d’avoir dépecé la garage, les bulls mordent maintenant à la marge, poussent le vide vers la Seine.

Approchez-vous que je vous montre quelque chose que j’ai remarqué hier, me rendant – à pied comme toujours – de la rive gauche à la rive droite pour assister au séminaire semestriel Pour une histoire politique des sciences qui se tient rue Malher. C’était la première séance : j’aurai donc un oeil hebdomadaire sur le chantier jusqu’à fin mai.

C’est cette petite bibliothèque nichée dans le mur de ce qui fût un appartement, premier ou deuxième étage (l’épaisseur du tas de gravats empêche qu’on en juge plus précisément) d’un immeuble sur cour, dont il ne reste que des pans de couleurs, peintures, papiers, carrelages. Logements comme cocons éventrés, superposés, alignés. Dominantes jaunes, dominantes bleues, des goûts et des couleurs. Si l’on s’est un jour cogné la tête contre ces murs, s’ils avaient des oreilles – “sonore, vous n’avez pas idée !” -, ou si faute de pouvoir les pousser on avait cherché plus grand ailleurs : ils en gardent le secret.

Toujours est-il que, le promoteur piaffant d’impatience, les derniers habitants sont partis, en laissant nichée dans le mur du séjour la bibliothèque. Les livres serrés dans quelques cartons pas trop volumineux, ou alors complétés par du poids plume, des coussins par exemple. Toujours pendre soin, quand on déménage, que les cartons soient manipulables.

Avant suspension dans le vide, la bibliothèque creusée dans le mur offrait à son propriétaire – ou locataire – quatre étages de rangement. De la distance à laquelle je me trouve, curiosité entravée par la clôture grillagée du chantier, je dirais une contenance par étage variant de 20-25 Pléiade à 40-45 livres de poche, en moyenne. Au mieux, 180 ouvrages. Sauf à être adepte de la double rangée de livres, auquel cas on pourrait atteindre les 360, avec le gros inconvénient que la moitié s’en trouvent invisibilisés et mal aisés à atteindre. Ce qui peut aussi être l’effet recherché par des bibliophiles honteux.

Je note encore que la profondeur perceptible de la niche, comme le bon espacement entre les trois planches et leur caractère massif que l’on devine encore, donnent à penser que l’on a pu, au moins au niveau inférieur, y entreposer des livres d’art de beaux formats ou des boîtes d’archives. Une capacité de stockage que l’on n’aura pas forcément retrouvée, prête à l’emploi, dans ses nouveaux murs. Un manque qui aura laissé quelques cartons fermés empilés dans un coin du nouveau séjour le temps que l’on y pallie par l’achat d’un meuble ou d’un dispositif d’étagères.

Car je n’imagine pas un seul instant que celle ou celui qui a vidé les quatre étages de la petite bibliothèque, ni d’ailleurs aucun des derniers occupants du pâté de maison mis à bas, reprenne possession des lieux à l’issue des travaux, livraison premier trimestre 2019,  et y réaligne ses livres.

jan 20, 2017

De ce qu’il advient entre Cardinal Lemoine et Fossés-Saint-Bernard

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Il y avait ce vaste garage Mercedes-Benz, entre les rues du Cardinal Lemoine et des Fossés-Saint-Bernard : je crois l’avoir toujours connu. Du moins, à partir du moment où, bac (D mention assez bien) en poche en juin 1973 j’étais venue, à côté, retirer un dossier d’inscription en Tour centrale, 2 place Jussieu, Paris 5e. La rumeur ou légende urbaine courait qu’un cheval était inscrit dans cette université Paris 7 et y validait régulièrement ce qu’il convenait d’unités de valeurs pour se voir au bout du compte diplômé. Je ne sais plus en quelle discipline, mais certainement pas en trot attelé. Moi je venais là pour m’inscrire en histoire.

Grande façade verte côté Jussieu. Telle qu’elle est restée jusqu’à ce dernier automne, même si l’activité du garage, aux pompes à essence duquel on avait longtemps servi de l’

a pris fin me semble-t-il, il y a plusieurs mois de cela. Bien après néanmoins que le promoteur immobilier qui récupère ce vaste terrain, idéalement situé, double exposition, ait commencé à se vanter de ce qu’il y édifierait et comme c’était une belle adresse. Pousse-toi de là que je m’y mette. Prix au mètre carré je préfère ne pas y penser.

Passant là le 25 décembre dernier, quand j’ai constaté à quel point la démolition allait grand train, j’ai regretté de ne pas avoir été plus vigilante. Le paysage avait déjà considérablement changé, troué de telle sorte que de la rue des Fossés-Saint-Bernard on avait vue directe sur celle du Cardinal Lemoine et réciproquement. Je collectionne ces points de vue éphémères, photographie obstinément les brèches dans la ville, le tissu urbain édenté par les mâchoires des bulls.

La tour d’escalier mise à nu par les démolisseurs, je n’avais jamais soupçonné son existence. J’ai décidé de suivre, semaine après semaine, l’effacement progressif de Jussieu Automobiles, raison sociale de l’établissement, même si le nom qui avait laissé une empreinte encore visible (comme celle de l’essence des lieux) c’était

Dimanche 1er janvier, quatre angles nets : la tour d’escalier et les autres structures adventices avaient disparu.

Dimanche 8,  je m’étais dit (et l’avais même twitté pour le dire aux autres) que les derniers vestiges de Jussieu Automobiles ne passeraient pas la semaine.

Dimanche 15  janvier 2017,  je constate que j’avais vu juste. Tout est fini, d’un côté

comme de l’autre.

Nous n’achèterons donc jamais de Mercedes Benz à celle qui l’aurait tellement voulu, pourtant. O Lord !

Suite des travaux : ici et ici et complément archéologique ici.

jan 15, 2017

Signalétique du ras des pâquerettes

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Interloquée, à la mi-journée, comme je traversais le Montparnasse monde pour rejoindre Benoît Melançon, L’oreille tendue aux aguets de la vie parisienne ces jours-ci, par cette injonction à nous autres marcheurs assez inhabituelle.

Le texte et son mode impératif, pour commencer, quand le non verbal et impersonnel “Piétons traversée obligatoire” nous est malheureusement si familier. Pour ne rien dire de la notion d’ “en face”, toute relative et ne faisant pas le poids par les grands vents d’automne

Ensuite, le manque manifeste d’élévation de la mise en garde : approchez tête en l’air et vous vous prendrez les pieds dedans. Ce contre quoi est néanmoins censé vous prémunir le cône fluo avertisseur de danger, porte-pancarte de (mauvaise) fortune. D’une pierre deux coups, certes, mais il n’empêche : la voirie est tombée bien bas.

nov 21, 2016

Comme il dit “Campagne Première”

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Cette voix masculine de l’autobus 91 qui annonce les stations : je ne m’en lasse pas. Un autobus que j’ai toujours aimé, le 91, menant de ma gare matrice, celle du Montparnasse monde, à celle des échappées alpestres, helvètes, ou italiennes, la gare de Lyon, son autre terminus (secondaire, le principal étant Bastille). Autrement dit Final de trayecto.

L’annonce qui surpasse toutes les autres et dont j’attends la grâce à chaque fois que j’emprunte cet autobus c’est celle de la station “Campagne Première” à laquelle le speaker apporte une application mesurée, réfléchie, laissant même place à un micro-silence entre les deux termes, une suspension, presqu’un suspense. Et tout cela avec la plus délicieuse douceur, le plus grand calme, propres à attendrir les plus rudes tempéraments de voyageurs encombrés de bagages, stressés, entassés dans un transit gare à gare dont l’issue est toujours incertaine – et le billet du train raté ni remboursable ni échangeable, ou alors à quels frais.

Mais : “Campagne / Première” : ce répit susurré, comme un baume sur les peines de l’usager.

Entre “Observatoire Port-Royal” et “Campagne Première” dans un sens, comme entre “Vavin” et “Campagne Première” dans l’autre, des stations pourtant toutes proches, la voix de l’autobus baisse d’un ton. Au point que l’on en oublierait que cette Campagne là n’a rien de bucolique, rien à voir (ni à entendre) avec une symphonie pastorale et son premier mouvement d’éveil d’impressions douces en arrivant à la campagne. Non ce que cette campagne inaugure ce sont les faits d’armes du général Taponnier s’illustrant pour la première fois dans la bataille de Wissembourg en 1793. Mais l’autobus s’en tape et sur le boulevard du Montparnasse, passant à hauteur de la rue qui porte la mémoire de ces fiers débuts,  sa voix nous berce.

nov 4, 2016

Hypothèse au tableau jeté

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Soit l’avenue de l’Observatoire (Paris 6e arrondissement) et son habitat cossu. A l’abandon sur le trottoir au pied de l’un de ces immeubles pierre de taille, balcons de fer forgé filant en façade aux 2e et 5e étages, ces rebuts de savoir scientifique que l’on n’a pas pris le soin de trier. Les chemises cartonnées renferment encore leurs archives papier, les classeurs rigides leurs feuilles perforées. Des livres jetés là aussi et parmi eux des annuaires révolus de l’Ecole polytechnique qui disent assez que ce n’est pas du menu fretin que l’on bazarde ainsi.

Et puis ce tableau noir, non effacé, à la démonstration soumise aux passants, du moins à ceux précédant les Encombrants qui ne feront ni une ni deux et embarqueront le tout.

Je longe l’étalage de ces années d’exercice professionnel de haut vol, tombées bien bas, en regrettant de ne pouvoir sortir de ma poche un bâton de craie blanche pour, au moins, repasser sur les symboles qui s’estompent, à défaut d’être capable de pousser le raisonnement un peu plus loin (voire d’en corriger une étape s’il y avait lieu). Je ne suis pas L’employée aux écritures mathématiques.

M’étonne enfin, dans cette déconfiture algébrique, que personne là-haut ne se soit porté volontaire pour effacer le tableau, d’un coup d’éponge humide, même, si l’on n’avait pas sous la main l’un de ces beaux tampons aux bandes de feutre – ici pensée pour Joseph Beuys évidemment – serties dans leur support de bois verni, objets de tant de convoitise dans nos classes de prime jeunesse.

sept 23, 2016

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