L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

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Habiter Paris (aperçu 17)

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La série Habiter Paris (aperçus), fait de sporadiques apparitions sur le blog, si vous souhaitez l’explorer, rien de plus simple, il suffit de reculer d’une case et ainsi de suite.

En octobre 2017, je parfais mon emprise sur la ville : j’en deviens co-propriétaire grâce aux 12,67 m2 selon Carrez que j’achète, autant dire un confetti, dans un arrondissement limitrophe de celui dans lequel je vis locativement. Une poignée de mètres carrés qui ne tombent pas juste sauf pour engloutir toutes mes économies et le fruit de la vente de ma maisonnette de campagne que je ne regrette pas pour deux sous. Je m’achète une pièce pas pour habiter mais pour soigner ma culpabilité de pièce rapportée dans la ville. Sans droit de cité immémorial. Sans eau de la Seine coulant dans mes veines. Avec mon attestation de propriété je soigne le versant résidentiel de mon syndrome de l’imposteur. J’ai pris tout de même quelques précautions si jamais je devais y vivre mes extrêmes vieux jours. J’achète à deux pas d’une station de ligne de métro desservant en dix minutes la Cinémathèque et avec ascenseur pour me hisser jusqu’à mon sixième étage au cas où, sur la fin, la tête cinéphile marcherait mieux que les jambes. Le confetti parisien me coûte les yeux de la tête et toutes mes économies mais je ne suis pas volée : mon sixième a vue sur Le Monde (du moins avant que celui-ci ne transporte ses clics et ses claques sur la dalle couvrant les voies de la gare d’Austerlitz).

Avant de visiter, le bien précieux qui serait mien deux mois plus tard, affaire rondement menée – vice caché sous le lino, débusqué, réparé par le vendeur, compris -, j’avais successivement visité des biens situés

1°) cité du Wauxhall, Paris 10earrondissement

2°) rue des Cordelières, Paris 13earrondissement

3°) rue Brézin, Paris 14earrondissement

4°) rue Buffon, Paris 5earrondissement

5°) rue de l’Aude, Paris 14earrondissement.

Des appartements réduits eux-aussi à portion congrue de studettes mais présentant divers autres inconvénients dont celui déniché était exempt. Soit, respectivement dans l’ordre des adresses citées : 1°) des parties communes au bord de l’effondrement, 2°) un prix encore plus excessif que l’excessif attendu au mètre carré et un propriétaire ne voulant rien entendre, 3°) des visiteurs passés juste avant moi raflant la mise, 4°) une surface si mal fichue qu’il fallait y choisir entre déplier son canapé et ouvrir sa porte – gros regret pour celui-là : du pur XVIIIe siècle, probable dépendance du Jardin du Roy, imaginez dans quel état d’excitation la perspective de sa visite m’avait mise et mon effondrement sur le canapé plié une fois la porte, difficilement ouverte par la négociatrice, refermée, 4°) la promiscuité imposée par une fausse entrée précédent l’entrée véritable résultant du fait qu’un appartement de déjà petite taille avait été partagé en deux encore plus petits par effet de scissiparité immobilière spéculative. Je liste ceci pour donner une idée du marché parisien, à l’été 2017,  des très petites surfaces en précisant que j’éliminais d’emblée de ma prospection les rez-de-chaussée sur cour avec poubelles sous le nez, les mansardes, les plus de troisième étage sans ascenseur, les erzats de WC ou, encore plus gênant, leur absence, tout ce qui était pudiquement à « rafraîchir » (je ne suis pas cool) et, passé ma première déconvenue, tous les arrondissements de la rive droite. Ceci explique mon petit nombre de visites par rapport aux offres en circulation en une période d’incertitude sur ce qu’il adviendrait de la fiscalité des pieds à terre dans la capitale.

sept 6, 2020

Des hôtels parisiens fermés

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S’il voulait aujourd’hui prendre pour point de départ, comme en 1927 aux premières lignes de Nadja, l’Hôtel des grands hommes place du Panthéon, André Breton serait bien en peine : celui-ci reste fermé depuis le confinement. Fermé, barricadé, comme beaucoup d’hôtels parisiens, la ville s’étant durablement délestée de sa haute fréquentation touristique et d’affaires habituelle, pour les raisons que l’on sait et pour l’heure sans perspective de retour à la normale. C’est quelque chose qui me tracasse tous ces hôtels fermés lorsque je passe devant leurs entrées et vitrines condamnées, laissés à la garde de sociétés de surveillance.  Je pense aux chambres vides, aux lis faits non défaits, aux piles de linge de toilette resté plié, aux couloirs déserts, aux salles de petits déjeuners sans effluves de café ni de pain grillé. Je me souviens qu’au temps où j’arrivais chaque matin dans Paris par la gare Montparnasse et en rejoignais le boulevard en coupant par la rue Delambre, j’avais toujours cette curiosité pour les salles de petits déjeuners et leurs occupants offerts à la vue des passants en rez-de-chaussée des hôtels se succédant dans cette rue. Touristes – à l’heure qui était celle de mon passage ceux pour affaires déjà à leurs affaires – pas forcément bien réveillés, mal remis de leur Paris by night de la veille, non encore tout à fait habillés pour sortir, indécis sur l’emploi de leur journée, dans un entre deux donnant à voir des miettes de leur intimité. Que des hôtels parisiens restent portes closes et paillassons plus ou moins étoilés remisés ne devrait pas me troubler plus que cela maintenant que j’habite à l’intérieur du périphérique, j’ai où dormir, peu de risque que j’aie besoin de leurs services et room services, au demeurant mes moyens ne me permettraient pas de me loger de la sorte bien longtemps, mais néanmoins je le ressens comme un empêchement de vivre la ville dans sa plénitude, comme une atteinte à son hospitalité*.

* Quand bien même les tarifs hôteliers pratiqués dans la capitale ne sont pas vraiment hospitaliers.

août 7, 2020

Prises d’air (cinq autres)

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Pour compléter une typologie amorcée ici puis

Elégant doublé art nouveau

géométrie circulaire sans fioritures

graphie échappée d’un étrange alphabet

enguirlandée  de fleurs de lys

sobre mais pratique : tient lieu de petite porte avec charnières et serrure.

juil 6, 2020

Habiter Paris (aperçus 17)

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(Comme une édition spéciale avant confinement : un dernier petit tour de pâté de maison et pour s’en souvenir)

Dans la capitale, je dispose enfin d’un pâté de maison dont je peux faire le tour si cela me chante. Quand j’habitais en cul de sac au bout de l’allée, le pâté ne risquait pas de tourner rond. A mon adresse antépénultième, moins enclavée, le pâté était triangulaire à angle très aigu, ce qui ne faisait pas vraiment l’affaire non plus. Couper la pointe en traversant la station service ne résolvait pas la question, rien d’agréable à slalomer entre voitures en attente de la station de lavage et voitures en attente d’une pompe libre, sans compter le risque d’hydrocarbure renversé au sol par un maladroit. Via la station service le triangle ne devenait jamais qu’un trapèze encore trop pointu (et de trapèze je ne connais que celui de Billancourt) et le tour était fait en moins de cinq minutes. Mon pâté de maison parisien, enfin digne de ce nom, se prête merveilleusement à être entouré, cerné par mes pas, bordé, le soir de préférence. Franchir le porche de l’immeuble, tourner à gauche – je ne le pratique que dans le sens contraire des aiguilles d’une montre : la légère déclivité du boulevard dans cette direction m’y invite – , puis tourner encore à gauche à la première occasion, puis tourner de nouveau à gauche à la prochaine première occasion et tourner enfin une dernière fois à gauche à l’ultime première occasion, et se retrouver à son point de départ devant le porche de l’immeuble sans avoir traversé une seule chaussée. Un tour rectangulaire, net et sans bavures, offrant quatre haltes intéressante, une par côté. Passé rapidement, puisque la pente vous pousse, l’enclave militaire et ses barbelés (qui s’y frotterait s’y piquerait salement), premier arrêt à la brocante qui offre toujours de quoi surprendre le regard, en vitrine, ou directement sur le trottoir, ma préférence allant aux rangées de sièges de cinéma, qui en ont déjà beaucoup vu, ou de boeings, usés de trop d’heures de vols, régulièrement mis en vente. Suivent trois pauses lèche-vitrine d’agences immobilières, l’état du marché parisien, locatif comme à le vente, demeurant l’une de mes préoccupations constantes.

Chose vue aussi dans la vitrine de la brocante
mar 16, 2020

Habiter Paris (aperçus 16)

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Il y a dans Paris des lieux faciles d’accès et repérables où les gens – pas forcément des Parisiens -, se donnent communément rendez-vous mais où je n’ai jamais rendez-vous avec personne. Sur ma rive et dans mon périmètre d’action quotidien, je citerai la statue de Danton à Odéon et la fontaine Saint-Michel, pour le VIe arrondissement, la sortie du métro Edgar-Quinet pour le XIVe. Je n’y rejoins jamais personne, sauf exceptions antédiluviennes dont témoigneraient mes agendas conservés d’années étudiantes, si je prenais la peine de les ouvrir : cours à Jussieu, ciné entre Odéon et Saint-Michel, point de retrouvailles Danton. C’était donc au XXe siècle. Au XXIe, je ne saurais dire si ces non-lieux de rendez-vous tiennent à ma géographie affective de la ville ou aux gens avec qui je pourrais convenir de m’y retrouver. Leur existence, leur non-existence, ou le fait que nous ne nous soyons pas encore rencontrés. Tout rendez-vous dans la ville, géo-localisé à la convenance des protagonistes, deux ou plus, supposant au moins un contact voire des négociations préalables, le plus souvent virtuels. Passez par ces points communs de rencontres, Danton, fontaine Saint-Michel, Edgar Quinet, et quelle que soit l’heure vous y verrez des gens, parfois impatients, parfois inquiets, occupés à en attendre d’autres. A vérifier l’heure qu’il est, à la grosse horloge carrée, perchée sur son mât, cadran triple face, mobilier urbain conçu pour être bien visible, si la place en est dotée, ou vérifier des messages, écrits ou murmurés, en déshérence sur un téléphone portable dont l’écran d’accueil confirmera ou corrigera au besoin l’heure indiquée à la pendule municipale. Hier en début d’après-midi, comme je passais aux pieds de Danton, filant droit, sans y chercher des yeux quiconque, m’arrête une femme entre deux âges, paniquée, cherchant la fontaine Saint-Michel. Une qui connaissait mal la ville, mélangeait tout, Odéon-Saint-Michel pour elle du pareil au même, repartie en courant dans la bonne direction, aiguillée par mes soins et gagnée à ma suggestion de raccourcis. J’avais compris l’urgence, saisi et rasséréné l’angoisse autant qu’il m’était possible.

A qui ne maîtrise qu’approximativement la ville, je donnerai plutôt rendez-vous à la sortie du métro Edgar-Quinet, point de ralliement qui ne se prête à aucune confusion, unique en son espace, et ce d’autant moins que la station ne connaît qu’une seule sortie. Imparable et sans excuse à qui prétendrait être venu sans vous avoir trouvé. Impossible : vue dégagée de tous les côtés. A Edgar Quinet, le bénéfice du doute n’a pas cours, on vous a posé un lapin. Je serai moins affirmative à propos d’un rendez-vous à la sortie du métro Sèvres-Babylone. En toute innocence et parfaite bonne foi, l’un émergeant rue Velpeau, l’autre boulevard Raspail (côté rue de Sèvres ou côté la rue du Four), une jonction dans la verdure du square Boucicaut, autour du manège de chevaux de bois, garde un caractère aléatoire, surtout les jours de vent fort quand la ville boucle ses jardins. Principe de précaution. Ne parlons pas des inconscients qui tenteraient de se rejoindre à la station Châtelet-Les Halles écartelée en ses 19 sorties ; n’y pensons pas même.

mar 3, 2020

Habiter Paris (aperçus 15)

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A l’hiver 2018, un dormeur solitaire de rue est mort dans le quartier, ni vu ni connu. Les jours d’après, une feuille A4 plastifiée l’apprend aux passants. Un prénom masculin et un âge scotchés près d’une entrée de parking. Bernd, 55 ans. Je me demande s’il s’agit de l’homme que j’avais aperçu parfois rouler soigneusement son duvet au matin sous une arcade proche, boucler son paquetage, faire place nette, et qui ne reparaît pas. Même plastifié, le faire-part d’infortune finit par s’effacer avec une discrétion inversement proportionnelle à la violence de ce que ces quelques mots nous disaient sur la ville et sur notre indifférence ; à nous, lecteurs, arrêtés là, précisément au point de rupture du lien d’humanité qui aurait dû nous unir, arrêtés là mais trop tard. Deux poids deux mesures : des souvenirs écrits qui résistent au temps et aux intempéries, gravés près de portes souvent cochères, le quartier n’en manque pas. Adresses auxquelles untel et plus rarement unetelle, porté en grande estime, à titre posthume si ce n’est de son vivant mais dans ce cas sans en tirer profit voire au contraire en tirant le diable par la queue, a vécu ou produit quelque chose de mémorable. Un événement que l’on a jugé pertinent d’immortaliser en apposant une plaque, à hauteur lisible, en façade de la maison où la chose s’est passée. Quelqu’un de remarquable est né, est mort, a vécu, a écrit, a composé, a inventé. Et pour peu que la hauteur sous plafond et la luminosité s’y prête, au dernier étage, a peint ou, de plain-pied suivant l’envergure et le poids des oeuvres, a sculpté. Entre février et juillet 1896, August Strindberg, au 62 rue d’Assas alors adresse de l’hôtel Orfila, « a vécu une phase décisive de sa vie » précise la plaque commémorative, sans en dire plus. De février à juillet, la phase décisive a pu durer quatre mois – en admettant qu’il ait logé là du 29 février (1896 étant bissextile) au 1erjuillet – aussi bien que six – s’il y a pris ses quartiers du 1erfévrier au 30 juillet. Marge d’incertitude non négligeable sur la durée de la « phase décisive » et donc son intensité. A réserver la pose de plaques aux seules adresses de « phases décisives » dans  le cours des vies et/ou l’avancement des oeuvres – étroitement mêlés dans l’Inferno de ce printemps-été strindbergien rue d’Assas -, combien en resterait-il ? Il va de soi que toutes choses sont et resteront inégales par ailleurs, mais passant en revue mes adresses successives, je cherche celle (ou celles) à laquelle (auxquelles) j’aurais vécu une (des) phase(s) décisive(s) de ma vie et je réponds : toutes. Sans compter des adresses qui n’étaient pas les miennes, des adresses même pas forcément habitables au sens résidentiel du terme, celles de bibliothèques par exemple.

fév 2, 2020

Habiter Paris (aperçus 14)

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Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus), et souhaitez l’explorer, rien de plus simple en repartant du précédent aperçu.

Ma curiosité pour les dessous du quartier je l’ai satisfaite lors d’une journée porte ouvertes de l’hôpital qui nous fait face. Il était possible à cette occasion de descendre, par un accès situé sur son emprise, visiter les carrières sur lesquelles tout le secteur est bâti. Une exploration sur inscription préalable, dûment encadrée et commentée par la « Société d’études & d’aménagement des anciennes carrières des capucins » ; ses bénévoles assurant un chantier de restauration du site classé Monument historique. J’ai ainsi, un samedi après-midi, descendu une centaine de marches, traversé souterrainement en faisant fi du feu rouge le boulevard, et me suis promenée sous mon immeuble. Le groupe d’urbains cavernicoles que nous formions (compté soigneusement par nos guides à la descente, recompté aussi soigneusement à la remontée, que personne ne finisse desséché au fond d’une galerie) était en tenue de ville, rien à voir avec les petites bandes de cataphiles, fréquentant clandestinement les mêmes soubassements de la ville. J’ai appris à les identifier à leur uniforme : combinaison et bottes de caoutchouc kaki blanchies de calcaire, sac à dos renfermant provisions en tous genres ; de quoi tenir une nuit. J’ai repéré, sur les trottoirs qui nous environnent, les grilles qu’ils soulèvent prestement et par lesquels ils disparaissent au soir ou surgissent impromptu au matin, à l’ébahissement des passants peu rompus aux us, coutumes et mystères de la ville. Les empreintes de pas blanches, laissées autour des grilles couvrant des goulots verticaux crantés de barreaux tenant lieu d’échelles, trahissent les explorations illicites.

Si les noctambules du sous-sol en ressortent blanchis bien avant l’âge c’est que de ces carrières on a tiré de quoi construire la ville, des tombereaux de pierre à bâtir – du calcaire grossier – et de pierre à plâtre – du gypse -, et que leurs tenues et leur attirail se poudrent de poussière d’un blanc jaunâtre. Extraire, des siècles durant, la pierre de Paris pour élever Paris, creuser plus profond, plus loin, et remonter, grandes roues des treuils aidant,  de quoi édifier des murs sur du vide qu’on a fini par remblayer en grande partie. L’hospice pour les pauvres malades qui avait vu le jour sur des terres des capucins, à l’initiative du curé de la paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas, Jean Denis Cochin, s’était d’ailleurs donné pour mission première de soigner les ouvriers estropiés des carrières. Premières pierres posées le lundi 25 septembre 1780, vers cinq heures après midi précise le libraire parisien Siméon Prosper Hardy qui raconte cela très bien dans son journal : il assistait à l’événement. Deux premières pierres, une à la base de chacune des deux colonnes de la principale porte, sont posées par deux pauvres « les nommés Louis Buffet, âgé de soixante onze ans et Marie Claude Ottier veuve Michaux, âgée de soixante cinq ans,  tous deux natifs de la paroisse, pauvres et recommandables par leur bonne conduite »[1]. Maçons carriers accidentés du travail ou usés à la tâche seront accueillis juste au dessus de leur fronts de tailles et c’est par l’hôpital qui a pris le relais de l’oeuvre charitable du curé Cochin, en gardant son nom, que je suis passée pour descendre voir les ultimes traces de leurs coups de pioche. Avec Hardy, dont comme historienne je contribue à éditer le journal, Cochin, que j’ai vu se démener pour que les petites filles pauvres de sa paroisse aillent à l’école quand j’écrivais ma thèse, et la porte de l’hospice devenu l’hôpital en face de chez moi : je suis décidément dans mon monde dans ce quartier.


[1]Siméon Prosper Hardy, Mes loisirs ou journal des événements tels qu’ils parviennent à ma connoissance (1753-1789), Vol. 6, 1779-1780, Paris, Hermann, 2017, p. 515-518.

déc 15, 2019

Habiter Paris (aperçus 13)

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Un jour dans la vitrine d’une agence immobilière, je me suis vue dans ma cuisine, entre les lamelles des stores vénitiens réglées bien à l’horizontale. La photo illustrait l’annonce invitant à acquérir une chambre de bonne située dans un immeuble face au nôtre au-delà des deux cours, 7esans ascenseur ; sa vue, faute de mieux, pour argument de vente. Je ne me suis pas immédiatement reconnue, éprouvant d’abord un sentiment d’étrange familiarité avec ce qui était montré, sans comprendre encore que c’était de nous qu’il s’agissait, que j’étais face à un autoportrait de ma façade sur cour. J’avais repris mes esprits et mes repères en reconnaissant la cage d’ascenseur vitrée en saillie sur notre cour, desservant la partie la plus noble de l’immeuble. L’annonce en vitrine avait fort à faire pour magnifier 8 m2 sans confort et c’est pourquoi insister sur la vue panoramique, ses vastes perspectives sur quelques monuments bien parisiens (on ne parlait pas de ma cuisine), était judicieux. J’étais heureuse de nous voir, pour une fois, comme dans la peau de ceux d’en face, d’un peu loin mais assez distinctement. Curiosité satisfaite sans devoir aller avouer mon nombrilisme aux habitants du vis à vis, à supposer que je parvienne à m’introduire dans leur immeuble. Soulagée de na pas avoir à demander poliment l’accès à une fenêtre le temps de jeter un coup d’oeil dans ma direction, en promettant que je ne regarderai rien d’autre chez eux, ne vous dérangez pas, je ne fais que passer, juste pour voir là-bas si j’y suis. La FNAIM l’a fait pour moi, merci.

L’immeuble dans lequel la chambre cherchait preneur est assez incompréhensible : élevé en belle façade sur la rue perpendiculaire au boulevard, mais totalement dépourvu d’accès par cette rue autre qu’une petite porte métallique ouvrant sur les caves mais toujours fermée. Entrer dans cet immeuble clos en façade d’apparat, suppose de tourner le coin de la rue, prendre le boulevard, avancer jusqu’au troisième immeuble, en franchir la voûte pour traverser sa cour en biais. Une allée dallée guide les pas vers les deux entrées de l’immeuble dont une de service. Standing assuré mais les deux portes, la prestigieuse, à double battant avec son petit perron au haut de trois marches, et sa parente pauvre, étroite et de plain pied, sont si proches l’une de l’autre que les gens des chambres de bonnes et les gens des grands appartements rentrent et sortent de chez eux au coude à coude. Sur les cours donne aussi un immeuble collé à aucun autre, au point que l’on se demande comment il est arrivé là, l’intrus raccordé à rien, et s’il n’a pas été tout bonnement posé là, livré travaux finis, tombé du ciel. Mais il y a longtemps, c’est de l’ancien.

Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus) : j’ai commencé à publier des extraits de cette écriture en cours à l’occasion du 5e anniversaire de mon installation à Paris intra muros, le 29 avril 2018, on peut les retrouver tous en remontant à partir du précédent.

nov 30, 2019

Habiter Paris (aperçus 12)

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(Pour retrouver les aperçus antérieurs, rembobiner à partir du précédent)

En 1923, un habitant de l’immeuble, Marcel C., qui n’avait jamais fait parler de lui, rédacteur principal à la préfecture de la Seine, est retrouvé mort la gorge tranchée à coups de rasoir dans la forêt de Saint-Germain. Un suicide selon Le Matin du 11 septembre 1923 relatant la découverte du cadavre quelques jours plus tôt. L’acte consigné le 6 septembre à l’état-civil estime que le décès s’est produit « vers le 1erseptembre ». Le Recueil des actes administratifs de la préfecture du département de la Seine situe deux étapes de sa carrière de gratte-papier : rédacteur de première classe à l’administration centrale de l’Octroi de Paris en 1915, puis rédacteur principal de troisième classe dans le même service en 1918. Né le 22 septembre 1881, à Paris, IIIe arrondissement, l’homme est âgé de 42 ans quand il se donne la mort aussi je me demande si, dans notre immeuble, il vivait seul ou en famille. Désireuse d’en savoir plus sur lui, je tente ma chance aux Archives de la Seine, boulevard Serrurier, où les recensements parisiens sont conservés. J’en apprendrai là-bas plus sur lui mais aussi sur ses voisins.

Recensement le plus ancien consultable : celui de 1926. Un peu tardif pour y rencontrer des primo-occupants qui devraient ne pas avoir bougé depuis 35 ans. En 1926 l’immeuble compte 22 logements ou ménages en terme de recensement ; nous sommes moins nombreux aujourd’hui, des cloisons ont dû bouger et même disparaître au sixième si l’étage avait logé d’abord des bonnes (en 1926, deux familles comptent encore une domestique dans leur ménage, des jeunes femmes, l’une bretonne l’autre normande). Les 53 habitants recensés ont tous la nationalité française, une moitié sont natifs de Paris et des vieux départements de la Seine et de la Seine-et-Oise, les autres y sont montés de leur province. Ce qui est frappant, c’est le déséquilibre des sexes : 34 femmes et 19 hommes : on a beau savoir les ravages de la toute récente Première Guerre mondiale, en mesurer les effets sur la photographie des habitants d’un immeuble parisien en 1926 stupéfie. Et si l’on considère la population adulte, les seuls majeurs, c’est évidemment pire : 13 hommes et 30 femmes. L’agent recenseur place autant de femmes que d’hommes dans sa colonne « chef de famille », onze et onze, les femmes qui mènent seules leur barque sont huit veuves et trois célibataires endurcies (dont une bibliothécaire de la Sorbonne qui vit avec sa vieille mère et une surveillante de Cochin, médaillée, retraitée). Le désespéré de la forêt de Saint-Germain a bien laissé dans l’immeuble une veuve, Denise C. née à Paris comme feu son époux, cinq ans après lui. Ils s’étaient mariés à Vincennes en 1910 m’apprend l’état-civil, lui déjà rédacteur à l’Octroi ; elle qui était sans profession à 24 ans travaille désormais comme caissière. Conséquence de son veuvage cet accès tardif à l’emploi. Pas d’enfants en 1926 dans le ménage dont elle est devenue chef, ou s’ils en ont eus, ceux-ci ne vivraient pas ou plus avec leur mère.  Je jette un coup d’oeil au recensement suivant, celui de 1931, la veuve Denise C. n’est plus là : trop cher le loyer ici avec son salaire de caissière ?

Les doyens de l’immeuble sont le vieux le couple de concierges lui né en 1845, elle en 1848, donc lui 81 ans, elle 78 ; je les imagine dans la place depuis l’origine. En 1926, ils commencent à en avoir plein le dos et les mollets de frotter les escaliers, balayer la cour, monter le courrier, mais restent attachés à leur loge. Cinq ans plus tard, au recensement de 1931, les deux octogénaires, déclarés « sans profession », sont passés dans l’immeuble mitoyen où je les retrouve sans les chercher. Ils n’ont pas eu loin à pousser leur attirail. Leurs successeurs à la loge, dans la pleine force de l’âge, ont pu leur prêter la main. La nouvelle concierge, venue des Vosges comme son mari, a 34 ans et lui, un gardien de la paix, 29. En 1931 comme en 1936, la libraire, puisque c’est une libraire qui accueille dans la boutique/galerie, est toujours-là, adresses personnelle et professionnelle confondues, avec son époux, chef de fabrication dans une imprimerie ; des Parisiens tous les deux, nés en 1896. Leur affaire m’intéresse - j’aime l’idée de ce lieu animé ayant existé un temps dans l’immeuble, par déduction probablement installé là où nous connaîtrons un fleuriste puis le bureau de tabac. En creusant,  je découvre que la librairie est aussi une petite maison d’édition, du moins pour les oeuvres de l’époux de la libraire répertoriées au catalogue de la Bibliothèque nationale de France. A voir. Imprimeur, certes, note à son propos l’agent recenseur mais il est aussi par ailleurs auteur et illustrateur. Contrairement à la libraire, la pharmacienne des années 1930 n’a jamais habité sur place : pas trace d’elle ni d’aucun professionnel de cette profession dans les colonnes des recensements que je consulte.

nov 16, 2019

Habiter Paris (aperçus 11)

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(Pour retrouver les aperçus précédents, rembobiner à partir du n°10)

A grandir dans une cité de banlieue aux immeubles dépourvus de mitoyenneté, chacun son « bâtiment », sa lettre, son chiffre pour le distinguer de ses pareils, et tous entourés de pelouses qui ne s’appelaient pas encore « privatives », je mets longtemps à comprendre le secret des pâtés de maisons parisiens, les immeubles cachés derrière ceux en façade sur rue. Je ne soupçonne pas les entrelacs du bâti faute d’avoir été invitée à pousser les portes cochères haussmanniennes de la capitale dans mes jeunes années : à qui aurions-nous rendu visite en pareilles demeures ? Nous ne fréquentions que des gens logés à la même enseigne que nous. Je découvre tardivement le contraste entre le recto, alignements sur rue, soignés, ouvragés, ornés, et le verso, sur cour, moins soigné, à l’économie, les courettes puits de lumière sur lesquelles donnent les cuisines et leurs garde-manger en saillie. La place peu reluisante des bonnes. Je suis pareillement lente à intégrer le principe des cheminées dressées en rang au garde à vous sur les toits de la ville, la multiplication des conduits nécessaires à l’évacuation des fumées s’élevant des foyers d’une salle–à-manger, d’un salon ou d’une chambre. Le HLM d’enfance pourvu de radiateurs, au grand soulagement de ses occupants dont certains avaient avant d’arriver là manié le sceau et la pelle à charbon ou fait du petit bois pour se chauffer, nous abritait sous un toit plat et lisse. Que des cheminées soient encore en usage dans des appartements et que des Parisiens s’enorgueillissent de leurs flambées dépasse longtemps mon entendement. Si la cheminée (unique) et son attirail de chenets et de soufflets trouvait place obligée dans ma maison originelle puis de vacances, dans laquelle il convenait d’allumer un feu aussitôt qu’arrivés quelle que fût la saison, leur présence dans des appartements en ville m’était inconcevable. Même incompréhension devant la glorification immobilière urbaine des « poutres apparentes » – en réalité des solives -, dont nos plafonds d’HLM banlieusards étaient également dépourvus. Leur présence me semblait, à l’instar de celle des cheminées, évidente dans de campagnardes maisons de plain-pied dénuées de tout confort mais incongrue en étage dans des appartements « bourgeois ». Des cheminées et des poutres en ville : pas de quoi être fier.

À mon ignorance initiale de ce que cachaient les façades sur rues parisiennes je relie certaines de mes pratiques photographiques aujourd’hui ; l’attrait irrésistible pour mon objectif du moindre interstice, de la moindre brèche résultant d’une démolition. Je passe devant le vide mal masqué par la palissade de chantier, devine la terre rase en attente de construction, me réjouis du jour éphémère offert aux occupants du deuxième rang, pour ne pas dire de seconde zone, que je plains d’avoir eu jusqu’alors la vue bouchée par les m’as tu vu donnant sur la rue, et je photographie. Je songe au bonheur d’accéder un temps à un supplément de lumière naturelle, un supplément d’âme de la ville quand enfin les habitants masqués voient ce qu’il se passe ailleurs que dans la cour sur laquelle ils donnent. Au calme, n’a pas manqué de souligner l’agence, pour faire passer la pilule de l’horizon obscur qu’elle cherchait à vendre ou à louer à prix d’or. J’archive ces instants fugaces d’histoire de la ville, configurations échappant à l’ordre voulu des premiers bâtisseurs.  Accidents de l’alignement urbain oubliés dès que la dent creuse sera comblée et les fenêtres des immeubles sur cour rendus à leur invisibilité. Heureusement que je suis passée par-là.

oct 20, 2019

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