L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Archives for variétés parisiennes

Habiter Paris (aperçus 14)

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Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus), et souhaitez l’explorer, rien de plus simple en repartant du précédent aperçu.

Ma curiosité pour les dessous du quartier je l’ai satisfaite lors d’une journée porte ouvertes de l’hôpital qui nous fait face. Il était possible à cette occasion de descendre, par un accès situé sur son emprise, visiter les carrières sur lesquelles tout le secteur est bâti. Une exploration sur inscription préalable, dûment encadrée et commentée par la « Société d’études & d’aménagement des anciennes carrières des capucins » ; ses bénévoles assurant un chantier de restauration du site classé Monument historique. J’ai ainsi, un samedi après-midi, descendu une centaine de marches, traversé souterrainement en faisant fi du feu rouge le boulevard, et me suis promenée sous mon immeuble. Le groupe d’urbains cavernicoles que nous formions (compté soigneusement par nos guides à la descente, recompté aussi soigneusement à la remontée, que personne ne finisse desséché au fond d’une galerie) était en tenue de ville, rien à voir avec les petites bandes de cataphiles, fréquentant clandestinement les mêmes soubassements de la ville. J’ai appris à les identifier à leur uniforme : combinaison et bottes de caoutchouc kaki blanchies de calcaire, sac à dos renfermant provisions en tous genres ; de quoi tenir une nuit. J’ai repéré, sur les trottoirs qui nous environnent, les grilles qu’ils soulèvent prestement et par lesquels ils disparaissent au soir ou surgissent impromptu au matin, à l’ébahissement des passants peu rompus aux us, coutumes et mystères de la ville. Les empreintes de pas blanches, laissées autour des grilles couvrant des goulots verticaux crantés de barreaux tenant lieu d’échelles, trahissent les explorations illicites.

Si les noctambules du sous-sol en ressortent blanchis bien avant l’âge c’est que de ces carrières on a tiré de quoi construire la ville, des tombereaux de pierre à bâtir – du calcaire grossier – et de pierre à plâtre – du gypse -, et que leurs tenues et leur attirail se poudrent de poussière d’un blanc jaunâtre. Extraire, des siècles durant, la pierre de Paris pour élever Paris, creuser plus profond, plus loin, et remonter, grandes roues des treuils aidant,  de quoi édifier des murs sur du vide qu’on a fini par remblayer en grande partie. L’hospice pour les pauvres malades qui avait vu le jour sur des terres des capucins, à l’initiative du curé de la paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas, Jean Denis Cochin, s’était d’ailleurs donné pour mission première de soigner les ouvriers estropiés des carrières. Premières pierres posées le lundi 25 septembre 1780, vers cinq heures après midi précise le libraire parisien Siméon Prosper Hardy qui raconte cela très bien dans son journal : il assistait à l’événement. Deux premières pierres, une à la base de chacune des deux colonnes de la principale porte, sont posées par deux pauvres « les nommés Louis Buffet, âgé de soixante onze ans et Marie Claude Ottier veuve Michaux, âgée de soixante cinq ans,  tous deux natifs de la paroisse, pauvres et recommandables par leur bonne conduite »[1]. Maçons carriers accidentés du travail ou usés à la tâche seront accueillis juste au dessus de leur fronts de tailles et c’est par l’hôpital qui a pris le relais de l’oeuvre charitable du curé Cochin, en gardant son nom, que je suis passée pour descendre voir les ultimes traces de leurs coups de pioche. Avec Hardy, dont comme historienne je contribue à éditer le journal, Cochin, que j’ai vu se démener pour que les petites filles pauvres de sa paroisse aillent à l’école quand j’écrivais ma thèse, et la porte de l’hospice devenu l’hôpital en face de chez moi : je suis décidément dans mon monde dans ce quartier.


[1]Siméon Prosper Hardy, Mes loisirs ou journal des événements tels qu’ils parviennent à ma connoissance (1753-1789), Vol. 6, 1779-1780, Paris, Hermann, 2017, p. 515-518.

déc 15, 2019

Habiter Paris (aperçus 13)

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Un jour dans la vitrine d’une agence immobilière, je me suis vue dans ma cuisine, entre les lamelles des stores vénitiens réglées bien à l’horizontale. La photo illustrait l’annonce invitant à acquérir une chambre de bonne située dans un immeuble face au nôtre au-delà des deux cours, 7esans ascenseur ; sa vue, faute de mieux, pour argument de vente. Je ne me suis pas immédiatement reconnue, éprouvant d’abord un sentiment d’étrange familiarité avec ce qui était montré, sans comprendre encore que c’était de nous qu’il s’agissait, que j’étais face à un autoportrait de ma façade sur cour. J’avais repris mes esprits et mes repères en reconnaissant la cage d’ascenseur vitrée en saillie sur notre cour, desservant la partie la plus noble de l’immeuble. L’annonce en vitrine avait fort à faire pour magnifier 8 m2 sans confort et c’est pourquoi insister sur la vue panoramique, ses vastes perspectives sur quelques monuments bien parisiens (on ne parlait pas de ma cuisine), était judicieux. J’étais heureuse de nous voir, pour une fois, comme dans la peau de ceux d’en face, d’un peu loin mais assez distinctement. Curiosité satisfaite sans devoir aller avouer mon nombrilisme aux habitants du vis à vis, à supposer que je parvienne à m’introduire dans leur immeuble. Soulagée de na pas avoir à demander poliment l’accès à une fenêtre le temps de jeter un coup d’oeil dans ma direction, en promettant que je ne regarderai rien d’autre chez eux, ne vous dérangez pas, je ne fais que passer, juste pour voir là-bas si j’y suis. La FNAIM l’a fait pour moi, merci.

L’immeuble dans lequel la chambre cherchait preneur est assez incompréhensible : élevé en belle façade sur la rue perpendiculaire au boulevard, mais totalement dépourvu d’accès par cette rue autre qu’une petite porte métallique ouvrant sur les caves mais toujours fermée. Entrer dans cet immeuble clos en façade d’apparat, suppose de tourner le coin de la rue, prendre le boulevard, avancer jusqu’au troisième immeuble, en franchir la voûte pour traverser sa cour en biais. Une allée dallée guide les pas vers les deux entrées de l’immeuble dont une de service. Standing assuré mais les deux portes, la prestigieuse, à double battant avec son petit perron au haut de trois marches, et sa parente pauvre, étroite et de plain pied, sont si proches l’une de l’autre que les gens des chambres de bonnes et les gens des grands appartements rentrent et sortent de chez eux au coude à coude. Sur les cours donne aussi un immeuble collé à aucun autre, au point que l’on se demande comment il est arrivé là, l’intrus raccordé à rien, et s’il n’a pas été tout bonnement posé là, livré travaux finis, tombé du ciel. Mais il y a longtemps, c’est de l’ancien.

Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus) : j’ai commencé à publier des extraits de cette écriture en cours à l’occasion du 5e anniversaire de mon installation à Paris intra muros, le 29 avril 2018, on peut les retrouver tous en remontant à partir du précédent.

nov 30, 2019

Habiter Paris (aperçus 12)

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(Pour retrouver les aperçus antérieurs, rembobiner à partir du précédent)

En 1923, un habitant de l’immeuble, Marcel C., qui n’avait jamais fait parler de lui, rédacteur principal à la préfecture de la Seine, est retrouvé mort la gorge tranchée à coups de rasoir dans la forêt de Saint-Germain. Un suicide selon Le Matin du 11 septembre 1923 relatant la découverte du cadavre quelques jours plus tôt. L’acte consigné le 6 septembre à l’état-civil estime que le décès s’est produit « vers le 1erseptembre ». Le Recueil des actes administratifs de la préfecture du département de la Seine situe deux étapes de sa carrière de gratte-papier : rédacteur de première classe à l’administration centrale de l’Octroi de Paris en 1915, puis rédacteur principal de troisième classe dans le même service en 1918. Né le 22 septembre 1881, à Paris, IIIe arrondissement, l’homme est âgé de 42 ans quand il se donne la mort aussi je me demande si, dans notre immeuble, il vivait seul ou en famille. Désireuse d’en savoir plus sur lui, je tente ma chance aux Archives de la Seine, boulevard Serrurier, où les recensements parisiens sont conservés. J’en apprendrai là-bas plus sur lui mais aussi sur ses voisins.

Recensement le plus ancien consultable : celui de 1926. Un peu tardif pour y rencontrer des primo-occupants qui devraient ne pas avoir bougé depuis 35 ans. En 1926 l’immeuble compte 22 logements ou ménages en terme de recensement ; nous sommes moins nombreux aujourd’hui, des cloisons ont dû bouger et même disparaître au sixième si l’étage avait logé d’abord des bonnes (en 1926, deux familles comptent encore une domestique dans leur ménage, des jeunes femmes, l’une bretonne l’autre normande). Les 53 habitants recensés ont tous la nationalité française, une moitié sont natifs de Paris et des vieux départements de la Seine et de la Seine-et-Oise, les autres y sont montés de leur province. Ce qui est frappant, c’est le déséquilibre des sexes : 34 femmes et 19 hommes : on a beau savoir les ravages de la toute récente Première Guerre mondiale, en mesurer les effets sur la photographie des habitants d’un immeuble parisien en 1926 stupéfie. Et si l’on considère la population adulte, les seuls majeurs, c’est évidemment pire : 13 hommes et 30 femmes. L’agent recenseur place autant de femmes que d’hommes dans sa colonne « chef de famille », onze et onze, les femmes qui mènent seules leur barque sont huit veuves et trois célibataires endurcies (dont une bibliothécaire de la Sorbonne qui vit avec sa vieille mère et une surveillante de Cochin, médaillée, retraitée). Le désespéré de la forêt de Saint-Germain a bien laissé dans l’immeuble une veuve, Denise C. née à Paris comme feu son époux, cinq ans après lui. Ils s’étaient mariés à Vincennes en 1910 m’apprend l’état-civil, lui déjà rédacteur à l’Octroi ; elle qui était sans profession à 24 ans travaille désormais comme caissière. Conséquence de son veuvage cet accès tardif à l’emploi. Pas d’enfants en 1926 dans le ménage dont elle est devenue chef, ou s’ils en ont eus, ceux-ci ne vivraient pas ou plus avec leur mère.  Je jette un coup d’oeil au recensement suivant, celui de 1931, la veuve Denise C. n’est plus là : trop cher le loyer ici avec son salaire de caissière ?

Les doyens de l’immeuble sont le vieux le couple de concierges lui né en 1845, elle en 1848, donc lui 81 ans, elle 78 ; je les imagine dans la place depuis l’origine. En 1926, ils commencent à en avoir plein le dos et les mollets de frotter les escaliers, balayer la cour, monter le courrier, mais restent attachés à leur loge. Cinq ans plus tard, au recensement de 1931, les deux octogénaires, déclarés « sans profession », sont passés dans l’immeuble mitoyen où je les retrouve sans les chercher. Ils n’ont pas eu loin à pousser leur attirail. Leurs successeurs à la loge, dans la pleine force de l’âge, ont pu leur prêter la main. La nouvelle concierge, venue des Vosges comme son mari, a 34 ans et lui, un gardien de la paix, 29. En 1931 comme en 1936, la libraire, puisque c’est une libraire qui accueille dans la boutique/galerie, est toujours-là, adresses personnelle et professionnelle confondues, avec son époux, chef de fabrication dans une imprimerie ; des Parisiens tous les deux, nés en 1896. Leur affaire m’intéresse - j’aime l’idée de ce lieu animé ayant existé un temps dans l’immeuble, par déduction probablement installé là où nous connaîtrons un fleuriste puis le bureau de tabac. En creusant,  je découvre que la librairie est aussi une petite maison d’édition, du moins pour les oeuvres de l’époux de la libraire répertoriées au catalogue de la Bibliothèque nationale de France. A voir. Imprimeur, certes, note à son propos l’agent recenseur mais il est aussi par ailleurs auteur et illustrateur. Contrairement à la libraire, la pharmacienne des années 1930 n’a jamais habité sur place : pas trace d’elle ni d’aucun professionnel de cette profession dans les colonnes des recensements que je consulte.

nov 16, 2019

Habiter Paris (aperçus 11)

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(Pour retrouver les aperçus précédents, rembobiner à partir du n°10)

A grandir dans une cité de banlieue aux immeubles dépourvus de mitoyenneté, chacun son « bâtiment », sa lettre, son chiffre pour le distinguer de ses pareils, et tous entourés de pelouses qui ne s’appelaient pas encore « privatives », je mets longtemps à comprendre le secret des pâtés de maisons parisiens, les immeubles cachés derrière ceux en façade sur rue. Je ne soupçonne pas les entrelacs du bâti faute d’avoir été invitée à pousser les portes cochères haussmanniennes de la capitale dans mes jeunes années : à qui aurions-nous rendu visite en pareilles demeures ? Nous ne fréquentions que des gens logés à la même enseigne que nous. Je découvre tardivement le contraste entre le recto, alignements sur rue, soignés, ouvragés, ornés, et le verso, sur cour, moins soigné, à l’économie, les courettes puits de lumière sur lesquelles donnent les cuisines et leurs garde-manger en saillie. La place peu reluisante des bonnes. Je suis pareillement lente à intégrer le principe des cheminées dressées en rang au garde à vous sur les toits de la ville, la multiplication des conduits nécessaires à l’évacuation des fumées s’élevant des foyers d’une salle–à-manger, d’un salon ou d’une chambre. Le HLM d’enfance pourvu de radiateurs, au grand soulagement de ses occupants dont certains avaient avant d’arriver là manié le sceau et la pelle à charbon ou fait du petit bois pour se chauffer, nous abritait sous un toit plat et lisse. Que des cheminées soient encore en usage dans des appartements et que des Parisiens s’enorgueillissent de leurs flambées dépasse longtemps mon entendement. Si la cheminée (unique) et son attirail de chenets et de soufflets trouvait place obligée dans ma maison originelle puis de vacances, dans laquelle il convenait d’allumer un feu aussitôt qu’arrivés quelle que fût la saison, leur présence dans des appartements en ville m’était inconcevable. Même incompréhension devant la glorification immobilière urbaine des « poutres apparentes » – en réalité des solives -, dont nos plafonds d’HLM banlieusards étaient également dépourvus. Leur présence me semblait, à l’instar de celle des cheminées, évidente dans de campagnardes maisons de plain-pied dénuées de tout confort mais incongrue en étage dans des appartements « bourgeois ». Des cheminées et des poutres en ville : pas de quoi être fier.

À mon ignorance initiale de ce que cachaient les façades sur rues parisiennes je relie certaines de mes pratiques photographiques aujourd’hui ; l’attrait irrésistible pour mon objectif du moindre interstice, de la moindre brèche résultant d’une démolition. Je passe devant le vide mal masqué par la palissade de chantier, devine la terre rase en attente de construction, me réjouis du jour éphémère offert aux occupants du deuxième rang, pour ne pas dire de seconde zone, que je plains d’avoir eu jusqu’alors la vue bouchée par les m’as tu vu donnant sur la rue, et je photographie. Je songe au bonheur d’accéder un temps à un supplément de lumière naturelle, un supplément d’âme de la ville quand enfin les habitants masqués voient ce qu’il se passe ailleurs que dans la cour sur laquelle ils donnent. Au calme, n’a pas manqué de souligner l’agence, pour faire passer la pilule de l’horizon obscur qu’elle cherchait à vendre ou à louer à prix d’or. J’archive ces instants fugaces d’histoire de la ville, configurations échappant à l’ordre voulu des premiers bâtisseurs.  Accidents de l’alignement urbain oubliés dès que la dent creuse sera comblée et les fenêtres des immeubles sur cour rendus à leur invisibilité. Heureusement que je suis passée par-là.

oct 20, 2019

Habiter Paris (aperçus 10)

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Pour faire suite aux aperçus neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un. Extraits d’un chantier d’écriture qui prend son temps.

Il y a des gens qui ont le déménagement triste, comme on dirait du vin, moi j’ai le déménagement gai, pour ne pas dire euphorique. Je jubilais dans mes langes, à six mois en mai 1956, quittant en famille ma campagne de naissance pour la banlieue parisienne. Six mois au vert forcé suffisants pour éprouver ma vraie nature : citadine. De la montée vers la ville des villes, le plus dur était fait. N’avoir vécu que des déménagements souhaités, avec à la clé des gains de commodités ou de proximités intéressantes, prédispose à avoir le déménagement gai. Souvent en jeu aussi un gain de surface mais pas forcément : mon espace vital s’est successivement agrandi (1956), rapetissé (1977), rapetissé encore (1983), agrandi (1988), agrandi encore (1999) et finalement rapetissé (2013). Jamais de quoi pleurer sur les mètres carrés perdus en route puisque le déménagement tendait toujours à mettre leur nombre (et leur distribution cloisonnée) en adéquation avec une suite changeante, somme toute banale au fil d’une vie, de configurations personnelle ou familiale. Les murs poussés, nous étions plus nombreux à cohabiter ; une surface revue à la baisse entérinait des éloignements. Le dernier rétrécissement, drastique, condition nécessaire du franchissement du périphérique, procédant lui-même de ce type d’adaptation : un jour les enfants déménagent pour leur propre compte. Moi, que ce soit pour plus grand ou pour plus petit, toujours ravie de bouger, même en 1999 quand je revenais sur mes pas, comme au Monopoly j’aurais reculé de trois cases, rétrogradant – de 800 mètres – pour atteindre Paris Notre-Dame alors qu’auparavant chaque déménagement m’en avait sensiblement rapprochée. Ce soir de février 1999, nous installant dans le vaste appartement en rez-de-chaussée du petit immeuble au bout de l’allée, entouré d’un jardin prolongé d’un petit bois, nous avions pensé que pour trouver mieux après avoir habité là, nul autre lieu banlieusard ne souffrant la comparaison, un changement de décor radical s’imposerait que seul Paris pourrait offrir.

Ce sont les quelques déménagements d’amies auxquels j’ai prêté la main, des samedis de ma jeunesse, qui m’ont appris que tout le monde ne les vivait pas dans l’allégresse. C’était parfois arriver à huit heures le matin, pleine d’allant, et découvrir l’amie en partance assise par terre, entre un amoncellement de cartons vides, collectés les jours précédents à la supérette du coin, et un fatras de paperasses et de photos, occupée à trier sa vie entière, ses oeuvres et ses amours. Voire relire systématiquement ses rédactions, puis compositions françaises puis dissertations, conservées depuis le cours moyen. Toutes archives qui auraient dû remplir les dits cartons ou des sacs poubelles : au choix. Pareil chamboulement de primes années paralysant celles retrouvées assises par terre au milieu du désastre, pas prêtes du tout à lever le camp. Les livres encore sur les étagères, les vêtements sur leurs cintres dans la penderie, les casseroles et paquets de nouilles dans le placard de la cuisine et le frigo, resté branché, pris dans ses glaces. L’amie au déménagement triste incapable de passer à l’acte, de remplir ni scotcher le moindre carton, laissant ses renforts prendre ses affaires en main, à tous les sens du terme et sans états d’âmes. Même s’il s’agissait le plus souvent de vider une chambre de bonne ou un minuscule studio aux murs tendus d’une toile de jute dont, une fois les étagères démontées et l’affiche du Cuarteto Cedron dépunaisée, on découvrait à quelle point le tissus pochait et engrangeait la crasse de la ville. Une chambre ou un studio toujours haut perché et sans ascenseur. L’impréparation retardait immanquablement les opérations, aucun casse-croûte n’était prévu pour midi, heure à laquelle chacun aurait dû regagner ses pénates après détour de certains pour rendre le break à ses généreux prêteurs. A midi, les meilleures volontés érodées par les colimaçons des escaliers et par  un soupçon de fringale, réorganisaient mentalement la suite de leur samedi et décidaient de ce qui passerait à l’as.

oct 16, 2019

Du retour de l’hippocampe en ville

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A quelques jours d’intervalle, mes déambulations dans la ville m’en font croiser deux : d’abord celui accroché en toute rigueur scientifique probablement, sur des grilles du Jardin des Plantes, Paris 5e, puis celui relevant d’une initiative et interprétation personnelle de street-artiste sur un mur de l’avenue de Clichy, Paris 17e, sensiblement en face du Cinéma des cinéastes (où j’étais allée voir Les faussaires de Manhattan).

Deux hippocampes en plein mois d’août à Paris quand, à force de ne pas en rencontrer j’avais quasiment oublié leur existence. Et pourtant. Dieu sait si, gamine, ces bêtes-là m’avaient occupé l’esprit dans leur version incluse sous résine – plastique ? ambre ? – munie d’un mince lacet de cuir et portée en pendentif. Je rêvais d’en accrocher un à mon cou, moi qui n’ai jamais été une femme à bijoux ; je les contemplais longuement s’il s’en trouvait sur quelque présentoir dans une vitrine (de quelles boutiques ? de quels distributeurs automatiques de fêtes foraines ? je ne me souviens plus), je jalousais celles qui en arborait un. Je me serais volontiers ruinée – à la mesure de mes très faibles moyens – pour en faire l’acquisition, si l’on m’y avait autorisée.

Devant les hippocampes qui me rattrapent ces jours-ci, je m’interroge sur ce qui pouvait à ce point me fasciner : peut-être bien l’idée qu’en dépit de leur petitesse il s’agissait de “chevaux de mer”, la maîtrise possible de cette puissance miniaturisée, mise à ma portée et qui ne m’aurait pas même rompu le col ?

Je me souviens de mes sentiments mêlés, soulagement et dépit, le jour où avait été annoncée l’interdiction, ou du moins la restriction drastique, du commerce des hippocampes, et par tant, de leurs accommodements en tours de cou.

août 14, 2019

Partage indécis des eaux

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Il faudrait savoir au vu de ce nouveau modèle de plan de Paris

qui nous transporte dans Manhattan au dos des abribus (mais c’est un leurre)

dans quel sens coule la Seine

et si ses eaux s’écoulent mieux de haut en bas que de long en large.

fév 26, 2019

Habiter Paris (aperçus 9)

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L’appartement donne aussi sur cour mais ça n’a rien à voir ou plutôt tout autre chose, à regarder par trois fenêtres - nettoyées moins souvent que celle ouvrant sur le boulevard, j’avoue. Des fenêtres qui ne sont pas bêtement alignées mais disposées en L : un angle droit oppose une chambre à la cuisine et à une autre chambre. De chambre à chambre, ou de chambre à cuisine, il nous serait loisible, de nous faire signe, voire fenêtres ouvertes et en nous penchant de nous parler ; nous économiserions des pas le long du couloir qui forme la hampe du L. Mais quand je compte mes pas sur mon téléphone c’est pour en faire plus, pas moins, et atteindre les  10000 quotidiennement recommandés. Les quatre petites ouvertures de la hampe du L augmentées de la fenêtre sur rue et des trois sur cour confèrent à l’appartement une quadruple exposition. Privilège rare, à faire se damner l’agent immobilier qui sème à tout vent des courriers obséquieux destinés à réveiller en nous les vendeurs potentiels, sans savoir que, locataires, il ferait beau voir que nous vendions le bien d’autrui. Mal nous en prendrait avec, à la clé, logement en cabane garanti, pour lui comme pour nous, et pas forcément dans la prison du quartier, tout juste rénovée.

Nos fenêtres sur cour donnent en réalité sur deux cours, vastes, sur une courette presque invisible, on la devine seulement, et pour être exhaustive, sur deux terrasses de belles surfaces. Sur les cours contiguës donnent les fenêtres de six immeubles (en comptant le nôtre), cinq anciens et l’immeuble récent aux deux terrasses d’appartements de premier étage, aménagées sur le toit d’un local de plain pied à usage professionnel. Au bas mot, sur cour, nous nous invitons dans 80 appartements en passant par près de 150 fenêtres, les plus facilement repérables étant celles des cuisines avec leurs dispositions et équipements assez uniformes, souvent ouvertes ou entrouvertes pour cause de vapeurs. Celles des pièces d’eau, plus petites et à verre cathédrale, aisées aussi à identifier.

Les habitants, eux, je ne les repère pas, sauf un, toujours chez lui, appartement prolongé de l’une des deux terrasses. Un homme d’un certain âge, un homme vivant seul et qui écrit à son bureau dépourvu d’ordinateur, tous les jours, tout le jour et en soirée aussi. De sa chambre qui communique avec son bureau, il laisse le store à demi baissé mais pas au point de nous cacher son lit à courtepointe rouge, franges traînant au sol, sur lequel il s’accorde les après-midis une petite sieste, crâne dégarni tourné vers nous. Un homme qui ne part jamais en vacances, ou alors nos calendriers d’absences seraient parfaitement synchronisés ; ce qui pourrait arriver une fois, mais pas systématiquement depuis cinq ans, je ne crois pas. Un casanier donc et qui ne profite même pas de sa terrasse, n’y pose jamais le pied, et la mousse envahit le ciment qui verdit. Même sans distinguer les traits de son visage (son bureau est disposé de telle sorte qu’installé pour écrire, son buste sort du cadre), je sais que l’écriveur de l’appartement à terrasse n’est pas l’écrivain du café du coin. Lui, chaque matin, café et ¼ vichy bus, journaux quotidiens lus,  remonte chez lui de l’autre côté du café, élégamment appuyé sur sa canne. J’ai eu parfois envie de le saluer et de lui dire que, comme nous sommes parfois voisins d’étagères de librairie, alphabet oblige là où je traîne encore en rayon quand lui qui publie en toutes saisons m’écrase si nos livres se touchent, nous sommes aussi voisins de boulevards. Mais je n’ai jamais osé, je le connais de vue, certes, mais la réciproque n’est pas vraie, donc je m’abstiens, d’autant plus que si j’ai été  sa lectrice c’est un peu agacée et non pas assidue.

Pour remonter le fil des aperçus, c’est par ici

fév 7, 2019

Habiter Paris (aperçus 8)

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(Suite à propos de cartons non vidés)

Les quatre cartons restés intacts à Paris, pas question de les empiler : fragile. Dans ces quatre grands cartons de format adapté à leur contenu sont regroupés tous les tableaux, essentiellement des gravures, qui ornaient nos murs banlieusards. Cadres et oeuvres d’âges et de style différents qui, à un moment donné, avait suscité notre convoitise à moins qu’ils ne soient arrivés par héritage, et rengorgé notre satisfaction une fois arrimés aux crochets X laborieusement plantés dans le béton. Tous cadres – bois verni ou doré aussi bien qu’aluminium brossé – et leurs verres, calés debout, bien emballés, par le spécialiste de l’équipe de déménageurs qui, comme je saluais son travail d’artiste, m’avait expliqué travailler aussi un peu à son compte au transport d’objets d’art ; il m’avait laissé sa carte à la fin des opérations, au cas où. Nous avions fait illusion sur notre potentiel de collectionneurs. Tous nos tableaux, protégés les uns des autres, rassemblés dans ces quatre écrins qu’il avait taillés sur mesure dans du carton extra fort, toujours pas ouverts cinq ans après leur dépôt précautionneux dans une chambre, deux dans l’encoignure de la cheminée, deux le long du mur. Je comprends que cette indifférence ou indolence de notre part étonne : si bris de verre il y a eu au cours du transport, plus personne pour payer les pots cassés. Prescription oblige, cinq ans ont passé.

Images d’Épinal enfermées, Cris de Paris bâillonnés, Tentation de Saint-Antoine étouffée, grimaces de Boilly sans spectateur et l’alphabet brodé au point de croix par l’aïeule, Yvonne T. née en 1888, rendu lettres mortes. Au fil des jours toutes ces figures – et j’en oublie – qui habitaient avec nous sont tombées dans l’oubli. Aucune recomposition partielle de l’ancien décor n’ayant été tentée sur notre nouvelle surface de murs disponible, à quoi bon défaire le parfait rangement de nos gravures par un spécialiste ? Le flot de lumière baignant l’appartement nouveau (sans vis à vis, pas de voilages) aurait tôt fait d’effacer les couleurs et d’estomper les coups de crayons. Il faudrait y réfléchir, trouver des emplacements que les rayons du soleil n’atteignent jamais, mais la volonté manque et autant laisser les cadres dans leurs cartons soignés, à l’abri des poussières grasses de la ville avec lesquelles on n’en a jamais fini. Je me dis que notre apathie décorative a probablement quelque chose à voir avec l’éblouissement qui nous avait saisi dès la porte de l’appartement ouverte lors de notre première visite – 17 heures un soir d’hiver pourtant. Ne rien afficher pour que rien ne s’efface, ne rien superposer à un cadre suffisant tel qu’en lui-même. Ne rien accrocher qui laisserait une empreinte claire sur un mur devenu gris sans qu’on s’en aperçoive avant le décrochage. Ne pas matérialiser le passage du temps et garder l’illusion que la suite de nos vies s’écrit sur des murs parfaitement blancs. Si nos anciens luminaires ont été déballés de leurs cartons, aucun n’a été encore suspendu : l’éblouissement parisien, toujours, au risque des ampoules qui pendent.

Lire la suite : aperçus 9.

jan 12, 2019

Prendre joliment l’air (suite)

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Année bouclée oblige, un peu de ménage dans les photos engrangées en 2018. J’y trouve de quoi étoffer ma collection de ces plaques à prises d’air ouvragées dont je ne sais toujours pas au juste comment les nommer.

J’ai donc croisé, depuis ma série précédente, du très élégant figuratif avec iris (et incrustation de la Société du Gaz de Paris)

du géométrique à angles droits : rareté

beaucoup plus communs, des enroulements

parfois fleuris

ou escargotés.

jan 2, 2019

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