L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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Traçabilité des jonquilles chez Pierre Bergounioux

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Posted by ms on 8 février 2012 at 22:45

C’est le commentaire de David Farreny à l’un de mes précédents billets en cours de lecture du Carnet de notes 2001-2010, soulignant la récurrence des premiers chants de merles perçus dans les ténèbres hivernales, entre 1984 et 2003, qui m’y ramène à ces récurrences liées au cycle des saisons dans l’Essonne au fil des pages du  journal de Pierre Bergounioux.

Je remonte le temps année après année en traquant la date de floraison des premières jonquilles à proximité de la maison de Gif-sur-Yvette (dont on sait qu’elle est située en hauteur, tout contre un bois riche en faune – renards et chevreuils n’hésitent pas à en sortir), floraison lue comme l’espoir d’un printemps à venir que les ténèbres impitoyables des jours les plus courts de l’année semblaient nier. Les jonquilles poussent sur un talus qu’on imagine bordant une allée descendant de la maison au portail.

Donc je rassemble à l’usage des futurs historiens du climat et paléo-botanistes une série chronologique rigoureuse et je me décharge sur eux du soin d’en tirer, en temps voulu, toutes les observations qui s’imposent à propos du réchauffement climatique du tournant des XXe-XXIe siècles.

Samedi 27 février 2010. Je découvrirai, en descendant à la boîte aux lettres, que trois jonquilles ont déplissé leur corolle, sur le talus, et j’y vois comme la promesse, fragile, de survivre à cet hiver que j’ai cru le dernier.

Dimanche 22 février 2009. La première jonquille a déplissé sa corolle, sur le talus.

Dimanche 24 février 2008. Il fait bon. Toutes les jonquilles sont fleuries. (Mais dès le mercredi 13, noté déjà :  Du RER, j’aperçois les premières fleurs sur un prunus).

Mardi 20 février 2007. Les prémices de printemps font d’une pierre trois coups puisque : Un merle chante, sur un arbre, près de la gare de Courcelle. Les premières fleurs viennent de sortir aux branches du prunier sauvage et la plupart des jonquilles sont écloses.

Mercredi 1er mars 2006. En début d’après-midi, le soleil aidant, la neige a fondu et j’ai découvert que la première jonquille venait d’éclore, au jardin.

Jeudi 10 février 2005. La première jonquille vient d’éclore.

Mardi 3 février 2004. Lorsque je rentre, à midi, je découvre que deux jonquilles viennent d’éclore. Elles avaient attendu le 28, l’an passé.

Mais malheureusement, pas d’entrée datée 28 février 2003 dans le journal publié ; on imagine que celle-ci n’a pas été dactylographiée, est restée au stade manuscrit sur l’un des cahiers qui contiennent en moyenne neuf mois de vie. Peut-être que le 28 février 2003 rien n’avait été notable hormis l’éclosion de la première jonquille, qui du coup, en a fait les frais. Nous savons juste que le jeudi 20 février 2003, Cathy montre à Pierre, en lui faisant faire le tour du jardin les premières primevères, derrière la maison, le mercredi 26 février que la saison accuse un retard de deux semaines, au moins sur l’an passé. Enfin, le mardi 4 mars seulement : Les jonquilles s’épanouissent l’une après l’autre mais rien n’est encore apparu aux branches des arbres fruitiers.

Deus semaines de retard, cela conduit à chercher l’éclosion des jonquilles vers la mi février 2002. Et effectivement, le jour même du retour de son voyage à Cuba, le mardi 12 février 2002, Cathy attend Pierre à la gare RER du Guichet, ils rentrent ensemble et : à Gif, les jonquilles viennent d’éclore.

Mercredi 7 février 2001. La première fleur vient d’éclore à une branche basse du prunier sauvage. Mais pas trace encore de jonquille quand Pierre part pour les forges de Syam dans le Jura, le lundi 12 février, où il passera la semaine. Il quitte Syam le vendredi 16 à  six heures et quart après avoir gratté le givre qui couvrait le pare-brise, et atteint Gif à onze heures et quart. Première chose qu’il y remarque : Cinq ou six jonquilles viennent de se déplisser, sur le talus, et de nouvelles fleurs sont venues aux branches du prunier sauvage.

Jeudi 24 février 2000. La première jonquille vient d’éclore, sur le talus.

Samedi 20 février 1999. En descendant chercher le courrier, je découvre que la première jonquille s’est ouverte, sur le talus. Deux autres la suivront, en fin de journée et j’entendrai chanter le merle, à la nuit tombante.

Vendredi 27 février 1998. Les fleurs continuent d’éclore aux branches des arbres, ainsi que les jonquilles. (Elles “continuent” : la toute première à fleurir n’est pas datée cette année-là).

Mardi 18 février 1997. L’hiver tourne. Les jonquilles sont en bouton, au flanc du talus.

Dimanche 17 mars 1996. Après l’hiver aigre dont nous sortons à peine, les signes sont en retard, les jonquilles en bouton, les jacinthes mussées en terre. Le prunier sauvage devant la terrasse n’a pas sorti une seule fleur. Mardi 19 mars. De nouvelles jonquilles viennent d’éclore, après les trois qui se sont ouvertes hier. C’est donc du lundi 18 qu’il convient de dater les premières éclosions 1996, même si le journal n’a pas d’entrée pour cette date.

Jeudi 16 février 1995. Les premières jonquilles – trois – ont éclos hier, et les premières fleurs sont apparues aux branches basses du prunier, devant la terrasse. Et douze jours plus tard, le mardi 28 : Il fait doux et toutes les jonquilles sont écloses. Nous sommes sortis de février, des mois noirs.

Dimanche 27 février 1994. Matin calme, couvert et doux. Hier, la première jonquille avait fleuri. Deux autres l’ont suivie.

1993 : PAS DE JONQUILLE ! Ou alors, elles sont bien cachées. A défaut, se contenter du prunier. Dimanche 7 mars. Le prunier sauvage se couvre de fleurs – la première avait éclos le 30 janvier mais la vague de froid a retardé d’un mois l’apparition des autres.

Mercredi 18  mars 1992. La lumière est éblouissante. Les oiseaux s’égosillent. Jonquilles et jacinthes sont fleuries, le prunier devant la terrasse, gainé de blanc.

Dimanche 10 mars 1991. Le ciel est pur, l’aube pleine d’oiseaux. Les jonquilles ont fleuri. Les premières étaient déjà écloses vendredi me dit Cathy.  Mais faute de regarder comme il faut, comme elle, je ne m’en étais pas aperçu. Je retarde sur la saison. Les neiges de février, le froid, m’ont fait supposer que la reverdie était loin, encore, et je n’attendais rien.

Dans le tome 1 du Carnet de notes, 1980-1990, ce ne sont pas les jonquilles du talus qui annonçaient la fin de l’hiver, et pour cause : en février mars 1990, la famille vient de s’installer dans la maison près du bois, le terrain n’est pas encore tout à fait défriché ni aménagé et ce sont les pruniers en bordure de l’avenue du Général-Leclerc qui donnent le signal du printemps. Jeudi 15 mars 1990. Encore une journée radieuse, délicieuse. (…) Je remonte avec ravissement l’avenue du Général-Leclerc entre deux haies de pruniers roses en fleur. Un an plus tôt, alors que la maison est en cours de construction, le mardi 14 mars 1989 : Le premier printemps a pomponné de blanc et de rose les arides talus de la ligne de Sceaux. Je ne remonte pas au delà puisque m’intéressaient les jonquilles du talus.

Quand les jonquilles 2012 auront fleuri dans les Hauts-de-Seine, je pourrai illustrer ce billet, en attendant je renvoie à ma jonquille montparnassienne du printemps 2011.

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6 Comments

  • On 9 février 2012 at 0:06 Elise said

    échange vue jonquilles du Pays Basque (vite, tant qu’elles n’ont pas pris un féroce coup de désherbant !) en 2011 et en 2009, contre… ???

  • On 9 février 2012 at 9:17 ms said

    Merci Elise pour cet envoi de jonquilles, celles de mon quartier restent pour l’instant assez transies, donc purement virtuelles…

  • On 9 février 2012 at 9:33 Dominique Hasselmann said

    Vrai et impressionnant travail d’entomologiste littéraire, Martine !

    On peut donc herboriser aussi dans les mots, en faire des bouquets, les classer, les conserver avec soi, avec soin…

  • On 9 février 2012 at 9:38 ms said

    Merci Dominique !

  • On 9 février 2012 at 13:06 Peteuil Marie said

    Certains se moquent de lui ( Mr Météo, disent-ils) . Mais les cieux, les pluies, les nuages dont il parle, les jonquilles, la floraison des tilleuls, les feuilles mortes à “râteler”, la neige, la froidure de l’hiver qui aujourd’hui, vraiment, l’empêche de vivre, sont sa sève. Cette Corrèze, ce petit pays vert qu’il ne cesse jamais de dire, qui l’a façonné, est entré en lui par la force du sang des arbres, et toutes les sèves l’y ramènent.
    Il me fait rire, car sa belle analyse politique marxiste de la géosphère se double, s’imbrique dans cette existence proustienne, faite de mal-être, d’impressions diffuses et mal élucidées, comme cette peine de la vieillesse de sa mère, à quoi il semble ne pas pouvoir survivre.

  • On 9 février 2012 at 18:19 D.F. said

    Pour ce qui est de la première trille du merle, il y a d’autres occurrences entre 1984 et 2003, et avant 1984, et après 2003, mais je ne les ai hélas pas relevées. En fait, j’ai pensé à relever celle de 2003 à cause de sa grande similitude formelle avec celle de 1984 (« l’éclatante fioriture »). Cette constance de forme à travers les décennies me plaît beaucoup ; on touche presque au syntagme figé (et beau). Notre écrivain, comme tous les grands, est un écrivain du ressassement, y compris stylistique.

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