L’employée aux écritures n’est pas toujours lisible.
Craint de perdre la main.

Johann Hartlieb, Die Kunst Ciromantia, imprimé à Augsburg vers 1475 (Pierpont Morgan Library, New York)
le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735
L’employée aux écritures n’est pas toujours lisible.
Craint de perdre la main.

Johann Hartlieb, Die Kunst Ciromantia, imprimé à Augsburg vers 1475 (Pierpont Morgan Library, New York)
Je sais bien ce qu’ils veulent dire, je ne les avais jamais lus, je n’aurais pas su les écrire, mais je les entends bien ces mots du Causement mayennais – la Mayenne et l’Orne se touchent – dont Jean-Loup Trassard dresse catalogue en éclairant leur sens et leur cheminement du fond des âges, du fond des terres, dans son livre paru cet automne au Temps qu’il fait.
Beau livre évidemment comme toujours ceux de cet éditeur : le lexique s’accompagne de photographies par l’auteur d’outils et d’objets de tous les jours, de ceux qui l’entourent.
J’aime les mots de Jean-Loup Trassard livrant, en ouverture du livre, une brève autobiographie linguistique. Petit extrait :
J’avais l’impression, en mâchant ces mots-là, de produire des sons qui furent mêlés à la terre quand s’inscrivaient les premières ornières ou qu’étaient taillés les premiers champs puis, plus tard, finie la vaine pâture, élevés et battus à la pelle les talus de nos haies.
Là se rencontrent, en effet, et côtoient, parmi charrois, cultures, défrichements à la hache, à la houe, les racines gauloises et latines, graines semées entre les bruits de sabots et d’écuelles dans l’oreille des enfants, moisson par la génération suivante à la bouche de ses père et mère, patois issu du patois, soupirs, silences qui en disent long.
A la suite de son répertoire poétique, Jean-Loup Trassard ajoute quelques pages de géo-linguistique mayennaise. Moi je me fraye abécédaire dans le catalogue des mots, j’en choisis des bien à mon oreille, portés encore par des voix familières même si elles se sont tues.
Je ne donne pas les significations, juste quelques indices, et vous renvoie au livre pour en savoir plus.
Achée, substantif féminin : les poules et les pêcheurs se les disputent
Arocher, verbe : se pratique en discipline olympique
Berouette, substantif féminin : trop facile, je n’aide pas
Claver, verbe : assez facile aussi, mais à l’oreille j’aurais écrit “quieuver”
Cotir, verbe : attention à vous
Emeuiller, verbe : très présent dans ma langue maternelle et, telle mère telle fille, je m’émeuille assez souvent
Frembeyer, verbe : du boulot dans l’étable
Guibet, substantif masculin : désagréable au cycliste
Juper, verbe : moins fort !
Micer, verbe : petit, petit, petit
Mucer (se), verbe : mais où ?
Rote, substantif féminin : interdit aux poids lourds
Seuyer, verbe : nécessite un outil
Touser, verbe : bien dégagé
(Et le correcteur orthographique automatique de ne plus savoir où donner de la tête !)
Jean-Loup Trassard a un site (je crois que c’est son fils le webmaster) où l’on voit de belles photos. On peut lire aussi ce que j’avais écrit de sa Conversation avec le taupier et de Sanzaki.
Prendre un pot au bureau, c’est du déjà vu, prendre un pot pour en faire son bureau, c’est nouveau.

Le power point rafistolé juste avant la réunion a encore frappé. Et celui-là, non content d’en formater, écrase quelques pensées.

Des coups d’épingle, un jour, aboliront son commerce plus sûrement qu’un coup de dé le hasard.

Marchant vers un flea market ce samedi matin d’octobre, juste avant l’ouragan, tomber en arrêt devant le plus harmonieux alignement de pots de fleurs qui se puisse concevoir, insolemment insoucieux des grillages cadenassés et autres injonctions à ne pas stationner. Les dépassant même de plusieurs têtes.

Y repenser parfois depuis. Ce qu’il en en advint du bel alignement ? Si les pots et leurs coupelles avaient été rentrés à temps ? Moi de l’autre côté de l’East River j’avais reçu des instructions – débarrasser les rebords de fenêtres et les balcons – laissées bien en évidence pour mon successeur dans l’appartement de Washington Square Village.

Certains choix des designers-aménageurs de la gare, je ne les partage pas. Ainsi du pouf orange fluo à lumière d’intensité variable (il doit y avoir un rhéostat dans le circuit si je me souviens bien de mes cours de physique de Première) sur lequel il convient de s’asseoir dans la cabine photo-maton niveau quai au droit des voies transiliennes 15 16. Cabine que, soit dit en passante, je n’aurais jamais installée ici, en coeur de flux : comment poser sereinement dans ce brouhaha ? Le bout de rideau plissé, aussi opacifiant qu’il soit, ne saurait assurer une isolation phonique et mentale suffisante (quand bien même il ne lui manquerait aucun anneau d’accroche comme trop souvent à ceux des douches). Je me demande en outre si, séant en déséquilibre forcément – pas besoin d’aller chercher le niveau à bulles pour constater que l’assise du pouf n’est pas horizontale - sur ce siège non réglable en hauteur rescapé des seventies, les traits des visages tendus, trop, vers l’objectif ont la moindre chance d’être conformes aux documents officiels. C’est pourtant ce qu’ils prétendent.
Et aujourd’hui la gare est aussi présente quand on Tourne-à-gauche chez Dominique Hasselmann

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Le billet récent d’Emmanuel Delabranche sur son très beau site à peine perdu(e) m’y fait penser : à la maison aussi nous avons un de ces cendriers que les entreprises offraient à leurs meilleurs clients et autres relations avec lesquelles il comptait sonnant et trébuchant d’entretenir amitié, à l’époque où l’on faisait encore ses affaires en fumant.
Il y a longtemps : c‘était le travail, écrit bien Emmanuel. Son cendrier vante les Ateliers et Chantiers de la Basse-Seine Lozai, le mien les Houillères du Bassin de Lorraine. C’est dire si, comme je lui avais répondu sur Twitter, ce travail là est bel et bien parti en fumées.

Je ne sais pas si le cendrier de la Basse-Seine sortait d’une faïencerie rouennaise mais celui des Houillères de Lorraine était produit on ne peut plus localement : le travail des uns donnait du travail aux autres.
(Et écrivant ce billet je me souviens du film de Jason Reitman Thank you for smoking : une toute autre mise en équation du travail et de la fumée qui ne manque pas de panache)

C’est hier matin le brouillard qui cachait à la vue la moitié de la tour repère du Montparnasse monde – où ils n’ont toujours pas changé les ampoules des deux “s” du fronton de la gare – qui me ramène vers cette photo faite en octobre dernier lors de mon heureux séjour d’un mois à l’Institut Remarque, NYU, sur lequel se greffait une belle échappée ferroviaire montréalaise à bord de l’Adirondack.
Quand un moteur de recherche m’envoie l’internaute en quête de bouée de sauvetage, mode d’emploi, je ne tergiverse pas : je réponds illico et même en images parce que dans ces moments-là il s’agit d’être clair – tout le reste (et pourquoi on me pose une question pareille) n’est que littérature.
Donc premièrement,

Deuxièmement,

Troisièmement

Enfin, pensez au suivant , raccrochez la bouée.

Je le déserte pendant un mois (pour être honnête, où j’étais pendant ce temps-là, il m’est un peu sorti de la tête) et à mon retour qu’est-ce que je vois ? Le fronton qui me nargue.

Avec ses deux lettres éteintes et pas des muettes, soit une extinction extrêmement préjudiciable à la compréhension du texte.

Et deux autres, brouillées à mort, penchant chacune résolument de son côté.
Il faut dire que quand je n’étais pas là, je n’ai envoyé de lettres à personne. Visiblement la gare en a pris ombrage.
Moi qui avais un jour écrit
corps solide au fronton, jamais de lettre à terre, ni décrochée ballant dans le vide, ni même éteinte
de quoi j’ai l’air ?
(Outre une série sur ce blog, Montparnasse monde est un livre paru l’année dernière aux éditions Le temps qu’il fait.)