
Voilà que dans cette rue, depuis l’été et la démolition des maisons du 29 et du 27, la fenêtre de l’appartement de B. au rez-de-chaussée de l’immeuble sur cour du 25 est devenue visible. Du trottoir le regard rase son volet fermé. Bientôt l’immeuble qui commence à s’élever comblera la brèche et le bâtiment discret dans lequel a vécu B. redisparaîtra. Elle n’avait qu’une fenêtre B., ayant acheté et fait aménager en studio une ancienne petite loge inoccupée depuis des lustres, partie commune dont la copropriété ne voulait plus faire les frais.
Dans la toute première ébauche des textes qui deviendraient Atelier 62, un “décrochement-digression”, comme il en existait quelques uns débordant du cadre chronologique du temps des forges, évoquait B. qui venait de disparaître de notre vie. J’écrivais en décembre 2005, elle nous avait quittés le 3 octobre, sans explication. J’évoquais son arrivée chez nous et comme je m’étais emberlificotée dans ma conscience féministe quand, trop occupée de mes travaux et du soin des enfants, alors jeunes, faire appel à l’aide d’une femme de ménage s’était imposé. Finalement, c’est B., si différente de celle que j’avais imaginée, qui était venue – je retrouve mon petit bout de texte -
“deux fois par semaine, et on la reçoit respectueusement et affectueusement, comme si c’était sa propre mère. Et puis au bout de seize ans – c’est arrivé chez nous il y a quelques mois – elle s’en va, sans rien dire, juste les clefs dans une enveloppe lâchée dans la boite aux lettres en partant. Ecrit dessus : bon courage. Se souvenir comme elle a accompagné les enfants ; ses cadeaux encore dans leurs chambres. Ne rien comprendre. Constater que la chatte aussi tourne en rond depuis ; les deux jours de grand retournement des choses rythmaient ses semaines solitaires. La bête savait dans quel ordre les événements se produiraient, avait mis au point son parcours de cachettes successives. Maintenant, quand l’un de nous sort l’aspirateur du placard, la chatte s’affole, sans refuge sûr face à nos façons de faire, imprévisibles et désordonnées.”
B., jamais remplacée à la maison, n’avait pas donné suite au courrier que je lui avais adressé pour la remercier de toute l’aide qu’elle nous avait si longtemps apportée, m’inquiéter des soucis de santé ou autres qu’elle pouvait avoir. Son numéro de téléphone n’était plus attribué – elle en avait changé une fois de plus – et par deux fois l’hiver qui avait suivi son départ, la croisant sur un trottoir, la saluant, m’arrêtant pour tenter de lui parler, celle-ci avait continué son chemin sans répondre.
En septembre 2006, rubrique “Etat civil – décès”, du bulletin municipal, j’apprenais que B. était morte en juin. Je saurai un peu plus tard, du notaire provincial qui, devant régler sa succession et manquant d’informations à son sujet, nous avait écrit ayant trouvé notre adresse dans ses papiers, que c’était de mort naturelle et qu’on l’avait retrouvée 15 jours après son décès, quand ses voisins, à qui elle ne parlait pas, n’en pouvaient plus de se pincer le nez en pénétrant dans l’immeuble sur cour.
Je ne sais rien de plus de la fin solitaire de B., ni de son enterrement que personne probablement n’a suivi. Je sais quelques moments de sa vie toute de ruptures, confiés le temps des nombreux cafés bus ensemble. Son volet fermé, de moins en moins visible ces derniers jours derrière palissades et algecos.
