Depuis qu’en gare de Paris-Montparnasse il m’arrive parfois d’embarquer pour des destinations plus ambitieuses que Sèvres Rive Gauche ou Granville, je comprends mieux un certain nombre de choses. Y compris sur un plan assez personnel. Comme l’origine de ma maladresse de voyageuse qui pourrait s’enraciner dans une enfance qui n’apprend à partir que de cette seule et unique gare, à une époque où celle-ci ne desservait encore que des terres finies, et si lentement qu’il fallait même des trains de nuit pour atteindre les plus lointaines. L’entrave restée de son horizon indépassable. Et l’angoisse qui rôde autour des guichets « départs dans l’heure », comme si une décision aussi grave se prenait dans un délai aussi court ; je ne risque pas d’avoir à faire à ceux-là. D’ailleurs, aux « départs dans l’heure », jamais la queue. Pas comme aux guichets moins regardants sur le temps que vous mettrez à vous décider. (Ce qui prouve que je ne suis pas la seule à me garder de ces départs sur le champ).

Les trains pour Granville, relégués à la dernière extrémité de la gare, sont les plus sujets à la résurgence, chez leurs passagers, de ce vieux manque de savoir voyager qui m’affecte comme d’autres natifs de la région. D’où la conjuration de ce mauvais sort par des usages ferroviaires qui nous sont propres. Battre les records d’arrivée en avance et s’installer dans le train pas encore affiché. Venir en grappe solidaire accompagner celui qui part, et l’assommer de recommandations, ou attendre celui qui arrive, et le presser de questions. A peine assis à bord, déballer ses provisions et manger bruyamment dans une totale indifférence à l’heure qu’il est comme au monde autour. Les esquilles de coquilles d’oeufs discrètement chassées de la main vers le creux entre les sièges. Se refuser à perdre de vue ses bagages, quitte à obstruer l’unique passage – et une fois même, c’était une chèvre couchée sur la plate-forme qui obstruait l’accès aux toilettes : j’ai vu cela, de mes yeux vu. Alors je souris en mon for intérieur quand la voix coupée/collée, si mal raccordée, voudrait que ce train à bord duquel j’ai pris place, et qui desservira notamment Villedieu-les-Poêles, s’appelle Intercités.






