L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Art et manière de dire et (d’inter)dire

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A tout prendre, j’aime encore mieux que l’on me dise comme ceci

plutôt que comme cela

que je ne dois pas marcher sur la pelouse.

Rue Flatters, Paris Ve arrondissement

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Depuis que j’habite le quartier (quatre ans à la fin de ce mois) je me fais souvent le plaisir, purement gratuit, d’emprunter la rue Flatters. Je l’emprunte à Nathalie Sarraute et je la lui rends, en une sorte d’hommage. Rue d’Enfance, courte et coudée presqu’à angle droit, entre Boulevard de Port-Royal et rue Berthollet ; porteuse de mystère au coin de la rue malgré ses 103 mètres de long (tout compris) et 12 de large.

Une rue parfaite, à la mesure de jambes de toute petite fille. Nathalie a 2 ans quand sa mère Pauline, arrivant de Russie après son divorce s’installe, en 1902, au 3 rue Flatters avec Nicolas Boretzki, qui deviendra son second époux, et la fillette. Les trois passent-là 4 ans – Nathalie fréquente l’école maternelle de la rue des Feuillantines – puis repartent s’installer à Saint-Petersbourg. C’est fini l’enfance rue Flatters, c’est court comme la rue à l’aune de la longue vie de l’écrivain.

“[...] petit appartement de la rue Flatters à peine meublé et assez sombre, mais elle [Pauline] ne semblait pas le remarquer et je n’y faisais guère attention [...]“. On n’en saura pas plus, si ce n’est que la petite aimait, les soirs où des amis rendaient visite à sa mère et à son beau-père, écouter les conversations adultes jusqu’à sombrer dans le sommeil et qu’on l’emporte.

L’appartement de la rue Flatters reste l’appartement heureux de référence, en particulier quand Nathalie revient à 9 ans vivre à Paris, cette fois avec son père, sa nouvelle épouse et la demie-soeur que le couple lui donne (ou plutôt lui impose), rue du Loing puis rue Marguerin dans le XIVe arrondissement. Des petites rues compassées, menant au parc Montsouris – “son seul nom me semblait laid, la tristesse imbibait ses vastes pelouses” – de quoi faire amèrement regretter à l’enfant les rues du Ve. “Il est curieux que ces mêmes maisons, quand j’habitais rue Flatters, m’aient paru vivantes, je me sentais protégée, enveloppée doucement dans leur grisaille jaunâtre… et elles conduisaient aux amusements, à l’insouciance des jardins du Luxembourg où l’air était lumineux, vibrant“.

Et quelques pages d’Enfance plus loin l’auteure oppose encore “cette discrète, presque tendre bienveillance que répandaient sur moi la rue Flatters ou la rue Berthollet” au caractère étriqué, mesquin, sans vie, des rues du Lunain, du Loing et Marguerin. C’est peut-être cela que je vais puiser, quand j’encercle le discret pâté de maisons Port-Royal, Flatters, Berthollet, sa tendre bienveillance porteuse de l’empreinte de Nathalie Sarraute. Le 3 rue Flatters est aujourd’hui un hôtel : aller une nuit y dormir ?

Le collègue qui m’avait offert le folio d’Enfance au printemps 1986 (je date d’après la leçon inaugurale de Maurice Agulhon au Collège de France que nous avions écoutée ensemble, c’était dans ces jours-là) ne se doutait pas comme son petit cadeau me ferait bon et long usage.

Sources biographiques et texte cité : Oeuvres complètes de Nathalie Sarraute dans la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1996.

Mesures de la rue : Nomenclature des voies publiques et privées, 8e éd., Paris, Imprimerie nationale – Hôtel de Ville, 1972.

Scène de rue de saison

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Cette vieille dame jeune d’esprit qui marche, appuyée sur sa canne, face à moi sur le trottoir de la rue Notre-Dame-des-Champs s’arrête, accote sa canne contre le mur, se baisse précautionneusement, ramasse au sol une samare (arrivée sur ce bitume je me demande bien comment : ni érables ni frênes plantés rue Notre-Dame-des-Champs) et la lance en l’air au dessus de sa tête pour la regarder, tout sourire, tourbillonner en redescendant au sol. Nous échangeons un clin d’oeil et reprenons chacune notre route. Heureux effet printanier. Je me souviens qu’on les appelait hélicoptères dans ma cité d’enfance.

Illustration : Erable sycomore à fruits rouges, par Lefèvre, gravure extraite de la Revue horticole, 1864. Fonds ancien de la Bibliothèque de la Société nationale d’horticulture de France, via Gallica (cette mine).

Poétique de la voirie (3)

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Le jaune et le bleu sont des couleurs complémentaires.

La brouette et la planche sont des objets complémentaires.

Scène de rue avec paroles volées

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A l’amie silencieuse marchant à son côté, elle disait, celle qui traversait devant moi le boulevard du Montparnasse, que, dorénavant, elle ne lirait plus ses mails qu’une fois par jour – tu vois -, le soir, et éteindrait son téléphone – tu vois -, que cette vie ce n’est plus possible, qu’on ne s’appartient plus. Et je me demandais à qui à quoi elle espérait ainsi échapper, de quelles interactions personnelles ou professionnelles elle voulait se soustraire, et si sa vie s’en trouverait vraiment plus légère. Je n’ai pas souvenir que nos jours étaient plus tranquilles quand nos uniques boîtes à lettres s’ouvraient au moyen d’une clé, non d’un mot de passe, ou quand nos conversations téléphoniques ne s’engageaient qu’un fil à la patte et un toit sur la tête. Je pensais donc que la libération – tu vois – qu’elle escomptait des mesures d’abstraction technologique qu’elle s’apprêtait à mettre en oeuvre était un leurre. A l’écouter, rien que le temps de franchir ensemble ce passage clouté (j’emploie l’expression même si je sais les clous aux belles têtes luisantes chassés par les bandes de peinture thermo-collante que nos piétinements ont vite fait de fatiguer) il y avait tout lieu de penser que seule une auto-déconnection de son ego aurait pu lui procurer, ainsi qu’à son entourage, quelque répit.

PS. Vignette illustrée sans rapport direct, juste pour dire : parfois je ne comprends rien aux périmètres de sécurité sur mon chemin.

Sur tous les tons, piétons

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Comminatoire (comme qui dirait au chien : “au pied” !)

au pas de charge (pas les deux pieds dans le même sabot)

sans paroles (repeint en rose : comprenne qui pourra)

vous laissant désorienté (ne sachant quel parti prendre : gauche ? droite ?)

ou planté sur le trottoir


Et même en peinture, même au singulier, à croire qu’ils ne peuvent pas nous voir. Nous, piétons, tanguons sans repos d’un bord à l’autre, chassés de pancarte en pancarte, ni au revoir ni merci.

PS 1 : Ce n’est pas la première fois que L’employée aux écritures s’émeut de ces injonctions contradictoires mais il lui semble que ça ne s’arrange pas, loin de là.

PS 2 : Les commentaires sont fermés pour cause d’avalanche récente de spams.


Circulez, plus rien à voir

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A la pointe Cardinal Lemoine/Fossés Saint-Bernard, c’en est fait de la bibliothèque, du miroir, du goût des uns pour le papier peint, grands ramages ou fines rayures, du goût des autres pour la peinture, mate ou laquée, Ripolin ou Valentine qu’importe, les voilà tous délogés à la même enseigne. Toutes traces poussiéreuses résiduelles, négatifs des cadres qui solennisaient leurs portraits de familles, leurs diplômes ou leurs emprunts russes comme leurs canevas aux petits trous tous bouchés à grands renforts d’aiguillées de coton DMC, occultées. Une bâche uniforme et monochrome, maintenue sous un entrelac boisé qui ne plaisante pas avec les angles droits, ruine sans pitié des décennies d’efforts de personnalisation des horizons domestiques. Où est passée la distinction des murs porteurs d’ambitions qui séparaient leurs petits chez-eux (valant toujours mieux que de grands chez les autres), leurs domiciles adorés, leurs fors intérieurs, de ceux – exactement les mêmes – de leurs jumeaux mitoyens qui, rue du Cardinal Lemoine ou rue des Fossés-Saint-Bernard, avaient tiré les bons numéros, ceux des immeubles toujours debout ?

Une histoire de palettes

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Ce spam qui obstinément dans ma boîte de déception revient à la charge voulant expédier à bas coût et dans le monde entier mes palettes. Voies des eaux, des airs, et chemins de terre si nécessaire. Rien ne les arrête. Je les en remercie mais je crains que nous ne fassions jamais affaire ensemble. Certes des palettes, j’ai fini par en trouver, et de belles bleues,  mais il m’a fallu courir de l’autre côté de l’Atlantique et encore, une fois là-bas, passer un pont pour m’en procurer. Le problème, maintenant, est que je ne sais pas quoi  empiler sur mes palettes quand bien même je les aurais elles-mêmes désempilées pour faciliter leur chargement. Je les laisse donc ainsi dressées ; elles prennent moins de place et comme je ne compte pas changer mon parquet de sitôt. (Je me souviens de ces petites planchettes en bois, dimensions judicieusement calculées – 11,7 X 2,34 X 0,78 paraît-il -, dont nos enfants élevaient des tours sans fins et qui après effondrement, volontaire ou pas, regagnaient leur baril de rangement). Certes il y aurait bien les oeuvres complètes de L’employée aux écritures à expédier par palettes dans le monde entier (1 200 kg maximum l’une, toutefois)  et j’en serais flattée, mais celles-ci ne sont hélas toujours pas traduites.

Filed under utopiques

Aire tertiaire (allégorie)

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avec ballade de pendus

mais ça n’a plus rien à voir.

Changer de disque (et de saphir)

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33 tours ? 45 tours ? 78 tours ? Ce drôle de disque, qui a du cran, m’en rappelle d’autres et le petit cylindre qu’il y avait lieu d’adapter au milieu du tourne-disques, chapeautant le gros poste de radio, quand on passait d’un coûteux 33 tours à un 45, plus abordable, autorisant donc quelques choix musicaux plus audacieux que Les Plus Belles Valses Viennoises sous la baguette de Franck Pourcel. Souvenir aussi du saphir, du soin fou qu’il convenait d’en prendre : enlever régulièrement la petite pelote de poussière qui ne manquait pas de s’y accrocher, parasitant l’écoute ou provoquant la glissade incontrôlée du dispositif jusqu’au coeur de l’étiquette Disques Barclay sans rien donner à entendre au passage. Soin d’autant plus nécessaire que le prêt des disques par la discothèque annexée à la bibliothèque municipale était conditionné à la présentation, une fois l’an pour inspection, de la pierre précieuse enchâssée dans son bout de bras. Mal commodément dévisser, envelopper, apporter, montrer, rapporter, revisser. On allait pas nous croire seulement sur notre bonne parole qu’on changeait bien de saphir tous les six mois. Effroi absolu quand, les disques convoités obtenus, emprunts ou achats, la maladresse de la pose du bras articulé conférait au saphir un mouvement perpétuel d’inanité sonore ; raclant la fine tranche de la galette noire, il n’embrayerait jamais sur le sillon porteur de notes. Bondir vers l’appareil, soulever, reposer encore plus délicatement, si possible se postant les yeux juste à hauteur du mécanisme, et Dario Moreno de nous transporter à Rio, au paradis, ou de nous regarder danser. Certains en lieu et place du saphir disposaient d’un diamant mais nous n’étions pas si riches.

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