L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Poétique de la voirie (44)

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Comme on nous parle en ville, il faut voir


ni bonjour ni au-revoir ni merci

Poétique de la voirie (43)

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La poétique de la voirie

certains jours

l’envie vous prend de refermer le couvercle

et tourner les talons

Poétique de la voirie (42)

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IL est passé par ici

IL repassera par là
forcément

Habiter Paris (aperçus 15)

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Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus), et souhaitez l’explorer, rien de plus simple, il suffit de reculer d’une case et ainsi de suite.

A l’hiver 2018, un dormeur solitaire de rue est mort dans le quartier, ni vu ni connu. Les jours d’après, une feuille A4 plastifiée l’apprend aux passants. Un prénom masculin et un âge scotchés près d’une entrée de parking. Bernd, 55 ans. Je me demande s’il s’agit de l’homme que j’avais aperçu parfois rouler soigneusement son duvet au matin sous une arcade proche, boucler son paquetage, faire place nette, et qui ne reparaît pas. Même plastifié, le faire-part d’infortune finit par s’effacer avec une discrétion inversement proportionnelle à la violence de ce que ces quelques mots nous disaient sur la ville et sur notre indifférence ; à nous, lecteurs, arrêtés là, précisément au point de rupture du lien d’humanité qui aurait dû nous unir, arrêtés là mais trop tard. Deux poids deux mesures : des souvenirs écrits qui résistent au temps et aux intempéries, gravés près de portes souvent cochères, le quartier n’en manque pas. Adresses auxquelles untel et plus rarement unetelle, porté en grande estime, à titre posthume si ce n’est de son vivant mais dans ce cas sans en tirer profit voire au contraire en tirant le diable par la queue, a vécu ou produit quelque chose de mémorable. Un événement que l’on a jugé pertinent d’immortaliser en apposant une plaque, à hauteur lisible, en façade de la maison où la chose s’est passée. Quelqu’un de remarquable est né, est mort, a vécu, a écrit, a composé, a inventé. Et pour peu que la hauteur sous plafond et la luminosité s’y prête, au dernier étage, a peint ou, de plain-pied suivant l’envergure et le poids des oeuvres, a sculpté. Entre février et juillet 1896, August Strindberg, au 62 rue d’Assas alors adresse de l’hôtel Orfila, « a vécu une phase décisive de sa vie » précise la plaque commémorative, sans en dire plus. De février à juillet, la phase décisive a pu durer quatre mois – en admettant qu’il ait logé là du 29 février (1896 étant bissextile) au 1erjuillet – aussi bien que six – s’il y a pris ses quartiers du 1erfévrier au 30 juillet. Marge d’incertitude non négligeable sur la durée de la « phase décisive » et donc son intensité. A réserver la pose de plaques aux seules adresses de « phases décisives » dans  le cours des vies et/ou l’avancement des oeuvres – étroitement mêlés dans l’Inferno de ce printemps-été strindbergien rue d’Assas -, combien en resterait-il ? Il va de soi que toutes choses sont et resteront inégales par ailleurs, mais passant en revue mes adresses successives, je cherche celle (ou celles) à laquelle (auxquelles) j’aurais vécu une (des) phase(s) décisive(s) de ma vie et je réponds : toutes. Sans compter des adresses qui n’étaient pas les miennes, des adresses même pas forcément habitables au sens résidentiel du terme, celles de bibliothèques par exemple.

Poétique de la voirie (41)

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Au pied du mur

la feuille

du Caoutchouc

échoua

Poétique de la voirie (40)

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Chat débotté n’ira pas loin

à sept lieues d’ici

inutile de l’attendre

Poétique de la voirie (39)

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Au sol de la ville

herbe poussée du col

ourle le trottoir

Ouvrir l’année à Gif-sur-Yvette avec Pierre Bergounioux

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Je continue à déposer ici, saison après saison, ma “Conduite à tenir pour vivre une année bergounienne” publiée dans le livre collectif Pierre Bergounioux : le présent de l’invention, dirigé par Laurent Demanze en 2019. Une contribution inspirée par ma relecture des trois premiers Carnets de notes (1980 à 2010) pour y puiser le schéma de l’année bergounienne archétypique. Premier janvier 2020 oblige, ce sont les mois de janvier, février et mars que je propose aujourd’hui, accompagnés des meilleurs voeux de L’employée aux écritures. Tous les passages composés en italiques ci-dessous sont des citations extraites des Carnets.

Janvier, février, mars. Guetter, à Gif-sur-Yvette sur la butte en lisière du bois d’Aigrefoin, l’éclosion de la première jonquille ou le premier chant du merle, événements qui surviennent à dates variables et font le nouvel an. Pour le reste, oublier au plus vite un premier trimestre pénible, du premier dimanche de janvier, le jour le plus triste de l’année, au dernier jour du premier mois de l’année, le pire, après quoi dans l’antre noir et glacé où l’an est en gésine, attendre que février s’achève pour quitter la face d’ombre, le versant noir de l’année ; un mois plus tard, gagner enfin une prometteuse heure d’été en espérant ne pas avoir vu passer le mois de mars. Résister coûte que coûte à ces trois mois sans échappatoires corréziennes, sans forces de la nature à éprouver que le surgissement effronté, sortis du bois, de quelques chevreuils gourmands de bourgeons ou d’une laie suivie de ses marcassins. Mois d’hiver avec, pour tout viatique, des après-midis dominicales à suivre le cours de la Mérantaise qui mêlera son filet d’eau à celles de l’Yvette. Se plier au temps cadencé, semaine A semaine B, de l’emploi du temps du collège. Arracher à la nuit d’avant l’aube les heures d’écriture, de lecture, d’étude, les instants à s’appartenir. Concéder le peu qu’il reste de jour, hors du collège, à la vie domestique : lessives, provisions de pain, courses au supermarché, cuisine – steaks hachés/coquillettes les mercredis. Cours du matin dispensés, semaine contrainte bouclée, s’accorder dans l’ébriété vague des samedis après-midis et leur insidieux parfum de désœuvrement une virée en hôtel des ventes, à Rambouillet, à Versailles – en revenir accompagné d’un crocodile empaillé d’un bon mètre de long- voire jusqu’à Chartres si le ciel s’y prête. Toujours à craindre, l’hiver, la neige et le verglas qui rendent la butte difficilement praticable. Compter, en toutes saisons mais encore plus fâcheux par mauvais temps, avec les incartades de la R 21 ou du RER B, les embarras et les dangers publics sur la N 306. Anticiper en se donnant de la marge, quitte à tuer une heure d’avance dans la salle d’attente du cabinet médical (glisser dans le cartable la dernière livraison des Actes de la recherche en sciences sociales) ou, pire, livré aux courants d’air glacé de la gare. Janvier, février, mars : tenir bon et, au premier soleil, ouvrir grand portes et fenêtres, chasser l’hiver de la maison à grands coups de balais.

Illustration : fanal au pignon de la gare RER B de Gif-sur-Yvette.

PS. Si vous découvrez le blog et souhaitez continuer votre lecture par quelques autres articles dans lesquels il est question de Pierre Bergounioux, passez donc par ici :

Une jonquille par temps de chrysanthèmes (offerte par Pierre Bergounioux)

Tristesse des mois en -bre (selon Pierre Bergounioux)

Compression d’étés bergouniens

Lui et nous : à propos du “Carnet de notes 2011-2015″ de Pierre Bergounioux

Jonquilles primeures à Gif-sur-Yvette : suite des Carnets de Pierre Bergounioux

“Vies métalliques”, rencontres avec Pierre Bergounioux

Enfin visibles à Paris : des ferrailles de Pierre Bergounioux

Mots de la fin (provisoire) du Carnet de notes 2001-2010 de Pierre Bergounioux

Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2001-2010, lecture in progress

Lecture en cours : Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2001-2010

“Un concert baroque de soupapes”, Pierre Bergounioux sculpteur

Dans Les moments littéraires, Bergounioux

Histoire, littérature, sciences sociales – et Bergounioux

D’une page 48 de Bergounioux, et tout son monde est là

Couleurs Bergounioux (au couteau)

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Habiter Paris (aperçus 14)

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Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus), et souhaitez l’explorer, rien de plus simple en repartant du précédent aperçu.

Ma curiosité pour les dessous du quartier je l’ai satisfaite lors d’une journée porte ouvertes de l’hôpital qui nous fait face. Il était possible à cette occasion de descendre, par un accès situé sur son emprise, visiter les carrières sur lesquelles tout le secteur est bâti. Une exploration sur inscription préalable, dûment encadrée et commentée par la « Société d’études & d’aménagement des anciennes carrières des capucins » ; ses bénévoles assurant un chantier de restauration du site classé Monument historique. J’ai ainsi, un samedi après-midi, descendu une centaine de marches, traversé souterrainement en faisant fi du feu rouge le boulevard, et me suis promenée sous mon immeuble. Le groupe d’urbains cavernicoles que nous formions (compté soigneusement par nos guides à la descente, recompté aussi soigneusement à la remontée, que personne ne finisse desséché au fond d’une galerie) était en tenue de ville, rien à voir avec les petites bandes de cataphiles, fréquentant clandestinement les mêmes soubassements de la ville. J’ai appris à les identifier à leur uniforme : combinaison et bottes de caoutchouc kaki blanchies de calcaire, sac à dos renfermant provisions en tous genres ; de quoi tenir une nuit. J’ai repéré, sur les trottoirs qui nous environnent, les grilles qu’ils soulèvent prestement et par lesquels ils disparaissent au soir ou surgissent impromptu au matin, à l’ébahissement des passants peu rompus aux us, coutumes et mystères de la ville. Les empreintes de pas blanches, laissées autour des grilles couvrant des goulots verticaux crantés de barreaux tenant lieu d’échelles, trahissent les explorations illicites.

Si les noctambules du sous-sol en ressortent blanchis bien avant l’âge c’est que de ces carrières on a tiré de quoi construire la ville, des tombereaux de pierre à bâtir – du calcaire grossier – et de pierre à plâtre – du gypse -, et que leurs tenues et leur attirail se poudrent de poussière d’un blanc jaunâtre. Extraire, des siècles durant, la pierre de Paris pour élever Paris, creuser plus profond, plus loin, et remonter, grandes roues des treuils aidant,  de quoi édifier des murs sur du vide qu’on a fini par remblayer en grande partie. L’hospice pour les pauvres malades qui avait vu le jour sur des terres des capucins, à l’initiative du curé de la paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas, Jean Denis Cochin, s’était d’ailleurs donné pour mission première de soigner les ouvriers estropiés des carrières. Premières pierres posées le lundi 25 septembre 1780, vers cinq heures après midi précise le libraire parisien Siméon Prosper Hardy qui raconte cela très bien dans son journal : il assistait à l’événement. Deux premières pierres, une à la base de chacune des deux colonnes de la principale porte, sont posées par deux pauvres « les nommés Louis Buffet, âgé de soixante onze ans et Marie Claude Ottier veuve Michaux, âgée de soixante cinq ans,  tous deux natifs de la paroisse, pauvres et recommandables par leur bonne conduite »[1]. Maçons carriers accidentés du travail ou usés à la tâche seront accueillis juste au dessus de leur fronts de tailles et c’est par l’hôpital qui a pris le relais de l’oeuvre charitable du curé Cochin, en gardant son nom, que je suis passée pour descendre voir les ultimes traces de leurs coups de pioche. Avec Hardy, dont comme historienne je contribue à éditer le journal, Cochin, que j’ai vu se démener pour que les petites filles pauvres de sa paroisse aillent à l’école quand j’écrivais ma thèse, et la porte de l’hospice devenu l’hôpital en face de chez moi : je suis décidément dans mon monde dans ce quartier.


[1]Siméon Prosper Hardy, Mes loisirs ou journal des événements tels qu’ils parviennent à ma connoissance (1753-1789), Vol. 6, 1779-1780, Paris, Hermann, 2017, p. 515-518.

Habiter Paris (aperçus 13)

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Un jour dans la vitrine d’une agence immobilière, je me suis vue dans ma cuisine, entre les lamelles des stores vénitiens réglées bien à l’horizontale. La photo illustrait l’annonce invitant à acquérir une chambre de bonne située dans un immeuble face au nôtre au-delà des deux cours, 7esans ascenseur ; sa vue, faute de mieux, pour argument de vente. Je ne me suis pas immédiatement reconnue, éprouvant d’abord un sentiment d’étrange familiarité avec ce qui était montré, sans comprendre encore que c’était de nous qu’il s’agissait, que j’étais face à un autoportrait de ma façade sur cour. J’avais repris mes esprits et mes repères en reconnaissant la cage d’ascenseur vitrée en saillie sur notre cour, desservant la partie la plus noble de l’immeuble. L’annonce en vitrine avait fort à faire pour magnifier 8 m2 sans confort et c’est pourquoi insister sur la vue panoramique, ses vastes perspectives sur quelques monuments bien parisiens (on ne parlait pas de ma cuisine), était judicieux. J’étais heureuse de nous voir, pour une fois, comme dans la peau de ceux d’en face, d’un peu loin mais assez distinctement. Curiosité satisfaite sans devoir aller avouer mon nombrilisme aux habitants du vis à vis, à supposer que je parvienne à m’introduire dans leur immeuble. Soulagée de na pas avoir à demander poliment l’accès à une fenêtre le temps de jeter un coup d’oeil dans ma direction, en promettant que je ne regarderai rien d’autre chez eux, ne vous dérangez pas, je ne fais que passer, juste pour voir là-bas si j’y suis. La FNAIM l’a fait pour moi, merci.

L’immeuble dans lequel la chambre cherchait preneur est assez incompréhensible : élevé en belle façade sur la rue perpendiculaire au boulevard, mais totalement dépourvu d’accès par cette rue autre qu’une petite porte métallique ouvrant sur les caves mais toujours fermée. Entrer dans cet immeuble clos en façade d’apparat, suppose de tourner le coin de la rue, prendre le boulevard, avancer jusqu’au troisième immeuble, en franchir la voûte pour traverser sa cour en biais. Une allée dallée guide les pas vers les deux entrées de l’immeuble dont une de service. Standing assuré mais les deux portes, la prestigieuse, à double battant avec son petit perron au haut de trois marches, et sa parente pauvre, étroite et de plain pied, sont si proches l’une de l’autre que les gens des chambres de bonnes et les gens des grands appartements rentrent et sortent de chez eux au coude à coude. Sur les cours donne aussi un immeuble collé à aucun autre, au point que l’on se demande comment il est arrivé là, l’intrus raccordé à rien, et s’il n’a pas été tout bonnement posé là, livré travaux finis, tombé du ciel. Mais il y a longtemps, c’est de l’ancien.

Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus) : j’ai commencé à publier des extraits de cette écriture en cours à l’occasion du 5e anniversaire de mon installation à Paris intra muros, le 29 avril 2018, on peut les retrouver tous en remontant à partir du précédent.

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