L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 6)

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Les premiers déménagements, ces sauts de puce, qui m’avaient fait passer d’un 18 au 12 d’une même rue, d’un 138 au 220 d’une même avenue, toujours dans la même ville de banlieue, étaient sources d’économie à l’article des cartes de visites. Si peu à modifier que les corriger proprement à la main suffisait ; la transformation du 8 en 2 requérant seule un peu d’habileté. Je m’attachais encore à cette époque à la possession de cartes de visites personnelles, n’ayant accédé que tardivement à leur version professionnelle. Je m’adonnais d’ailleurs, quand il s’en trouvait sur mon chemin, à la contemplation des vitrines d’imprimeurs exposant leurs modèles de cartes aux côtés de ceux de papiers à en tête et de faire-part. Ces derniers toujours choisis dans le dessus du panier de la clientèle, si possible à particule, avec militaires et ecclésiastiques de haut rang dans la parentèle, tous unis pour n’annoncer et ne bénir que des événements consensuellement considérés comme heureux, naissances, fiançailles (il s’en trouvait encore) et mariages – jamais de décès pour attirer le chaland. Il n’y avait que du beau monde fort réjoui de ce qui lui arrivait dans la vitrine de l’imprimeur Boisnard graveur à Paris depuis 1920, sous la voûte du passage Choiseul, que ma fréquentation assidue de la Bibliothèque nationale rue de Richelieu m’amenait à traverser régulièrement. Les mariages surtout s’annonçaient en grandes pompes, cartons d’invitations déclinés le plus souvent en trois formats, dépliants pour la cérémonie « tout public » et deux simples cartes pour les réceptions qui suivraient, tables ouvertes à des cercles de plus en plus restreints. Complexité du bulletin de commande avec quantités différenciées, longs conciliabules avec un personnel des plus compétent.

Après contemplation obstinée de leurs virtuosités typographiques, j’avais fait confectionner dans cette boutique mes cartes de visites, petits cartons de rien à l’aune du savoir-faire de l’imprimeur, flanquées d’une adresse devant laquelle jamais aucun lécheur de vitrine n’aurait trouvé matière à rêve. Par deux fois néanmoins, l’une pour la rue, l’autre pour l’avenue, commande passée de deux modèles, l’un passible de correspondance, l’autre réduit, juste pour laisser ma trace, avec espoir, façon cailloux de petit poucet. Boîtes en plastique transparent gardées, vides. Depuis que j’en dispose, les cartes professionnelles me suffisent au point que je n’en épuise jamais le stock entre deux changements de logos de mon employeur. Je ne vois plus la nécessité de faire imprimer en discret relief d’un bleu ou d’un vert recherché, sur carton champagne finement rainuré ton sur ton, mon nom et mon adresse. Une adresse pourtant désormais parisienne, digne, pour ainsi dire, de la vitrine de Boisnard – une vitrine qui m’a semblé moins donneuse d’exemples tirés du grand monde la dernière fois que je suis passée devant. J’ai pensé que le bricolage maison aujourd’hui de nombre de faire-part et de cartes de visites devait avoir retenti sur l’activité de l’entreprise bientôt centenaire. Ou bien que la clientèle recourant encore aux professionnels était moins encline à l’ostension de sa vie de famille.

On peut rembobiner les aperçus Habiter Paris à partir du précédent.

Montparnasse monde à aiguiller

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A la gare du Montparnasse monde que l’on s’active à transformer en centre commercial

(je préfère ne pas y penser, je préfère ne plus y passer)

côté Départ

la ronde des heures nouvelle attend qu’on l’aiguille.

Pour mémoire : la série Montparnasse monde existe sur ce blog depuis septembre 2008, le livre Montparnasse monde depuis janvier 2011.

Filed under Montparnasse monde

Poétique de la voirie (22)

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Place de la Bastille

ils ont cueilli les réverbères

en ont fait un bouquet

l’ont posé

le temps d’aller chercher un vase

mais ne sont toujours pas revenus.

Percée éphémère dans la ville (une de plus)

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Paris, Ve arrondissement, entre rue Henri Barbusse et boulevard Saint-Michel

au niveau d’une intrication de bâtis qui m’a toujours intriguée,

adviennent des choses qui, comme celles advenues un peu plus bas, près du fleuve,

ne m’ont pas échappé.

Aujourd’hui on en est là : plus aucun rapprochement n’est possible,

quand bien même les murs à vifs auraient des penchants l’un pour l’autre.

Moi j’archive la percée éphémère, une de plus. Parce que la perspective sur la rue Herschel depuis la rue Henri Barbusse, faisant fi du boulevard, on ne la reverra pas de sitôt quand ils auront fini leurs affaires.

Et pour découvrir ce qu’il en était des lieux côté boulevard Saint-Michel (et en savoir plus sur la famille Herschel), aller faire un petit tour chez l’ami Pendant le week-end. Merci à lui pour l’enquête.

Poétique de la voirie (21)

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Le camion de poubelles n’est pas toujours celui que l’on croit

à moitié plein à moitié vide comme vous voudrez

et parfois un peu dérangé.

Habiter Paris (aperçus 5)

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Suite des précédents aperçus à rembobiner depuis le 4.

Une seule fenêtre, suffisante et nécessaire, de l’appartement s’ouvre sur le boulevard aux platanes. Je ne compte pas les quatre petites, en hauteur, perçant le mur autrement aveugle donnant en biais sur le jardin d’un ancien hôpital même si j’ai disposé sous l’une d’elles un marche-pied hissant les curieux à la possibilité d’un autre point de vue sur le boulevard et, au lointain en arrière-plan hivernal défeuillé, sur les pseudo livres ouverts de la Bibliothèque nationale de France. C’est plus confortablement par la fenêtre frontale, à hauteur naturelle des yeux, que je vous regarde passer. Vous et vos parapluies, fermés, ouverts, retournés, envolés – le boulevard est venteux -, vos bras nus ou couverts, vos chapeaux de paille d’Italie, vos bonnets péruviens (un peu passés de mode) ou vos chapkas de Sibérie, qui me disent le temps qu’il fait et son ressenti plus distinctement que les meilleures applications météos. Vous  passez à pied, escortés de valises à roulettes ou pas, de chien en laisse ou pas, de caddys pour vos courses ou pas, de landaus/poussettes à une, deux, ou trois places et l’un d’entre vous, passager récurrent, fortiche, maîtrise conjointement une poussette à deux places et une laisse principale subdivisée en trois laisses secondaires terminées chacune par un chien microscopique. Vous passez à bicyclette, personnelle ou communautaire de modèles de plus en plus diversifiés, vous passez en trottinette, pouvant aussi être d’emprunt et non votre propriété, et vous passez encore sur roue électrique solitaire, même si parfois à deux de front vous tenant par l’épaule. Certains vendredis soir ou dimanches après-midi vous passez en troupeau à rollers, gyrophares ouvrant et fermant le cortège accompagné du doux chant des roulements à billes bien huilés ; fonceurs en tête de cortège, à l’horizontale. J’ai parfois envie de descendre vous rejoindre mais si j’ai déménagé dans Paris avec mon vélo, je n’ai pas cru bon de m’encombrer de la paire de rollers que ma confiance en une jeunesse éternelle m’avait fait acquérir, quand j’avais, quoi ? 45 ans ? Roulettes fort peu émoussées.

Mais c’est encore dans vos autobus que j’aime le mieux vous regarder passer. Le 83 Porte d’Ivry/Friedland Haussmann et le 91 Montparnasse TGV/Bastille, du moins quand ils veulent bien rallier leurs terminus officiels sans vous larguer en route, mesquinement, dès Invalides voire Sèvres-Babylone pour l’un, à Gare de Lyon pour l’autre, sans consentir à un tour de roue de plus, débrouillez-vous pour finir. J’étudie votre entassement et/ou la vacuité de tout ou partie du véhicule selon les jours et les heures de passage. Jamais je n’aurais imaginé encore banlieusarde prolongeant par le 91 mon court voyage ferroviaire au delà du Montparnasse monde, collée à un carreau côté circulation de préférence, que d’une fenêtre donnant sur le boulevard j’étais détaillée de la sorte par la locataire dont j’ai pris la place, pour autant que sa curiosité ait égalé la mienne. Principe cortazarien de l’axolotl, je suis des deux côtés, mais chacune à mon tour.

Si vous passez en automobile, de mon troisième étage je ne vous vois pas bien, sauf quand vous frimez aux beaux jours en cabriolet décapotable.  Mais en aucun cas je ne descendrais vous rejoindre.

Grand art perdu de la rature

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Les outils de L’employée aux écritures épargnent à ses lecteurs la vision de ses repentirs, ce n’est pas comme pour le notaire parisien Théodore Girardin dont les minutes rédigées à la plume proposent, en l’espace des deux mois (août-septembre 1781) que j’ai consultés cette semaine, d’infinies variations de ratures. Théodore Girardin officiait rue de Bourbon (aujourd’hui d’Aboukir, Paris IIe arrondissement), près du lieu dit “Les petits carreaux” et les minutes de son étude sont conservées aux Archives nationales sous les cotes MC/ET/XV/939 à 2006.

Filed under du XVIIIe siècle

Habiter Paris (aperçus 4)

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Suite des précédents aperçus : 1, 2, 3.

Il y a dans Paris des rues dont les noms se ressemblent et que je confonds toujours, même habitant désormais à leur proximité relative : les rues Madame, Mademoiselle et Princesse mais ni l’une ni les autres avec Monsieur le Prince, comme on pourrait l’imaginer, celle là trop marquée par le douloureux souvenir de la mort de Malik Oussekine. Autres exemples :  Brézin et Bezout, Boissonade et Boussoulade. Sauf que la rue Boussoulade n’existe pas et n’a jamais existé, la confusion procède d’une erreur de ma part, je crois parfois que la rue Boissonade s’appelle Boussoulade et je me demande bien pourquoi je fais une fixation, au point de vouloir baptiser une rue parisienne de son nom, sur l’abbé Jean Boussoulade certes auteur d’un ouvrage[1] qui m’a bien servi lorsque je rédigeais ma thèse (pourtant non refréquenté depuis). Je confonds encore les rues Laromiguière et Lesdiguières, une seule sur ma rive pourtant, rien à voir géographiquement donc, et des hommes que séparent en outre deux siècles et leurs passions, au premier, celui de la montagne Sainte-Geneviève, les idées, au second, celui du Marais, les armes. Erasme et Descartes : laissez-moi réfléchir, l’une longe mon bureau mais laquelle, celle de l’humaniste ou celle du philosophe ? Et pour rester dans le cinquième arrondissement, je m’embrouille encore, avec Thuillier (Louis) et Toullier (sans prénom), les deux existent et je traîne le vieux remord d’avoir un jour fourvoyé vers l’une (Toullier) un couple qui cherchait l’autre (Thuillier), les envoyant vers le Panthéon. Rues pas si éloignées l’une de l’autre, certes, mais d’où la question m’était posée – près du carrefour Saint-Jacques / Gay-Lussac – gagner l’une puis revenir sur ses pas en quête de l’autre risquait fort de mettre ce couple en retard à un rendez-vous. Rendez-vous qui pouvait être important, médical, et des plus sérieux puisque l’entrée des consultations d’un hôpital spécialisé se fait par la rue Thuillier. Après coup je m’étais dit que forcément c’était cela qu’ils cherchaient.

Depuis que j’habite Paris je comprends que les gens perdus, paniqués, qui cherchaient le métro dans ma ville de banlieue où il n’y en avait pas ne pouvaient être que des Parisiens. Leur effroi faisait peine à voir quand on leur expliquait comment le rejoindre, au moyen d’un autobus, ou quand on leur proposait l’alternative du train qui les amènerait à Montparnasse. Mais l’idée de prendre le train les effrayait au plus haut point, les faisant se sentir tout à coup encore plus égarés et éloignés de Paris qu’ils ne le craignaient. C’était avant le dézonnage de la Carte Orange et la frontière entre les zones 2 et 3 passait entre les stations d’autobus Hébert-Gare et Lazare-Carnot. Il fallait aussi expliquer cela aux égarés anxieux d’âtre en règle avec la RATP qui cherchaient le métro.

Maintenant, ce vers quoi j’aiguille le plus souvent quand on me demande un renseignement, c’est l’hôpital Cochin, le Panthéon, la rue d’Ulm ou l’abbaye du Val-de-Grâce – confondue une fois par une touriste, pas très regardante, avec Notre-Dame de Paris ; je l’avais remise dans le droit chemin de la rue Saint-Jacques.


[1]Jean Boussoulade, Moniales et hospitalières dans la tourmente révolutionnaire : les communautés de religieuses de l’ancien diocèse de Paris de 1789 à 1801, Paris, Letouzay et Ané, 1962, 260 p.

Habiter Paris (aperçus 3)

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Pour servir de suite aux aperçus 1 et aperçus 2 d’un chantier d’écriture lente.

De Paris, longtemps je n’ai connu que deux portes : la porte de Versailles et la porte de Saint-Cloud. Celles vers lesquelles de la cité d’enfance menaient des autobus directs, respectivement les lignes 190 et 136. Il y avait bien aussi la porte d’Orléans dont on savait l’existence, mais le changement d’autobus obligé entre 190 et 195 à l’arrêt « La cavée » en rendait l’accès moins évident ; sans parler du nombre de petits tickets pliés en accordéon à confier au receveur qui augmentait du fait de la correspondance. La porte d’Orléans ne nous était pas plus lointaine mais aborder la ville par son franchissement coûtait plus cher. Trop cher.

Habiter Paris c’est – enfin et joyeusement ! – rentrer dans le rang en ne possédant pas de voiture. Avant notre déménagement du printemps 2013 C. et moi devions nous justifier de notre non-motorisation mûrement résolue et assumée et suscitions parfois sur ce sujet un léger apitoiement dont nous n’avions que faire. Paradoxe : là où, à ma portée et sans aucun effort pour les atteindre, je dispose des transports publics qui me manquaient en banlieue, je les néglige souvent et marche le plus possible. Tout ce qui m’est accessible en 30-35 minutes d’un bon pas, soit, grosso modo, tout ce qui se situe dans un rayon de 3 km ou presque, je n’y vais pas autrement (sous réserve que la météorologie y mette du sien). Je vous parle à vol d’oiseau et je ne vous cache pas que talons aiguilles merci bien pas pour moi. J’ai tracé sur le plan de Paris d’un calendrier de la Poste à terme échu, la superficie délimitée par mon rayon d’action piéton. Pas au compas, plus personne autour de moi n’en possède, mais en déplaçant circulairement, le plus rigoureusement possible, un double décimètre dont je maintenais l’origine sur mon port d’attache. J’ai calculé mon aire de marche : 28,26 km2 (2826 hectares) soit 268/1000e de la surface de la capitale, un peu plus du quart. Encore que mon cercle déborde sur la banlieue entre la Porte de Vanves et la Porte d’Italie et même, à hauteur de ce qui me semble être Arcueil mais ce n’est pas écrit et pour cause, de la limite inférieure du cadrage du plan de la Poste. J’exprime ma surface en millièmes de co-propriété pour mieux la posséder : avec Paris je suis assez possessive. Je calcule aussi le périmètre de cette aire de marche, 18,84 km, mais plus par souci d’exhaustivité arithmétique qu’autre chose, n’ayant aucune intention d’en faire le tour ; pour ordre de grandeur, je constate que c’est à peu près la moitié de la longueur déroulée du boulevard périphérique. Autre paradoxe : désormais cernés de la profusion des taxis ou de leurs émules dont l’absence en banlieue, à certaines heures de la nuit, complique terriblement la vie, nous n’en avons plus besoin.

Lire la suite : aperçus 4.

Le ciel ce jour-là

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comme si Rothko était passé par là


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