L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 13)

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Un jour dans la vitrine d’une agence immobilière, je me suis vue dans ma cuisine, entre les lamelles des stores vénitiens réglées bien à l’horizontale. La photo illustrait l’annonce invitant à acquérir une chambre de bonne située dans un immeuble face au nôtre au-delà des deux cours, 7esans ascenseur ; sa vue, faute de mieux, pour argument de vente. Je ne me suis pas immédiatement reconnue, éprouvant d’abord un sentiment d’étrange familiarité avec ce qui était montré, sans comprendre encore que c’était de nous qu’il s’agissait, que j’étais face à un autoportrait de ma façade sur cour. J’avais repris mes esprits et mes repères en reconnaissant la cage d’ascenseur vitrée en saillie sur notre cour, desservant la partie la plus noble de l’immeuble. L’annonce en vitrine avait fort à faire pour magnifier 8 m2 sans confort et c’est pourquoi insister sur la vue panoramique, ses vastes perspectives sur quelques monuments bien parisiens (on ne parlait pas de ma cuisine), était judicieux. J’étais heureuse de nous voir, pour une fois, comme dans la peau de ceux d’en face, d’un peu loin mais assez distinctement. Curiosité satisfaite sans devoir aller avouer mon nombrilisme aux habitants du vis à vis, à supposer que je parvienne à m’introduire dans leur immeuble. Soulagée de na pas avoir à demander poliment l’accès à une fenêtre le temps de jeter un coup d’oeil dans ma direction, en promettant que je ne regarderai rien d’autre chez eux, ne vous dérangez pas, je ne fais que passer, juste pour voir là-bas si j’y suis. La FNAIM l’a fait pour moi, merci.

L’immeuble dans lequel la chambre cherchait preneur est assez incompréhensible : élevé en belle façade sur la rue perpendiculaire au boulevard, mais totalement dépourvu d’accès par cette rue autre qu’une petite porte métallique ouvrant sur les caves mais toujours fermée. Entrer dans cet immeuble clos en façade d’apparat, suppose de tourner le coin de la rue, prendre le boulevard, avancer jusqu’au troisième immeuble, en franchir la voûte pour traverser sa cour en biais. Une allée dallée guide les pas vers les deux entrées de l’immeuble dont une de service. Standing assuré mais les deux portes, la prestigieuse, à double battant avec son petit perron au haut de trois marches, et sa parente pauvre, étroite et de plain pied, sont si proches l’une de l’autre que les gens des chambres de bonnes et les gens des grands appartements rentrent et sortent de chez eux au coude à coude. Sur les cours donne aussi un immeuble collé à aucun autre, au point que l’on se demande comment il est arrivé là, l’intrus raccordé à rien, et s’il n’a pas été tout bonnement posé là, livré travaux finis, tombé du ciel. Mais il y a longtemps, c’est de l’ancien.

Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus) : j’ai commencé à publier des extraits de cette écriture en cours à l’occasion du 5e anniversaire de mon installation à Paris intra muros, le 29 avril 2018, on peut les retrouver tous en remontant à partir du précédent.

En faut-il vraiment pour tout le monde ?

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Il y a des choses dont on croit qu’elles n’existent plus et puis un jour on les recroise, dans une vitrine ou ailleurs. Comme ce modèle de cendrier, encore en vente, sans prix affiché, dans une quincaillerie-droguerie du quartier. Je me souviens bien de ces cendriers : on appuyait sur le piston, une petite trappe s’actionnait et la cendre ou le mégot disparaissait au moins de la vue, de l’odeur peut-etre pas, dans le réceptacle. C’était un temps où les fumeurs étaient plus nombreux et plus gros (fumeurs) qu’aujourd’hui. Il y en avait même encore dans ma famille. Ce type de cendrier me semblait alors la perfection faite cendrier, prodige technologique (la pression générant un mouvement rotatif de l’opercule de fermeture) et comble de l’élégance, posé sur une table basse, à proximité d’un fauteuil et d’un porte-revues en fer forgé. S’il n’y en avait pas chez nous – je ne vois pas mon père escamoter de la sorte ses mégots de gitanes papiers maïs ou autres confectionnés maison – il y en avait un en usage pas bien loin. Mais dépourvu de toute inscription. Un modèle granité ton sur ton, sans fioritures, sans esprit. Encore heureux.

A vrai dire, autant que la résurgence de l’objet c’est aussi son message qui m’arrête. Je ne pensais pas non plus qu’il y eût encore, par les temps qui courent, un marché pour cette bêtise, raz de zinc ou de caniveau, là où finissent, crachés, les mégots. Que l’on produise de nos jours, en allant chercher un graphiste, cette horreur n’ayant pas même l’excuse de venir d’un siècle, le précédent, moins regardant sur les double sens. Mais aujourd’hui : espérer vendre ça ? A qui ? Pour offrir (avec un gros clin d’oeil) ou pour convenance personnelle ? Ce lundi, la boutique était fermée, impossible d’entrer, faire mine de m’y intéresser, m’enquérir du prix, soulever le cendrier en quête du tampon d’un lieu de fabrication et, malencontreusement le laisser tomber. Un accident est si vite arrivé.

Certains jours je me demande s’il existe encore des ramasse-miettes et des pinces à sucre. D’autres mécanismes que j’aimais bien actionner à la fin des repas de famille. Mais si c’est pour les retrouver réduits à dire des inepties dans une vitrine…

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Poétique de la voirie (38)

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Un petit pan de mur jaune

citron

jamais n’abolira la tombée du jour

Habiter Paris (aperçus 12)

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(Pour retrouver les aperçus antérieurs, rembobiner à partir du précédent)

En 1923, un habitant de l’immeuble, Marcel C., qui n’avait jamais fait parler de lui, rédacteur principal à la préfecture de la Seine, est retrouvé mort la gorge tranchée à coups de rasoir dans la forêt de Saint-Germain. Un suicide selon Le Matin du 11 septembre 1923 relatant la découverte du cadavre quelques jours plus tôt. L’acte consigné le 6 septembre à l’état-civil estime que le décès s’est produit « vers le 1erseptembre ». Le Recueil des actes administratifs de la préfecture du département de la Seine situe deux étapes de sa carrière de gratte-papier : rédacteur de première classe à l’administration centrale de l’Octroi de Paris en 1915, puis rédacteur principal de troisième classe dans le même service en 1918. Né le 22 septembre 1881, à Paris, IIIe arrondissement, l’homme est âgé de 42 ans quand il se donne la mort aussi je me demande si, dans notre immeuble, il vivait seul ou en famille. Désireuse d’en savoir plus sur lui, je tente ma chance aux Archives de la Seine, boulevard Serrurier, où les recensements parisiens sont conservés. J’en apprendrai là-bas plus sur lui mais aussi sur ses voisins.

Recensement le plus ancien consultable : celui de 1926. Un peu tardif pour y rencontrer des primo-occupants qui devraient ne pas avoir bougé depuis 35 ans. En 1926 l’immeuble compte 22 logements ou ménages en terme de recensement ; nous sommes moins nombreux aujourd’hui, des cloisons ont dû bouger et même disparaître au sixième si l’étage avait logé d’abord des bonnes (en 1926, deux familles comptent encore une domestique dans leur ménage, des jeunes femmes, l’une bretonne l’autre normande). Les 53 habitants recensés ont tous la nationalité française, une moitié sont natifs de Paris et des vieux départements de la Seine et de la Seine-et-Oise, les autres y sont montés de leur province. Ce qui est frappant, c’est le déséquilibre des sexes : 34 femmes et 19 hommes : on a beau savoir les ravages de la toute récente Première Guerre mondiale, en mesurer les effets sur la photographie des habitants d’un immeuble parisien en 1926 stupéfie. Et si l’on considère la population adulte, les seuls majeurs, c’est évidemment pire : 13 hommes et 30 femmes. L’agent recenseur place autant de femmes que d’hommes dans sa colonne « chef de famille », onze et onze, les femmes qui mènent seules leur barque sont huit veuves et trois célibataires endurcies (dont une bibliothécaire de la Sorbonne qui vit avec sa vieille mère et une surveillante de Cochin, médaillée, retraitée). Le désespéré de la forêt de Saint-Germain a bien laissé dans l’immeuble une veuve, Denise C. née à Paris comme feu son époux, cinq ans après lui. Ils s’étaient mariés à Vincennes en 1910 m’apprend l’état-civil, lui déjà rédacteur à l’Octroi ; elle qui était sans profession à 24 ans travaille désormais comme caissière. Conséquence de son veuvage cet accès tardif à l’emploi. Pas d’enfants en 1926 dans le ménage dont elle est devenue chef, ou s’ils en ont eus, ceux-ci ne vivraient pas ou plus avec leur mère.  Je jette un coup d’oeil au recensement suivant, celui de 1931, la veuve Denise C. n’est plus là : trop cher le loyer ici avec son salaire de caissière ?

Les doyens de l’immeuble sont le vieux le couple de concierges lui né en 1845, elle en 1848, donc lui 81 ans, elle 78 ; je les imagine dans la place depuis l’origine. En 1926, ils commencent à en avoir plein le dos et les mollets de frotter les escaliers, balayer la cour, monter le courrier, mais restent attachés à leur loge. Cinq ans plus tard, au recensement de 1931, les deux octogénaires, déclarés « sans profession », sont passés dans l’immeuble mitoyen où je les retrouve sans les chercher. Ils n’ont pas eu loin à pousser leur attirail. Leurs successeurs à la loge, dans la pleine force de l’âge, ont pu leur prêter la main. La nouvelle concierge, venue des Vosges comme son mari, a 34 ans et lui, un gardien de la paix, 29. En 1931 comme en 1936, la libraire, puisque c’est une libraire qui accueille dans la boutique/galerie, est toujours-là, adresses personnelle et professionnelle confondues, avec son époux, chef de fabrication dans une imprimerie ; des Parisiens tous les deux, nés en 1896. Leur affaire m’intéresse - j’aime l’idée de ce lieu animé ayant existé un temps dans l’immeuble, par déduction probablement installé là où nous connaîtrons un fleuriste puis le bureau de tabac. En creusant,  je découvre que la librairie est aussi une petite maison d’édition, du moins pour les oeuvres de l’époux de la libraire répertoriées au catalogue de la Bibliothèque nationale de France. A voir. Imprimeur, certes, note à son propos l’agent recenseur mais il est aussi par ailleurs auteur et illustrateur. Contrairement à la libraire, la pharmacienne des années 1930 n’a jamais habité sur place : pas trace d’elle ni d’aucun professionnel de cette profession dans les colonnes des recensements que je consulte.

Suspense (et déconvenue) en Archives

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Soit une journée passée cette semaine dans la salle de lecture si agréable des Archives nationales, site de Pierrefitte-sur-Seine ; on y travaille vraiment très bien une fois atteint par la ligne 13 du métro le terminus Saint-Denis université. Les Archives sont à quelques minutes à pied de la station. C’était mercredi et j’avais réservé à l’avance diverses cotes ayant trait à mes deux chantiers en cours. L’un personnel sur les chercheuses et chercheurs de la Caisse nationale des sciences (ancêtre du CNRS) dans les années 1930, l’autre collectif, l’édition du journal du libraire parisien Siméon Prosper Hardy (le septième volume portant sur les années 1781-1782 est annoncé pour décembre aux éditions Hermann).

C’est pour celui-là que j’avais commandé la cote F/22/1034, relevant des archives de l’administration des tontines et de la Caisse Lafarge (1791-XIXe siècle) et correspondant plus précisément au “Fichier des propriétaires d’actions sur têtes françaises”. J’avais repéré que parmi ces propriétaires figuraient des “Hardy” dont l’inventaire ne précisait pas les prénoms ; Siméon Prosper étant mort en 1806, il avait eu le temps de placer quelques économies dans cette banque-caisse d’épargne. Ne sachant quasiment rien de sa vie entre l’arrêt de son journal le 14 octobre 1789 et sa mort le 16 avril 1806, l’investigation méritait d’être menée.

J’ai d’abord été intriguée par le format du carton d’archives, je n’en avais jamais pratiqué de cette forme beaucoup plus cubique que les boîtes  ”Cauchard” habituelles, plus plates et franchement rectangulaires.

Etonnée encore, ficelle dénouée et couvercle soulevé, de découvrir à l’intérieur, rangés verticalement, ce qui ressemblait à quatre livres à vieilles reliures, chacun protégé par un cartonnage léger.

Le cartonnage épluché, apparaissait une reliure en mauvais état, maintenue par une sangle aux deux picots de fermeture rouillés, qui ne devait pas être ouverte tous les jours.

J’ai compris, lisant les inscriptions sur le dos que les quatre reliures découpaient l’ordre alphabétique et j’ai cherché le volume renfermant la lettre H ; il irait jusqu’au N.

Et une fois la sangle aux picots rouillés défaite, il s’agissait bien d’un fichier et non d’un livre, les fiches nominatives étant soigneusement empilées et serrées à l’intérieur de la reliure. Malheureusement, aucun des trois Hardy épargnants n’était prénommé  Siméon Prosper ; celui qui m’attendait sur le dessus de la pile était un Jean Baptiste Louis. Raté. Coup d’épée dans l’eau.

Avant de ranger soigneusement les quatre reliures et leurs protections dans le carton cubique, je suis allée voir ce qu’il en était tout à la fin du Z et j’ai découvert que dans la dernière tranche alphabétique on avait astucieusement glissé une petite ficelle traversant tout le paquet de fiches, renforcée d’une rondelle cartonnée, évitant un fastideux travail de reclassement au cas où celui-ci échapperait des mains d’un maladroit. Sage précaution et même principe que la tringle transperçant les fiches 75X125 des fichiers à tiroirs en bois ciré de nos débuts.

Une jonquille par temps de chrysanthèmes (offerte par Pierre Bergounioux)

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La parution cette semaine du riche Cahier de l’Herne consacré à Pierre Bergounioux (127e de la collection) permet à L’employée aux écritures préposée (par elle-même) à la tenue du calendrier de l’éclosion de la première jonquille sur le talus de Gif-sur-Yvette, depuis 1991, d’anticiper sur la parution du prochain Carnet de notes.

Le Cahier de l’Herne Pierre Bergounioux nous offre en effet un extrait des notes de ce prochain Carnet, couvrant les jours du samedi 1er décembre 2018 (Sa 1.12.2018 dans la graphie de l’auteur) au lundi 4 février 2019 (Lu 4.2.2019). Et la jonquille primeure est bien là où on l’attend :

Lu 14.1.2019 Debout à sept heures moins le quart [...]. Il a fait doux, sous les nuages, et la première jonquille déplisse sa corolle à la place habituelle, sur le talus.

Restera bien sûr à compléter la série avec les éclosions 2016, 2017 et 2018 puisque nous en étions arrêtés à 2015. Patience, patience, patience et en attendant il me reste beaucoup à lire dans la revue : j’ai évidemment commencé par les extraits du Carnet inédit.

Pierre Bergounioux dévoile également dans le Cahier de l’Herne un extrait du journal tenu par ses parents, Raymond et Andrée Bergounioux – au sommaire sous le titre “Journal tenu par les parents (1952)” – par lequel j’ai poursuivi ma lecture. Pour mémoire, des pages du même journal parental avaient été divulguées dans un numéro des Moments littéraires (n° 24, 2e semestre 2010) que j’avais évoqué ici. Toujours aussi émouvant de remonter, une génération en amont, aux limbes de cette écriture des jours (et du soin des enfants) qui noircira des milliers de pages sous couverture jaune Verdier.

PS 1 : Pour faire le tour des extraits d’ores et déjà lisibles du prochain Carnet de notes, je signale que les pages “Lu 23.10.2017″ à “Di 29.10.2017″ sont parues il y un an dans un autre numéro des Moments litéraires (n°40, 2e semestre 2018) qui réunissait les extraits des journaux couvrant cette même semaine de l’automne 2017 de 25 écrivains. Lecture fascinante que cette juxtaposition des 25 tranches de vie concomitantes. A lire aussi, octobre 2018, Lu 1.10.2018 à Me 31.10.2018, dans Pierre Bergounioux : le présent de l’invention (dirigé par Laurent Demanze, éd. Passage(s), 2019, avec petite contribution de L’employée aux écritures déjà évoquée sur le blog). Enfin, dans La Nouvelle Revue française, n°634, juillet 2019, l’extrait correspondant au mois de juillet 2018 a été publié. C’est tout ce que j’ai repéré.

PS1 bis Mais le Notulographe complète heureusement mon repérage, merci à lui : dans la revue Europe, n°1057 de mai 2017 a été publié le mois de juillet 2016.

PS 2 : Pour continuer votre lecture sur ce blog par quelques autres articles dans lesquels il est question de Pierre Bergounioux :

Tristesse des mois en -bre (selon Pierre Bergounioux)

Compression d’étés bergouniens

Lui et nous : à propos du “Carnet de notes 2011-2015″ de Pierre Bergounioux

Jonquilles primeures à Gif-sur-Yvette : suite des Carnets de Pierre Bergounioux

“Vies métalliques”, rencontres avec Pierre Bergounioux

Enfin visibles à Paris : des ferrailles de Pierre Bergounioux

Mots de la fin (provisoire) du Carnet de notes 2001-2010 de Pierre Bergounioux

Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2001-2010, lecture in progress

Lecture en cours : Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2001-2010

“Un concert baroque de soupapes”, Pierre Bergounioux sculpteur

Dans Les moments littéraires, Bergounioux

Histoire, littérature, sciences sociales – et Bergounioux

D’une page 48 de Bergounioux, et tout son monde est là

Couleurs Bergounioux (au couteau)

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Poétique de la voirie (37)

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Aucune excuse pour ne pas écrire

la poétique de la voirie

quand la voirie distribue les crayons

Habiter Paris (aperçus 11)

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(Pour retrouver les aperçus précédents, rembobiner à partir du n°10)

A grandir dans une cité de banlieue aux immeubles dépourvus de mitoyenneté, chacun son « bâtiment », sa lettre, son chiffre pour le distinguer de ses pareils, et tous entourés de pelouses qui ne s’appelaient pas encore « privatives », je mets longtemps à comprendre le secret des pâtés de maisons parisiens, les immeubles cachés derrière ceux en façade sur rue. Je ne soupçonne pas les entrelacs du bâti faute d’avoir été invitée à pousser les portes cochères haussmanniennes de la capitale dans mes jeunes années : à qui aurions-nous rendu visite en pareilles demeures ? Nous ne fréquentions que des gens logés à la même enseigne que nous. Je découvre tardivement le contraste entre le recto, alignements sur rue, soignés, ouvragés, ornés, et le verso, sur cour, moins soigné, à l’économie, les courettes puits de lumière sur lesquelles donnent les cuisines et leurs garde-manger en saillie. La place peu reluisante des bonnes. Je suis pareillement lente à intégrer le principe des cheminées dressées en rang au garde à vous sur les toits de la ville, la multiplication des conduits nécessaires à l’évacuation des fumées s’élevant des foyers d’une salle–à-manger, d’un salon ou d’une chambre. Le HLM d’enfance pourvu de radiateurs, au grand soulagement de ses occupants dont certains avaient avant d’arriver là manié le sceau et la pelle à charbon ou fait du petit bois pour se chauffer, nous abritait sous un toit plat et lisse. Que des cheminées soient encore en usage dans des appartements et que des Parisiens s’enorgueillissent de leurs flambées dépasse longtemps mon entendement. Si la cheminée (unique) et son attirail de chenets et de soufflets trouvait place obligée dans ma maison originelle puis de vacances, dans laquelle il convenait d’allumer un feu aussitôt qu’arrivés quelle que fût la saison, leur présence dans des appartements en ville m’était inconcevable. Même incompréhension devant la glorification immobilière urbaine des « poutres apparentes » – en réalité des solives -, dont nos plafonds d’HLM banlieusards étaient également dépourvus. Leur présence me semblait, à l’instar de celle des cheminées, évidente dans de campagnardes maisons de plain-pied dénuées de tout confort mais incongrue en étage dans des appartements « bourgeois ». Des cheminées et des poutres en ville : pas de quoi être fier.

À mon ignorance initiale de ce que cachaient les façades sur rues parisiennes je relie certaines de mes pratiques photographiques aujourd’hui ; l’attrait irrésistible pour mon objectif du moindre interstice, de la moindre brèche résultant d’une démolition. Je passe devant le vide mal masqué par la palissade de chantier, devine la terre rase en attente de construction, me réjouis du jour éphémère offert aux occupants du deuxième rang, pour ne pas dire de seconde zone, que je plains d’avoir eu jusqu’alors la vue bouchée par les m’as tu vu donnant sur la rue, et je photographie. Je songe au bonheur d’accéder un temps à un supplément de lumière naturelle, un supplément d’âme de la ville quand enfin les habitants masqués voient ce qu’il se passe ailleurs que dans la cour sur laquelle ils donnent. Au calme, n’a pas manqué de souligner l’agence, pour faire passer la pilule de l’horizon obscur qu’elle cherchait à vendre ou à louer à prix d’or. J’archive ces instants fugaces d’histoire de la ville, configurations échappant à l’ordre voulu des premiers bâtisseurs.  Accidents de l’alignement urbain oubliés dès que la dent creuse sera comblée et les fenêtres des immeubles sur cour rendus à leur invisibilité. Heureusement que je suis passée par-là.

Habiter Paris (aperçus 10)

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Pour faire suite aux aperçus neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un. Extraits d’un chantier d’écriture qui prend son temps.

Il y a des gens qui ont le déménagement triste, comme on dirait du vin, moi j’ai le déménagement gai, pour ne pas dire euphorique. Je jubilais dans mes langes, à six mois en mai 1956, quittant en famille ma campagne de naissance pour la banlieue parisienne. Six mois au vert forcé suffisants pour éprouver ma vraie nature : citadine. De la montée vers la ville des villes, le plus dur était fait. N’avoir vécu que des déménagements souhaités, avec à la clé des gains de commodités ou de proximités intéressantes, prédispose à avoir le déménagement gai. Souvent en jeu aussi un gain de surface mais pas forcément : mon espace vital s’est successivement agrandi (1956), rapetissé (1977), rapetissé encore (1983), agrandi (1988), agrandi encore (1999) et finalement rapetissé (2013). Jamais de quoi pleurer sur les mètres carrés perdus en route puisque le déménagement tendait toujours à mettre leur nombre (et leur distribution cloisonnée) en adéquation avec une suite changeante, somme toute banale au fil d’une vie, de configurations personnelle ou familiale. Les murs poussés, nous étions plus nombreux à cohabiter ; une surface revue à la baisse entérinait des éloignements. Le dernier rétrécissement, drastique, condition nécessaire du franchissement du périphérique, procédant lui-même de ce type d’adaptation : un jour les enfants déménagent pour leur propre compte. Moi, que ce soit pour plus grand ou pour plus petit, toujours ravie de bouger, même en 1999 quand je revenais sur mes pas, comme au Monopoly j’aurais reculé de trois cases, rétrogradant – de 800 mètres – pour atteindre Paris Notre-Dame alors qu’auparavant chaque déménagement m’en avait sensiblement rapprochée. Ce soir de février 1999, nous installant dans le vaste appartement en rez-de-chaussée du petit immeuble au bout de l’allée, entouré d’un jardin prolongé d’un petit bois, nous avions pensé que pour trouver mieux après avoir habité là, nul autre lieu banlieusard ne souffrant la comparaison, un changement de décor radical s’imposerait que seul Paris pourrait offrir.

Ce sont les quelques déménagements d’amies auxquels j’ai prêté la main, des samedis de ma jeunesse, qui m’ont appris que tout le monde ne les vivait pas dans l’allégresse. C’était parfois arriver à huit heures le matin, pleine d’allant, et découvrir l’amie en partance assise par terre, entre un amoncellement de cartons vides, collectés les jours précédents à la supérette du coin, et un fatras de paperasses et de photos, occupée à trier sa vie entière, ses oeuvres et ses amours. Voire relire systématiquement ses rédactions, puis compositions françaises puis dissertations, conservées depuis le cours moyen. Toutes archives qui auraient dû remplir les dits cartons ou des sacs poubelles : au choix. Pareil chamboulement de primes années paralysant celles retrouvées assises par terre au milieu du désastre, pas prêtes du tout à lever le camp. Les livres encore sur les étagères, les vêtements sur leurs cintres dans la penderie, les casseroles et paquets de nouilles dans le placard de la cuisine et le frigo, resté branché, pris dans ses glaces. L’amie au déménagement triste incapable de passer à l’acte, de remplir ni scotcher le moindre carton, laissant ses renforts prendre ses affaires en main, à tous les sens du terme et sans états d’âmes. Même s’il s’agissait le plus souvent de vider une chambre de bonne ou un minuscule studio aux murs tendus d’une toile de jute dont, une fois les étagères démontées et l’affiche du Cuarteto Cedron dépunaisée, on découvrait à quelle point le tissus pochait et engrangeait la crasse de la ville. Une chambre ou un studio toujours haut perché et sans ascenseur. L’impréparation retardait immanquablement les opérations, aucun casse-croûte n’était prévu pour midi, heure à laquelle chacun aurait dû regagner ses pénates après détour de certains pour rendre le break à ses généreux prêteurs. A midi, les meilleures volontés érodées par les colimaçons des escaliers et par  un soupçon de fringale, réorganisaient mentalement la suite de leur samedi et décidaient de ce qui passerait à l’as.

Poétique de la voirie (36)

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Parfois c’est simple

comme une voyelle

parfois c’est un peu plus compliqué

c’est l’écriture

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