L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Généalogie des étiquettes

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Ces jours-ci – mais ne bougez pas, il est vendu -, dans la vitrine de la brocante du boulevard, ce meuble à tiroirs mal photographié mais j’aime assez que la ville s’y reflète. Il provient probablement de la boutique d’un quincaillier de quelque importance qui stockait là ses vis, ses boulons, ses clous et ses tire-fonds, dimensions et modèles assortis. Ce qui m’arrête à sa hauteur ce sont les étiquettes des tiroirs, et plus précisément leur généalogie.

Parce que, à y regarder de plus près, il apparaît que ce meuble n’a pas toujours eu la même utilisation. Glissées à l’intérieur du petit cadre métallique, faisant aussi office d’accroche tiroir pour les ouvrir, les plus anciennes étiquettes composent un ordre alphabétique, malaisé à lire sur mes photos mais faites moi confiance, des débuts de mots, sans doute des noms propres, s’enchaînent. J’en conclus que dans une vie antérieure à leur usage commercial, ces tiroirs ont été ceux d’un fichier alphabétique. Pas celui d’une bibliothèque, le format ne s’y prête pas, on dépasse largement le 75X125 standard, sans secret pour moi depuis mon expérience d’intercaleuse de fiches “Auteurs et Anonymes avant 1960″ dans l’inoubliable (pour qui l’a connue) salle des catalogues de la Bibliothèque nationale, 58 rue de Richelieu. Dans ces tiroirs bien plus haut que larges, je rangerais plutôt des formulaires administratifs renseignés par des administrés, bien avant la dématérialisation générale, mais lesquels ? Ce qui est certain c’est que les tiroirs devaient être sortis/rangés fréquemment puisqu’on avait pris soin de les numéroter à leur base pour faciliter leur remise en ordre. Il est même probable, vu l’importance du meuble, que plusieurs employés aux écritures en extrayaient en même temps des tiroirs et qu’un petit marche-pied en bois aidait à atteindre les rangées supérieures. Le meuble est haut et ses tiroirs remplis de fiches cartonnées devaient, à bout de bras, peser leur poids. On les saisissait précautionneusement à deux mains : pas trace de tringle qui auraient éviter le désastre du déclassement en cas de chute.

Après quoi, le recyclage quincaillier du fichier voit défiler plusieurs générations d’étiquettes, toutes écrites à la main. Agrafées pour les plus anciennes, découpées dans des feuilles de papier ordinaire, puis collées sur le bois, toujours papier lambda, puis, petit raffinement, étiquettes scolaires éventuellement adhésives. Peut-être que la quincaillerie était de ces maisons de commerce affichées fièrement “De Père en Fils” en faisant fi du reste de la famille qui n’y était pourtant pas pour rien. Pas trace de scotch, celui-ci n’aurait de toutes façons pas adhéré bien longtemps au bois.

Arrêtée devant la vitrine, je me dis que je dois être un peu trop sensible aux étiquettes. D’abord je me demande ce qu’il est advenu de toutes celles que j’ai écrites et insérées, comme il se devait, sur l’avant des tiroirs du fichier “Auteurs et Anonymes avant 1960″ de la salle des cat’ (comme on disait entre nous dans l’équipe). Ensuite je repense au pouvoir de celles dont subsistaient les traces sur les portes des vestiaires métalliques photographiées par Antoine Stephani dans la débâche pré-démolition de l’usine Renault de Billancourt, et qu’il m’avait fallu m’y confronter pour dénouer mon écriture.

Quant à l’étiquette “vendu – réglé”, la plus récente fixée sur le meuble à tiroirs qui avait d’abord été un fichier, elle ne m’attriste pas trop : d’une part on aurait eu un peu de mal à le caser dans l’appartement, d’autre part des vis, des clous, des boulons, des tire-fonds on en possède assez peu. Il aurait donc fallu changer une fois de plus les étiquettes.

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Montparnasse monde à l’étude (ou : Vasarely au travail)

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Donc tout avait commencé par des traits tracés bien droits, au crayon noir, sur du papier millimétré comme vous et moi en achetions une pochette à chaque rentrée scolaire, avant que se déploient les recherches de couleurs – l’exposition Vasarely Le partage des formes qui se tient en ce moment à Beaubourg (et jusqu’au 6 mai 2019) nous en fournit la preuve -

pour finalement s’appliquer aux deux extrémités du hall Maine de la gare Montparnasse : Victor V. avait trouvé la bonne formule, dominantes rouge/violet d’un côté, dominante vert/bleu en réplique de l’autre. J’ai aimé revenir ainsi au Montparnasse monde se cherchant avec l’artiste. Dans mon fonds de photos, je n’en retrouve qu’une sur laquelle son oeuvre apparaisse, mais je reste fidèle au principe respecté quand je m’adonnais à mes exercices de gare  : pas de photos faites exprès, toujours de la saisie au vol.

Pour ce qui est de la dominante gris régnant partout ailleurs, j’avais, à l’époque où je tenais chronique des lieux, écrit :

Gare grise, mais de toute la gamme chromatique des gris. Unis le plus souvent, plus ou moins dégradés par l’usure générale, mais aussi granités des bordures de quais ou des marches des grands escaliers à l’ancienne du hall Maine – qui tremblent sous nos jambes par moment sans qu’on comprenne pourquoi, par quelle loi mécanique de déformation nécessaire à cette imbrication complexe d’escaliers et d’escalators suspendus dans un grand vide. Ailleurs, gris mats ciment, luisants béton, brillants métal ; sans oublier l’anthracite crasse toujours prête à rajouter sa couche ni le gris souris des souris qui traversent les traverses. Montparnasse monde gris répétitif (comme certaines musiques que je goûte assez). Nuancier de la gare dicté sans nuance par celui des matériaux qu’on ne s’est pas amusé à peindre – une surface pareille et puis, des goûts et des couleurs, allez mettre tout le monde d’accord ! Il y a juste ces deux murs en vis à vis, aux deux extrêmités, du hall Maine confiés, a fresca, à un artiste cinétique bien dans le goût assez pompidolien de l’époque à laquelle on avait reconstruit la gare en lui faisant prendre un certain recul.

Mais, tout ce gris, n’en parlez pas à Jean Echenoz, il lui fait froid dans le dos.

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Araignées de Louise : encore une

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L’employée aux écritures aime les araignées de Louise Bourgeois, les collectionne, et les partage toujours sur le blog quand elle en rencontre dans ses pérégrinations.

Donc après celles de la DIA:Fondation à Beacon, du Whitney à New York, du Guggenheim de Bilbao, de l’exposition Women House à la Monnaie de Paris et de l’exposition de la galerie Karsten Greve, voici celle du prodigieux (et assez unique en son genre) National Museum of Women in the Arts de Washington. Toute la famille  se porte bien sur ses pattes fines.

Un musée qui avait vraiment tout pour me plaire, collections permanentes des mieux composées et contrastées – je ne m’attendais pas à trouver là une sculpture de Sarah Bernhardt à côté de l’Acid Rain de Chakaia Booker

(excusez du pneu) et exposition temporaire qui m’a permis de découvrir les oeuvres d’Ursula Von Rydingsvard, dont ce Thread Terror .

Et je ne vous parle pas de la boutique… Je passais par là dimanche après-midi, après la fin des sessions de la foisonnante 50e Northeast Modern Language Association Convention (NeMLA) à laquelle j’avais participé les jours précédents : merci encore Rebecca.

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Vue sur marché : saisi et à saisir

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Voulez-vous renouveler votre batterie de cuisine ? J’en ai justement sous ma fenêtre

vous préférez changer vos meubles ? suffit de me demander

c’est plutôt un pull à rayures que vous cherchez ? j’en ai aussi

et des bijoux pour aller avec ? fouillez et vous trouverez

vous mangerez bien un morceau après ça ? bel arrivage de fruits légumes

petit coup de fatigue ? mais asseyez-vous donc, faites comme chez vous

Et si vraiment rien ne vous convient, montez votre propre affaire : j’ai un stand libre à vous proposer.

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Poétique de la voirie (25)

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Relier

quoi qu’il en soit

relier

sans se laisser marcher sur les pieds

Partage indécis des eaux

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Il faudrait savoir au vu de ce nouveau modèle de plan de Paris

qui nous transporte dans Manhattan au dos des abribus (mais c’est un leurre)

dans quel sens coule la Seine

et si ses eaux s’écoulent mieux de haut en bas que de long en large.

Poétique de la voirie (24)

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Le  bleuissement du lierre

de quoi est-il le signe ?

Habiter Paris (aperçus 9)

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L’appartement donne aussi sur cour mais ça n’a rien à voir ou plutôt tout autre chose, à regarder par trois fenêtres - nettoyées moins souvent que celle ouvrant sur le boulevard, j’avoue. Des fenêtres qui ne sont pas bêtement alignées mais disposées en L : un angle droit oppose une chambre à la cuisine et à une autre chambre. De chambre à chambre, ou de chambre à cuisine, il nous serait loisible, de nous faire signe, voire fenêtres ouvertes et en nous penchant de nous parler ; nous économiserions des pas le long du couloir qui forme la hampe du L. Mais quand je compte mes pas sur mon téléphone c’est pour en faire plus, pas moins, et atteindre les  10000 quotidiennement recommandés. Les quatre petites ouvertures de la hampe du L augmentées de la fenêtre sur rue et des trois sur cour confèrent à l’appartement une quadruple exposition. Privilège rare, à faire se damner l’agent immobilier qui sème à tout vent des courriers obséquieux destinés à réveiller en nous les vendeurs potentiels, sans savoir que, locataires, il ferait beau voir que nous vendions le bien d’autrui. Mal nous en prendrait avec, à la clé, logement en cabane garanti, pour lui comme pour nous, et pas forcément dans la prison du quartier, tout juste rénovée.

Nos fenêtres sur cour donnent en réalité sur deux cours, vastes, sur une courette presque invisible, on la devine seulement, et pour être exhaustive, sur deux terrasses de belles surfaces. Sur les cours contiguës donnent les fenêtres de six immeubles (en comptant le nôtre), cinq anciens et l’immeuble récent aux deux terrasses d’appartements de premier étage, aménagées sur le toit d’un local de plain pied à usage professionnel. Au bas mot, sur cour, nous nous invitons dans 80 appartements en passant par près de 150 fenêtres, les plus facilement repérables étant celles des cuisines avec leurs dispositions et équipements assez uniformes, souvent ouvertes ou entrouvertes pour cause de vapeurs. Celles des pièces d’eau, plus petites et à verre cathédrale, aisées aussi à identifier.

Les habitants, eux, je ne les repère pas, sauf un, toujours chez lui, appartement prolongé de l’une des deux terrasses. Un homme d’un certain âge, un homme vivant seul et qui écrit à son bureau dépourvu d’ordinateur, tous les jours, tout le jour et en soirée aussi. De sa chambre qui communique avec son bureau, il laisse le store à demi baissé mais pas au point de nous cacher son lit à courtepointe rouge, franges traînant au sol, sur lequel il s’accorde les après-midis une petite sieste, crâne dégarni tourné vers nous. Un homme qui ne part jamais en vacances, ou alors nos calendriers d’absences seraient parfaitement synchronisés ; ce qui pourrait arriver une fois, mais pas systématiquement depuis cinq ans, je ne crois pas. Un casanier donc et qui ne profite même pas de sa terrasse, n’y pose jamais le pied, et la mousse envahit le ciment qui verdit. Même sans distinguer les traits de son visage (son bureau est disposé de telle sorte qu’installé pour écrire, son buste sort du cadre), je sais que l’écriveur de l’appartement à terrasse n’est pas l’écrivain du café du coin. Lui, chaque matin, café et ¼ vichy bus, journaux quotidiens lus,  remonte chez lui de l’autre côté du café, élégamment appuyé sur sa canne. J’ai eu parfois envie de le saluer et de lui dire que, comme nous sommes parfois voisins d’étagères de librairie, alphabet oblige là où je traîne encore en rayon quand lui qui publie en toutes saisons m’écrase si nos livres se touchent, nous sommes aussi voisins de boulevards. Mais je n’ai jamais osé, je le connais de vue, certes, mais la réciproque n’est pas vraie, donc je m’abstiens, d’autant plus que si j’ai été  sa lectrice c’est un peu agacée et non pas assidue.

Pour remonter le fil des aperçus, c’est par ici

Habiter Paris (aperçus 8)

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(Suite à propos de cartons non vidés)

Les quatre cartons restés intacts à Paris, pas question de les empiler : fragile. Dans ces quatre grands cartons de format adapté à leur contenu sont regroupés tous les tableaux, essentiellement des gravures, qui ornaient nos murs banlieusards. Cadres et oeuvres d’âges et de style différents qui, à un moment donné, avait suscité notre convoitise à moins qu’ils ne soient arrivés par héritage, et rengorgé notre satisfaction une fois arrimés aux crochets X laborieusement plantés dans le béton. Tous cadres – bois verni ou doré aussi bien qu’aluminium brossé – et leurs verres, calés debout, bien emballés, par le spécialiste de l’équipe de déménageurs qui, comme je saluais son travail d’artiste, m’avait expliqué travailler aussi un peu à son compte au transport d’objets d’art ; il m’avait laissé sa carte à la fin des opérations, au cas où. Nous avions fait illusion sur notre potentiel de collectionneurs. Tous nos tableaux, protégés les uns des autres, rassemblés dans ces quatre écrins qu’il avait taillés sur mesure dans du carton extra fort, toujours pas ouverts cinq ans après leur dépôt précautionneux dans une chambre, deux dans l’encoignure de la cheminée, deux le long du mur. Je comprends que cette indifférence ou indolence de notre part étonne : si bris de verre il y a eu au cours du transport, plus personne pour payer les pots cassés. Prescription oblige, cinq ans ont passé.

Images d’Épinal enfermées, Cris de Paris bâillonnés, Tentation de Saint-Antoine étouffée, grimaces de Boilly sans spectateur et l’alphabet brodé au point de croix par l’aïeule, Yvonne T. née en 1888, rendu lettres mortes. Au fil des jours toutes ces figures – et j’en oublie – qui habitaient avec nous sont tombées dans l’oubli. Aucune recomposition partielle de l’ancien décor n’ayant été tentée sur notre nouvelle surface de murs disponible, à quoi bon défaire le parfait rangement de nos gravures par un spécialiste ? Le flot de lumière baignant l’appartement nouveau (sans vis à vis, pas de voilages) aurait tôt fait d’effacer les couleurs et d’estomper les coups de crayons. Il faudrait y réfléchir, trouver des emplacements que les rayons du soleil n’atteignent jamais, mais la volonté manque et autant laisser les cadres dans leurs cartons soignés, à l’abri des poussières grasses de la ville avec lesquelles on n’en a jamais fini. Je me dis que notre apathie décorative a probablement quelque chose à voir avec l’éblouissement qui nous avait saisi dès la porte de l’appartement ouverte lors de notre première visite – 17 heures un soir d’hiver pourtant. Ne rien afficher pour que rien ne s’efface, ne rien superposer à un cadre suffisant tel qu’en lui-même. Ne rien accrocher qui laisserait une empreinte claire sur un mur devenu gris sans qu’on s’en aperçoive avant le décrochage. Ne pas matérialiser le passage du temps et garder l’illusion que la suite de nos vies s’écrit sur des murs parfaitement blancs. Si nos anciens luminaires ont été déballés de leurs cartons, aucun n’a été encore suspendu : l’éblouissement parisien, toujours, au risque des ampoules qui pendent.

Lire la suite : aperçus 9.

Prendre joliment l’air (suite)

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Année bouclée oblige, un peu de ménage dans les photos engrangées en 2018. J’y trouve de quoi étoffer ma collection de ces plaques à prises d’air ouvragées dont je ne sais toujours pas au juste comment les nommer.

J’ai donc croisé, depuis ma série précédente, du très élégant figuratif avec iris (et incrustation de la Société du Gaz de Paris)

du géométrique à angles droits : rareté

beaucoup plus communs, des enroulements

parfois fleuris

ou escargotés.

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