L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 17)

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Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus), et souhaitez l’explorer, rien de plus simple, il suffit de reculer d’une case et ainsi de suite.

(Comme une édition spéciale avant confinement : un dernier petit tour de pâté de maison et pour s’en souvenir)

Dans la capitale, je dispose enfin d’un pâté de maison dont je peux faire le tour si cela me chante. Quand j’habitais en cul de sac au bout de l’allée, le pâté ne risquait pas de tourner rond. A mon adresse antépénultième, moins enclavée, le pâté était triangulaire à angle très aigu, ce qui ne faisait pas vraiment l’affaire non plus. Couper la pointe en traversant la station service ne résolvait pas la question, rien d’agréable à slalomer entre voitures en attente de la station de lavage et voitures en attente d’une pompe libre, sans compter le risque d’hydrocarbure renversé au sol par un maladroit. Via la station service le triangle ne devenait jamais qu’un trapèze encore trop pointu (et de trapèze je ne connais que celui de Billancourt) et le tour était fait en moins de cinq minutes. Mon pâté de maison parisien, enfin digne de ce nom, se prête merveilleusement à être entouré, cerné par mes pas, bordé, le soir de préférence. Franchir le porche de l’immeuble, tourner à gauche – je ne le pratique que dans le sens contraire des aiguilles d’une montre : la légère déclivité du boulevard dans cette direction m’y invite – , puis tourner encore à gauche à la première occasion, puis tourner de nouveau à gauche à la prochaine première occasion et tourner enfin une dernière fois à gauche à l’ultime première occasion, et se retrouver à son point de départ devant le porche de l’immeuble sans avoir traversé une seule chaussée. Un tour rectangulaire, net et sans bavures, offrant quatre haltes intéressante, une par côté. Passé rapidement, puisque la pente vous pousse, l’enclave militaire et ses barbelés (qui s’y frotterait s’y piquerait salement), premier arrêt à la brocante qui offre toujours de quoi surprendre le regard, en vitrine, ou directement sur le trottoir, ma préférence allant aux rangées de sièges de cinéma, qui en ont déjà beaucoup vu, ou de boeings, usés de trop d’heures de vols, régulièrement mis en vente. Suivent trois pauses lèche-vitrine d’agences immobilières, l’état du marché parisien, locatif comme à le vente, demeurant l’une de mes préoccupations constantes.

Chose vue aussi dans la vitrine de la brocante

Habiter Paris (aperçus 16)

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Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus), et souhaitez l’explorer, rien de plus simple, il suffit de reculer d’une case et ainsi de suite.

Il y a dans Paris des lieux faciles d’accès et repérables où les gens – pas forcément des Parisiens -, se donnent communément rendez-vous mais où je n’ai jamais rendez-vous avec personne. Sur ma rive et dans mon périmètre d’action quotidien, je citerai la statue de Danton à Odéon et la fontaine Saint-Michel, pour le VIe arrondissement, la sortie du métro Edgar-Quinet pour le XIVe. Je n’y rejoins jamais personne, sauf exceptions antédiluviennes dont témoigneraient mes agendas conservés d’années étudiantes, si je prenais la peine de les ouvrir : cours à Jussieu, ciné entre Odéon et Saint-Michel, point de retrouvailles Danton. C’était donc au XXe siècle. Au XXIe, je ne saurais dire si ces non-lieux de rendez-vous tiennent à ma géographie affective de la ville ou aux gens avec qui je pourrais convenir de m’y retrouver. Leur existence, leur non-existence, ou le fait que nous ne nous soyons pas encore rencontrés. Tout rendez-vous dans la ville, géo-localisé à la convenance des protagonistes, deux ou plus, supposant au moins un contact voire des négociations préalables, le plus souvent virtuels. Passez par ces points communs de rencontres, Danton, fontaine Saint-Michel, Edgar Quinet, et quelle que soit l’heure vous y verrez des gens, parfois impatients, parfois inquiets, occupés à en attendre d’autres. A vérifier l’heure qu’il est, à la grosse horloge carrée, perchée sur son mât, cadran triple face, mobilier urbain conçu pour être bien visible, si la place en est dotée, ou vérifier des messages, écrits ou murmurés, en déshérence sur un téléphone portable dont l’écran d’accueil confirmera ou corrigera au besoin l’heure indiquée à la pendule municipale. Hier en début d’après-midi, comme je passais aux pieds de Danton, filant droit, sans y chercher des yeux quiconque, m’arrête une femme entre deux âges, paniquée, cherchant la fontaine Saint-Michel. Une qui connaissait mal la ville, mélangeait tout, Odéon-Saint-Michel pour elle du pareil au même, repartie en courant dans la bonne direction, aiguillée par mes soins et gagnée à ma suggestion de raccourcis. J’avais compris l’urgence, saisi et rasséréné l’angoisse autant qu’il m’était possible.

A qui ne maîtrise qu’approximativement la ville, je donnerai plutôt rendez-vous à la sortie du métro Edgar-Quinet, point de ralliement qui ne se prête à aucune confusion, unique en son espace, et ce d’autant moins que la station ne connaît qu’une seule sortie. Imparable et sans excuse à qui prétendrait être venu sans vous avoir trouvé. Impossible : vue dégagée de tous les côtés. A Edgar Quinet, le bénéfice du doute n’a pas cours, on vous a posé un lapin. Je serai moins affirmative à propos d’un rendez-vous à la sortie du métro Sèvres-Babylone. En toute innocence et parfaite bonne foi, l’un émergeant rue Velpeau, l’autre boulevard Raspail (côté rue de Sèvres ou côté la rue du Four), une jonction dans la verdure du square Boucicaut, autour du manège de chevaux de bois, garde un caractère aléatoire, surtout les jours de vent fort quand la ville boucle ses jardins. Principe de précaution. Ne parlons pas des inconscients qui tenteraient de se rejoindre à la station Châtelet-Les Halles écartelée en ses 19 sorties ; n’y pensons pas même.

Poétique de la voirie (44)

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Comme on nous parle en ville, il faut voir


ni bonjour ni au-revoir ni merci

Poétique de la voirie (43)

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La poétique de la voirie

certains jours

l’envie vous prend de refermer le couvercle

et tourner les talons

Poétique de la voirie (42)

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IL est passé par ici

IL repassera par là
forcément

Habiter Paris (aperçus 15)

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Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus), et souhaitez l’explorer, rien de plus simple, il suffit de reculer d’une case et ainsi de suite.

A l’hiver 2018, un dormeur solitaire de rue est mort dans le quartier, ni vu ni connu. Les jours d’après, une feuille A4 plastifiée l’apprend aux passants. Un prénom masculin et un âge scotchés près d’une entrée de parking. Bernd, 55 ans. Je me demande s’il s’agit de l’homme que j’avais aperçu parfois rouler soigneusement son duvet au matin sous une arcade proche, boucler son paquetage, faire place nette, et qui ne reparaît pas. Même plastifié, le faire-part d’infortune finit par s’effacer avec une discrétion inversement proportionnelle à la violence de ce que ces quelques mots nous disaient sur la ville et sur notre indifférence ; à nous, lecteurs, arrêtés là, précisément au point de rupture du lien d’humanité qui aurait dû nous unir, arrêtés là mais trop tard. Deux poids deux mesures : des souvenirs écrits qui résistent au temps et aux intempéries, gravés près de portes souvent cochères, le quartier n’en manque pas. Adresses auxquelles untel et plus rarement unetelle, porté en grande estime, à titre posthume si ce n’est de son vivant mais dans ce cas sans en tirer profit voire au contraire en tirant le diable par la queue, a vécu ou produit quelque chose de mémorable. Un événement que l’on a jugé pertinent d’immortaliser en apposant une plaque, à hauteur lisible, en façade de la maison où la chose s’est passée. Quelqu’un de remarquable est né, est mort, a vécu, a écrit, a composé, a inventé. Et pour peu que la hauteur sous plafond et la luminosité s’y prête, au dernier étage, a peint ou, de plain-pied suivant l’envergure et le poids des oeuvres, a sculpté. Entre février et juillet 1896, August Strindberg, au 62 rue d’Assas alors adresse de l’hôtel Orfila, « a vécu une phase décisive de sa vie » précise la plaque commémorative, sans en dire plus. De février à juillet, la phase décisive a pu durer quatre mois – en admettant qu’il ait logé là du 29 février (1896 étant bissextile) au 1erjuillet – aussi bien que six – s’il y a pris ses quartiers du 1erfévrier au 30 juillet. Marge d’incertitude non négligeable sur la durée de la « phase décisive » et donc son intensité. A réserver la pose de plaques aux seules adresses de « phases décisives » dans  le cours des vies et/ou l’avancement des oeuvres – étroitement mêlés dans l’Inferno de ce printemps-été strindbergien rue d’Assas -, combien en resterait-il ? Il va de soi que toutes choses sont et resteront inégales par ailleurs, mais passant en revue mes adresses successives, je cherche celle (ou celles) à laquelle (auxquelles) j’aurais vécu une (des) phase(s) décisive(s) de ma vie et je réponds : toutes. Sans compter des adresses qui n’étaient pas les miennes, des adresses même pas forcément habitables au sens résidentiel du terme, celles de bibliothèques par exemple.

Poétique de la voirie (41)

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Au pied du mur

la feuille

du Caoutchouc

échoua

Poétique de la voirie (40)

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Chat débotté n’ira pas loin

à sept lieues d’ici

inutile de l’attendre

Poétique de la voirie (39)

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Au sol de la ville

herbe poussée du col

ourle le trottoir

Ouvrir l’année à Gif-sur-Yvette avec Pierre Bergounioux

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Je continue à déposer ici, saison après saison, ma “Conduite à tenir pour vivre une année bergounienne” publiée dans le livre collectif Pierre Bergounioux : le présent de l’invention, dirigé par Laurent Demanze en 2019. Une contribution inspirée par ma relecture des trois premiers Carnets de notes (1980 à 2010) pour y puiser le schéma de l’année bergounienne archétypique. Premier janvier 2020 oblige, ce sont les mois de janvier, février et mars que je propose aujourd’hui, accompagnés des meilleurs voeux de L’employée aux écritures. Tous les passages composés en italiques ci-dessous sont des citations extraites des Carnets.

Janvier, février, mars. Guetter, à Gif-sur-Yvette sur la butte en lisière du bois d’Aigrefoin, l’éclosion de la première jonquille ou le premier chant du merle, événements qui surviennent à dates variables et font le nouvel an. Pour le reste, oublier au plus vite un premier trimestre pénible, du premier dimanche de janvier, le jour le plus triste de l’année, au dernier jour du premier mois de l’année, le pire, après quoi dans l’antre noir et glacé où l’an est en gésine, attendre que février s’achève pour quitter la face d’ombre, le versant noir de l’année ; un mois plus tard, gagner enfin une prometteuse heure d’été en espérant ne pas avoir vu passer le mois de mars. Résister coûte que coûte à ces trois mois sans échappatoires corréziennes, sans forces de la nature à éprouver que le surgissement effronté, sortis du bois, de quelques chevreuils gourmands de bourgeons ou d’une laie suivie de ses marcassins. Mois d’hiver avec, pour tout viatique, des après-midis dominicales à suivre le cours de la Mérantaise qui mêlera son filet d’eau à celles de l’Yvette. Se plier au temps cadencé, semaine A semaine B, de l’emploi du temps du collège. Arracher à la nuit d’avant l’aube les heures d’écriture, de lecture, d’étude, les instants à s’appartenir. Concéder le peu qu’il reste de jour, hors du collège, à la vie domestique : lessives, provisions de pain, courses au supermarché, cuisine – steaks hachés/coquillettes les mercredis. Cours du matin dispensés, semaine contrainte bouclée, s’accorder dans l’ébriété vague des samedis après-midis et leur insidieux parfum de désœuvrement une virée en hôtel des ventes, à Rambouillet, à Versailles – en revenir accompagné d’un crocodile empaillé d’un bon mètre de long- voire jusqu’à Chartres si le ciel s’y prête. Toujours à craindre, l’hiver, la neige et le verglas qui rendent la butte difficilement praticable. Compter, en toutes saisons mais encore plus fâcheux par mauvais temps, avec les incartades de la R 21 ou du RER B, les embarras et les dangers publics sur la N 306. Anticiper en se donnant de la marge, quitte à tuer une heure d’avance dans la salle d’attente du cabinet médical (glisser dans le cartable la dernière livraison des Actes de la recherche en sciences sociales) ou, pire, livré aux courants d’air glacé de la gare. Janvier, février, mars : tenir bon et, au premier soleil, ouvrir grand portes et fenêtres, chasser l’hiver de la maison à grands coups de balais.

Illustration : fanal au pignon de la gare RER B de Gif-sur-Yvette.

PS. Si vous découvrez le blog et souhaitez continuer votre lecture par quelques autres articles dans lesquels il est question de Pierre Bergounioux, passez donc par ici :

Un printemps bergounien malgré tout

Une jonquille par temps de chrysanthèmes (offerte par Pierre Bergounioux)

Tristesse des mois en -bre (selon Pierre Bergounioux)

Compression d’étés bergouniens

Lui et nous : à propos du “Carnet de notes 2011-2015″ de Pierre Bergounioux

Jonquilles primeures à Gif-sur-Yvette : suite des Carnets de Pierre Bergounioux

“Vies métalliques”, rencontres avec Pierre Bergounioux

Enfin visibles à Paris : des ferrailles de Pierre Bergounioux

Mots de la fin (provisoire) du Carnet de notes 2001-2010 de Pierre Bergounioux

Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2001-2010, lecture in progress

Lecture en cours : Pierre Bergounioux, Carnet de notes 2001-2010

“Un concert baroque de soupapes”, Pierre Bergounioux sculpteur

Dans Les moments littéraires, Bergounioux

Histoire, littérature, sciences sociales – et Bergounioux

D’une page 48 de Bergounioux, et tout son monde est là

Couleurs Bergounioux (au couteau)

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