Quels sont les accidents de lentille ?
A cette question transmise par Google, je pourrais bien sûr répondre, en tant que porteuse de lunettes, que l’accident de lentilles le plus fréquent s’appelle le caillou oublié. En effet, un tri déficient de ces légumineuses, vertes, blondes ou plus rarement corail (délicieuses celles cuisinées par A.A. la dernière fois qu’elle m’a invitée à déjeuner), et le petit caillou oublié, rond, sournois, ressemblant comme deux gouttes d’eau à une lentille, risque d’être la cause d’une prise de rendez-vous rapide chez votre dentiste habituel.
Mais je sais bien que l’arrivée de cette question sur le blog résulte mécaniquement du billet consacré au beau livre de Sébastien Rongier, Ce matin, et toute la gravité masquée par l’incongruité. Alors je la lis autrement et je suis frappée par la capacité du moteur de recherche à abstraire et traduire la matière du livre : une mère meurt dans un accident de voiture le jour où son fils étrenne les lentilles de contact substituées à ses vieilles lunettes, et la vie neuve promise avec par l’opticien.
Je suis troublée par ce raccourci surréaliste qui rapproche la mort accidentelle d’une mère, événement des plus graves qui soient, d’un souci avec des lentilles. Juxtaposition improbable de la taille et de la violence de l’événement avec la petitesse et l’insignifiance de la lentille, plante aux tiges si fines qu’elles ont vite fait de plier dans tous les sens quand on en cultive dans du coton humide pour montrer aux enfants.
D’accident et de mère, il est aussi question dans le livre de Patrick Souchon que je viens de lire, comprendre et aimer, La chanson de Nell. Celui qui meurt dans l’accident de voiture, c’est le père du narrateur, mais de cet accident naissent plusieurs écrivains, de mère en fils – mère dont la disparition, bien des années plus tard, justifie l’écriture de cette émouvante chanson de Nell. Se dire que les livres importants procédent souvent d’un accident, survenu ou à survenir, dans la vie de leurs auteurs ?
Pour en revenir à la question prétexte à ce billet, la logique des internautes qui posent en toutes lettres, formulées sous forme de question sémantiquement correctes avec point d’interrogation final, les questions qui les tracassent aux moteurs de recherche, me surprend toujours. Parce que cette logique suppose, en la poussant un peu, que certaines questions renfermeraient dans leur formulation même tous les termes de leurs réponses.






