L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Invitée : Anne-Marie Emery

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Posted by ms on 7 janvier 2011 at 8:30

Premier vendredi du mois, il y a du remue-ménage dans les blogs, on appelle ça les vases communicants : les unes et les uns s’en vont écrire chez les autres. Merci à Brigitte Célérier qui aide à s’y retrouver dans tout ça. C’est ainsi que  je suis heureuse d’accueillir Anne-Marie Emery du blog Pour le meilleur et pour le lire, reflet des lectures qui la touchent et dont elle donne à lire des morceaux choisis. Elle vient ici écrire son Montparnasse à elle (l’idée de l’invitation est née d’un de ses commentaires à une chronique récente du Montparnasse monde), riche en vies minuscules, tandis que je vous propose, chez elle, une page choisie sur le rayon le plus à portée de main de ma bibliothèque, celui des auteurs qui accompagnent au quotidien.

Sous les voies, la vie….

- Non, madame, cette rue n’existe pas, rue de Médéah, me dites-vous? Non, ici, c’est la mairie du 14ème.

- J’insiste, madame, j’ai besoin de cet extrait d’acte de naissance ; mon père est né au 18 de cette rue , le 13 janvier 1921 ; vous allez la trouver dans les archives.

- Un moment, je vous prie….C’est exact, madame, je vois que cette rue a disparu lors de l’élargissement des voies de la gare Montparnasse dans les années 60.

Et voilà,  disparues,  rasées, ces maisons à un étage où vous vous étiez établis en 1920, à votre arrivée de Lozère, votre fille, Marie-Louise avait douze ans.

Difficile de dire à votre place le choc, l’étrangeté du lieu, la brutalité de la découverte, le bruit, l’agitation de la rue, la circulation ; peut-être êtes-vous restés plusieurs semaines sans voix ? Le bitume, un portail, un trottoir ; vous avez dû être interdits, déboussolés devant les devantures, les affiches publicitaires ; rien de tel dans votre hameau de Chabalier, aux sources de l’Allier.

Et cependant, on se trompe sans doute ; bien doux était ce passage à la vie ordinaire, au sortir de la guerre ; une douleur tenace mais sobre au coeur, la décision de changer de vie. Vous, Rémi, blessé à la tête mais vivant, vous n’avez pas voulu reprendre votre poste d’instituteur “les enfants sont trop difficiles, le métier trop dur…” Ce sont vos propos de l’époque. Vous avez un brevet supérieur, vous obtenez le poste de gestionnaire du salon de thé du Bon Marché, on disait “Chez Boucicaut”, à ce moment-là. Mélanie vous suit, elle est enceinte, André va naître.

Il lui faudra à elle et toutes les autres femmes une immense finesse, pour vous accueillir, vous les maris et les pères devenus des inconnus. Ce ressort immédiat, ce désir d’un autre enfant, elle a su vous le donner. Vous avez vécu de bons moments rue de Médéah, glanant de jolis objets aux puces de la porte de Vanves. Nous l’avons encore, cette belle pendule. Mélanie a bien vite fait fondre la glace, son charmant accent cévenol, vraisemblablement.

J’aime imaginer le petit André, à peine sorti des langes, jouant dans la rue ; il était passablement insupportable, me dira plus tard Marie-Louise qui le gardait à l’occasion. Il allait traîner autour de l’atelier d’en face, au 11 de la rue. Il regardait le maitre sculpter son métal, le nez tout près du chalumeau. Et si c’était vous Julio Gonzalès qui lui aviez  donné l’amour du travail manuel bien fait.

Frêres et soeurs étaient restés derrière, s’établissant , qui dans le Gard, qui dans la Drôme ; il vous avait fallu de fermes convictions et une volonté farouche pour tout reconstruire ici, pour vous acclimater, pour ne pas être des intrus ; pas le choix, disiez-vous, en la circonstance, que faire là-haut à 1300 m d’altitude ?

Je songe aux milliers de voyageurs, qui, tous les jours à cet endroit précis rangent magazines et portables  avant l’arrivée en gare des trains qui amorcent là leur freinage. Ils ignorent que des gens ont vécu, à l’emplacement précis de ces rails, des vies pas si minuscules que çà ; les rues ne sont plus mais nous conservons précieusement des fragments de leurs vies d’exilés dans nos sacs à dos, de temps en temps, nous les convoquons et ils nous parlent myrtilles et arnica et toute cette nature qui leur a si cruellement manqué, à n’en pas douter, rue de Médéah.

Texte, photos et boîte à gâteaux Anne-Marie Emery

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7 Comments

  • On 7 janvier 2011 at 10:30 brigetoun said

    tout doux, tout doux, tout grave, comme la vie

  • On 7 janvier 2011 at 12:14 cjeanney said

    franchement,prête de pleurer, du coup n’ose pas le relire, ça coulerait sinon

  • On 7 janvier 2011 at 13:27 PdB said

    On en frissonne…

  • On 7 janvier 2011 at 13:41 Désormière said

    Terrible ce tressaillement de fer sur vos souvenirs.

  • On 7 janvier 2011 at 16:30 jérôme W said

    beau et juste

  • On 7 janvier 2011 at 22:04 Elise said

    un lieu escamoté, restent vos mots, très touchée aussi

  • On 8 janvier 2011 at 13:32 Anne Savelli said

    conserver précieusement, oui… merci pour ce beau texte

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