L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Montparnasse Monde 38

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Dans la gare, les kiosques déclinent Ouest France dans toutes ses éditions, du moins en début de journée : le nombre d’exemplaires proposé de chaque version est relativement restreint alors l’éventail se resserre au fil des heures. Feuilletage fébrile des coins supérieurs gauches des journaux, rangés pliés en quinquonce sur les présentoirs, jusqu’à en extirper celui qui vous parlera vraiment de vous. C’est à l’occasion des décès dans les familles bretonnes ou normandes dont une génération précédente a migré vers la capitale que cette opportunité est la plus précieuse. Le jour de la parution de l’annonce dans le journal – qui ne saurait être que celui-là – courir à la gare faire la tournée des kiosques pour acheter le nombre d’exemplaires permettant à chaque proche de l’archiver. Une mission qui m’a été confiée plusieurs fois, concernant la variante Bocage Sud –  qui n’existe plus, le bocage du Domfrontais est désormais couvert par une édition au périmètre élargi baptisée sobrement Orne -, avec un exemplaire en moins à acheter à chaque fois. La gare, lieu de passage obligé dans la réalisation de nos morts.

Dans la gare des choses apparaissent, se transforment et disparaissent sans qu’on s’en aperçoive – seulement après coup et personne pour dire alors quand ça s’est passé. Cherchant à y photographier un bel étalage de Ouest France, je m’aperçois qu’on ne trouve plus ce leader de la PQR (pour parler comme l’OJD), dans tous les kiosques et, incidemment,  que le magasin de vêtements 0-14 ans « Tout compte fait », niveau parvis secteur banlieue, évoqué dans ces colonnes il n’y a pas si longtemps* a laissé place à une parapharmacie. Sans prévenir, mais probablement suite à une étude de marché qui aura montré que tous les enfants des Transiliens avaient grandi et que le mood n’était pas à en lancer d’autres sur des rails incertains. Mais qu’en revanche les parents de ceux qu’on avait un temps habillé là avaient besoin à leur tour qu’on prenne soin d’eux, qu’on les embellisse, qu’on les illusionne. Je demande autour de moi : personne ne sait à quand remonte cette métamorphose commerciale – ni au juste, ni approximativement. Que des gens qui ont pourtant, comme moi, un usage quotidien de la gare. Si le monde Montparnasse se déplace en même temps que je l’écris, je n’aurai jamais fini.

* Voir Montparnasse Monde 11

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Dernières nouvelles des bibliothèques d’Alsace

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Trois jours en Alsace, à l’invitation de l’IRCOS (Institut régional de culture ouvrière et de service – elle y tient, à juste titre, au développé du sigle, Denise Stodel qui avait tout parfaitement organisé, merci à elle), pour y parler d’Atelier 62 dans le cadre du prix littéraire inter-CE auquel les forgerons participent.

Trois jours de rencontres dans des bibliothèques qui avaient toutes la particularité d’être installées dans des locaux industriels réhabilités et se prêtaient donc particulièrement bien à la lecture de ce livre et à nos échanges.

 

 

Jeudi 4, c’était à Mulhouse, dans la bibliothèque universitaire de la Fonderie, implantée avec d’autres équipements universitaires et culturels dans un ancien bâtiment très impressionnant de la SACM (Société alsacienne de constructions mécaniques). Des lecteurs qui ont autrefois travaillé sur le site sont venus nous expliquer, pleins d’émotion, ce qu’ils y fabriquaient et à quel endroit précisément.

 

 

A Colmar, le lendemain, changement d’univers : la bibliothèque universitaire du Grillenbreit est installée dans l’ancienne usine textile Bergas Kiener et autour de sa cheminée. Les forgerons de Billancourt sont là chaleureusement accueillis, et pas seulement parce qu’on s’assoit autour de la cheminée, par Annie Schaller, responsable du SCD de l’université de Haute-Alsace et son équipe. 

 

 

Enfin samedi 6, c’est à la médiathèque André Malraux, qui occupe elle un bâtiment de l’ancien armement Seegmuller sur le port rhénan, que j’intervenais, après une visite des lieux guidée par l’enthousiaste équipe patrimoniale. Equipe avec laquelle nous sommes probablement appelées à nous revoir.

 

 

Trois réhabilitations de locaux industriels en bibliothèques, également soucieuses de porter et partager avec leurs publics la mémoire et la parole ouvrière de leurs origines, sans hésiter même à l’écrire en toutes lettres sur leurs murs.

 

Montparnasse Monde 37

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Souvenir du Jardin Atlantique et du temps de la pièce 2071. Nous prenions souvent le café d’après déjeuner, tous ensemble, à la terrasse discrète (à l’enseigne renversée) de la cafétéria des tennis, du moins dès que le temps permettait au tenancier de dresser dehors tables et chaises. Une terrasse peu visible des simples traverseurs du jardin et fréquentée par les seuls connaisseurs qui savent que le port d’une raquette n’est pas du tout requis pour y accéder. Nous arrivions à six ou huit – nous formions un vrai collectif de travail – et commencions par glaner poliment des chaises en nombre suffisant autour des quelques tables occupées par des tablées incomplètes. Se posait ensuite la question de l’ombre et du soleil : qui voulait quoi ? La terrasse n’est pas très ombragée (seulement par des haies peu élevées qui la séparent un peu du reste, en particulier des poubelles) et comme sur tout je jardin le soleil donne fort et réverbère d’une façade l’autre. Qui avait dans sa poche ou son sac une paire de lunettes de soleil ? et moi toujours arrangeante : ça ne me dérange pas, les verres de mes lunettes se teintent. Et pour ce qui était de se prémunir des insolations, aux beaux jours, notre chef portait élégamment le panama.

Autre souvenir du Jardin Atlantique et du temps de la pièce 2071. Vers  six heures du soir, à la belle saison, quittant mon bureau pour rejoindre l’omnibus Sèvres Rive Gauche par le hall Pasteur, je croisais des grappes d’enfants accrochées aux poussettes (doubles ou triples parfois) de nourrices – comme on dirait en famille, mais assistantes maternelles agréées en langage CAF ou URSSAF -, quittant le jardin en remontant l’allée de la Deuxième D.B. (pour appeler ces lieux par leurs noms que personne ne connaît et y remédier). Des femmes sombres et des enfants clairs, si bien que je me demandais un peu où étaient leurs enfants à elles pendant ce temps-là, si elles en avaient. Il y avait des écoliers d’après la classe, qui marchaient à leurs côtés, et des bébés gardés tout le jour. Elles quittaient le Jardin Atlantique, marche posée, souvent quatre ou cinq de front derrière leurs poussettes lestées aussi de cabas contenant les couvertures repliées sur lesquels les plus petits avaient fait la sieste à l’ombre – elles s’installaient toujours en rond sous les arbres – et de sacs isothermes. Piques-niques et goûters, jus d’orange, biberons, rouleaux d’essuie-tout. Tout le nécessaire.  Le front des poussettes et ses grappes se défaisaient sitôt passé la place des Cinq Martyrs du Lycée Buffon ; chacune de son côté et les enfants égrainés en chemin, et oui, ça a bien été aujourd’hui.

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Question de mai avec poignée de cerises dans un chapeau

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Les questions de mai, j’en fais ce qu’il me plait, alors je ne m’intéresse qu’à une seule, jolie et bien de saison comment cueillir des cerises ?

Réponse : courrez voir ou revoir Le genou de Claire d’Eric Rohmer, film qui dispense la plus exquise leçon de cueillette de cerises de toute l’histoire du cinéma. 

Claire sur son échelle, dans l’arbre, et Jérôme, avec son chapeau, sous l’arbre, oeil à hauteur de genou : du genou, de Claire, le justement fameux.

Ce film, je l’ai vu dès sa sortie, en 1970, comme Elise ou la vraie vie de Michel Drach sorti la même année, mais celui-là enfoui dans ma mémoire jusqu’à ce que l’écriture m’y ramène. Adolescente toute ouïe à l’écoute du cinquième conte moral de Rohmer, je m’identifiais à ses personnages de jeunes filles, bien sûr, mais me projetais aussi, et pas qu’un peu, dans celui d’Aurora, la romancière manipulatrice…

“Historiquement” Le genou de Claire, Ma nuit chez Maud et Le beau mariage, sont mes trois films de Rohmer préférés et j’ai été très heureuse l’année dernière d’avoir l’occasion de parler avec leur monteuse Cécile Decugis, également monteuse, avant ceux-là, d’ A bout de souffle. C’est dire si j’étais dans mes petits souliers lorsque nous avons ensemble regardé chez elle des images qu’elle tenait à me montrer, tournées par elle en 2004 et 2005 autour de l’île Seguin. Tout se tient.

Depuis 2007, à mes trois films rhomériens -difficile de dire anciens- préférés, j’ajoute bien sûr Les amours d’Astrée et de Céladon, source de grand émerveillement et oeuvre magistrale de jeunesse du réalisateur

Les Six contes moraux, quand on les aime au cinéma, sont aussi très agréables à lire. Sur mes étagères l’édition originale de L’Herne en 1974, mais je m’aperçois qu’ils on été réédités plusieurs fois.


Montparnasse Monde 36

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Relevé archéologique dans la gare. Ce quadrilataire incertain au sol du hall principal, niveau parvis, côté Pier Import : trace résiduelle du kiosque de la Loterie nationale (puis Française des jeux) longtemps édifié dans ces parages ? J’ai trop fouillé de fonds de cabanes néolithiques et de campements magdaléniens pour ne pas me poser la question. Mais ici ni lit de galets, ni trous de poteaux, ni vestige fugace comme un ticket, même perdant, ayant échappé à la vigilance des robots nettoyeurs et qui permettrait d’envisager une datation. Investigation nécessaire, parce que ce kiosque, dont je n’ai jamais eu l’usage, je ne saurais dire quand il a disparu. Chaque vendredi 13, chaque mercredi et chaque samedi à dater de l’invention du loto s’en dévidaient d’impressionnantes files humaines, espérantes et désespérées à la fois. Longueur et fébrilité de la file d’attente inversement proportionnelles au chemin que les aiguilles des horloges avaient encore à parcourir sur leurs cadrans pour atteindre le fatidique 19 qui sonnerait l’arrêt des validations. Je me demande s’il arriva un jour qu’un usager, descendu de son train pauvre comme Job, sa transaction conclue avec le kiosquier soit sorti de la gare riche comme Crésus, mais l’ignorant encore. Et ce qu’il advint de lui et de sa bonne ou mauvaise fortune par la suite.

Calculs de probabilités à effectuer sur le terrain (l’usage de la calculette type collège est autorisé). Probabilité qu’un voyageur régulier des voies 10 à 17 gagne la super cagnotte du Loto du prochain vendredi 13. Probabilité que tous les trains attendus en gare principale comme en gare de Montparnasse-Vaugirard un jour ouvrable, qui reste à définir, arrivent à l’heure. Probabilité qu’un jour J à un instant T toutes les valises à roulettes présentes dans la gare s’immobilisent, cessant enfin leur raffut. Probabilité que le fantôme d’Harold Lloyd soit suspendu, invisible, aux aiguilles de l’une des horloges de façade, côté – Arrivées ou Départs – indifférent, pour multiplier ses chances par deux. Probabilité que la voix féminine mécanique copiée collée de la gare se mette à chanter La voix humaine de Francis Poulenc suite à une incivilité facétieuse. Probabilité que le chef de gare m’attende un matin au bout de la voie 14, bouquet de fleurs à la main, et me remercie pour mes bons et loyaux services de défense et illustration de son lieu de travail.  Probabilité que deux lecteurs fidèles de Montparnasse Monde se croisent dans la gare, par effet heureux du hasard – objectif ou pas – se reconnaissent et clignent de l’œil.

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La Rochelle (aux lions, aux fraises et aux échafaudages)

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De retour à La Rochelle, où le CREDES et la médiathèque accueillaient hier soir Atelier 62 – soirée calme : la fête des voisins par temps clair, comme dirait Philippe Annocque,  semble être pour les livres et leurs auteurs une concurrence aussi rude qu’un événement rugbystique mondial ou l’arrivée du beaujolais nouveau, rivalités éprouvées par les forgerons l’année dernière – j’ai remis avec le plus grand plaisir mes pas dans ceux d’octobre dernier, quand j’avais embarqué Quai des lettres avec Denis Montebello.

Mais un endroit où je n’étais pas allée à l’automne, c’est le Café de la Paix, que je ne connaissais pas, n’ayant jamais lu Georges Simenon (je sais bien que j’ai tort) et que j’ai découvert ce matin, dans toute sa dimension historique, littéraire et décorative.

J’y ai pris  quelques photos, spécifiquement dédiées à l’ami PdB, parce que dans ce café il y a des lions, là où on ne les attend pas forcément, dans les toilettes, et que PdB collectionne les lions. D’abord je n’ai vu que le décor de la chasse d’eau, qui a lui seul méritait déjà tout mon respect.

 

Mais, cherchant à le photographier sous son meilleur angle, il m’est apparu qu’un lion était couché sous la cuvette et que le reste de la horde dormait sous les lavabos.

Sortant de là, je suis allée faire un tour au marché, dont j’ai retrouvé le chemin en suivant un couple de paniers fusionnels – déroutants sur la fin parce qu’ils sont passés par le bureau de poste -

mais guidée par le parfum délicieux du plus bel étalage de fraises (maras des bois) jamais vu, j’y suis tout de même arrivée.

Retour à la gare provisions faites de sel, de miel, de pommes de terre et de chocolats, déplorant la fragilité des fraises et bien curieuse de savoir où en étaient les prouesses des échafaudeurs locaux. Arrivée hier depuis Niort en voiture, je n’avais pas eu l’occasion de revoir les magnifiques échafaudages de la verrière de la gare qui m’avait tellement impressionnée lors de mon précédent passage.

 

Je n’ai pas été déçue. Ils sont toujours là et les travaux avancent.

Montparnasse Monde 35

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M’y être crue longtemps la très bienvenue – à cause de ce nom « Montparnasse Bienvenüe » baptisant la station de métro qui dessert la gare sur les lignes 4, 6, 12 et 13, mais celle-ci n’existait pas alors – expliquerait par une imprégnation originelle (pour ne tout de même pas dire in utero qui serait exagéré) mon empathie pour le monde Montparnasse. Enfant, je me félicitais de ce que cette gare, la seule pratiquée, soit aussi la seule à accueillir d’un mot gentil les voyageurs. En famille, nous l’abordions toujours par la ligne 12, joignant la Mairie d’Issy à la Porte de la Chapelle – autrement encore dite « Nord/Sud », survivance de l’époque où il n’y en avait pas tant à traverser Paris de part en part. Sensibles au bon accueil qui nous était réservé avec cette bienvenue lancée avant même qu’on l’atteigne : il nous restait encore à marcher un certain temps dans des couloirs.  Les stations Gare du Nord et Gare de l’Est sur la ligne Porte d’Orléans – Porte de Clignancourt, pour ne citer qu’elles, ont toujours été avares de pareille prévenance. Je ne connaîtrai la vie et les oeuvres métropolitaines de l’audacieux ingénieur Fulgence Bienvenüe que beaucoup plus tard, mais resterai imprégnée de ce sentiment d’hospitalité spécifique longtemps éprouvé à l’approche de la gare Montparnasse.

 

 

Arts et manières d’aller de chez nous à la gare, sans recourir aux bons offices d’un autobus, ni d’un métro ni d’un train. A vélo : cas fréquent quand j’occupais la pièce 2071 de l’immeuble Nord-Pont, les jours doux sans risques de pluie. Et l’affectueux “rentre bien” que me lançait le soir, me voyant passer à hauteur de sa porte ouverte sur le couloir courbe, celui qui de nous tous restait travailler le plus tard. Mon casque balancé à bout de bras, le sien posé sur une pile de livres derrière son bureau, sous les voies de chemin de fer vues du pont peintes par sa mère. A pied : c’est arrivé une seule fois, pendant ces grèves dites “le mouvement social de décembre 1995″ gravé dans les mémoires solidaires d’un autre siècle (et sur la pellicule d’un film de Dominique Cabrera qui s’appelait Nadia et les hippopotames). Il s’agissait, pour C. et moi, de rejoindre, sur le côté Commandant Mouchotte de la gare, les cars d’Air France qui, imperturbables, nous emmèneraient à Orly prendre un avion pour Madrid. L’étrange impression que cela fait de partir à pied de chez soi et de marcher longtemps longtemps dans la nuit pour aller prendre l’avion. Bien des années plus tard, on s’en souvient encore. Même parcours qu’à vélo, exactement, collé aux voies tout du long quoi qu’il arrive, mais le raccourcis en petit escalier, à Malakoff, se franchit plus aisément à pied. 

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Montparnasse Monde, ce jour, demain, encore plus tard

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Le feuilleton du samedi, c’est toujours le samedi, vous n’avez pas la berlue, mais le livre numérique mis à jour, c’est dès aujourd’hui, aux éditions publie.net, après travail de typo et de mise en page, tellement beau qu’on dirait un ravalement de ma gare de prédilection.

Et comme la mise à jour va jusqu’au 35 : en exclusivité sur publie.net, dès aujourd’hui l’épisode de demain – numéroté 34 suite à une inversion volontaire avec le 34 de la semaine dernière devenu 35 dans le livre parce qu’un feuilleton de blog et un livre numérique ce n’est pas du tout la même chose et que c’est un plaisir, cette matière écrite, de la triturer avec des outils neufs.

Alors, si vous ne connaissez pas allez-y voir, et expérimentez la lecture en ligne et ses possibilités nouvelles (mais vous avez le choix avec un pdf si vous y tenez), et n’hésitez pas à sortir de la gare pour vous balader dans le catalogue : ça grouille de textes à découvrir.

Enfin, mais on a le temps d’en reparler d’ici là, à l’invitation d’Anne Savelli en clôture de sa résidence au 104, je lirai un peu de Montparnasse Monde là-bas le dimanche 28 juin après-midi ; Anne invite aussi Sereine Berlottier, Pierre Ménard et Sébastien Rongier.

 

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Montparnasse Monde 34

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Au restaurant dans la gare, mon couvert serait mis que ma place à table n’en resterait pas moins vide. Je n’ai jamais déjeuné en gare – si l’on excepte les beaux pique-niques au Jardin Atlantique, à ciel ouvert, en d’autres temps. J’aurais encore moins l’occasion d’y dîner et je sais bien que, midi ou soir, je manquerais d’appétit. Je n’ai jamais consommé intra muros les sandwiches dont il a pu m’arriver de faire provision à l’une ou l’autre des officines qui en délivrent. Jamais de croissants pour accompagner mes cafés matinaux. Il ne me viendrait pas à l’esprit, non plus, d’acheter sur place les cannelés, bonbons ou chocolats que je m’étonne d’y voir vendre, ni des cochonnailles ces jours de déballage des terroirs comme il en advient saisonnièrement. Incompréhension même que certains puissent succomber à la tentation. Et comme une incompatibilité radicale, que je m’invente bien sûr, entre mes fringales, quand il est l’heure, et leur satisfaction par la gare. (Pour mieux comprendre diverses choses, à une époque, j’ai rêvé d’un divan donnant vue sur l’eau qui s’étale si bien au coeur de la place de Catalogne – sans même savoir s’il s’en trouve à cette adresse – mais trop d’eau avait déjà coulé).

 

 

Bien consciente que parvenue à ce point de mes observations, il serait temps, pour soutenir l’intérêt, que je sorte de mes sentiers battus et rebattus : en premiers lieux et lieux premiers de l’histoire, les voies 10 à 17 et leurs quais, le hall Montparnasse Pasteur et l’annexe Vaugirard. Aller voir ailleurs si j’y suis ou d’autres à ma place. Dévier de mes pratiques et circuits les plus quotidiens, de mes terrains les mieux balisés, de mes espaces maîtrisés. Explorer plus avant certains recoins et marges ou ces territoires ayant pignon sur rue ou voie mais dont je reste un peu distante, mon usage de la gare n’y légitimant pas forcément ma présence. Par exemple, cette salle de restaurant, rapide pourtant, sur laquelle je n’avais jamais pris le temps d’aller poser les yeux et dont je ne risquais pas, par conséquent, d’imaginer à quel point, grâce à ses verrières, la ville s’invite heureusement dans la gare. Ces jours d’avril, poussant un peu sur ses bords, j’y lisais avec bonheur les façades des maisons d’en face et goûtais fort ce vert, propre et neuf des premiers jours, accroché aux feuilles des arbres du boulevard. La gare se marche idéalement de long en large et ses traverses sont multiples : veiller à ne pas se priver des extrêmes.

 

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“Liquide” : les eaux douces amères de Philippe Annocque

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Dans Liquide, le quatrième livre de Philippe Annocque (coup de chapeau en passant au beau discernement de Quidam Editeur) dont j’avais lu et bien apprécié déjà, Par temps clair, et suis toujours curieuse de lire derrière les hublots, ce n’est pas l’eau qui manque mais on ne peut pas dire pour autant  que “ça baigne” pour celui assis sur le banc au bord du fleuve.

D’abord celui c’est qui ? Ni je, ni il, même pas une autre : sans personne grammaticale – belle performance de l’auteur – un personnage qui forcément n’a pas la vie ni l’identité faciles. Et si tous ses soucis venaient de là, qu’il n’y aurait jamais celui qu’on croit, à l’intérieur ? “On” : en fait, plutôt elles – une mère, une amante de jeunesse, une épouse de maturité et sa mère, donc une belle-mère, et les deux filles nées de l’union avec l’épouse – toutes à jeter leurs pavés dans la marre. Lui, bien éclaboussé, surtout par le dernier, lancé par l’épouse lasse, qui lui vaut sa longue pause méditative/rétrospective devant brindilles emportées au fil de l’eau.

Et les grandes eaux de sa vie d’entraîner ses pensées : eaux prometteuses des douches ludiques avec l’amante, eaux quotidiennes des vaisselles et des lessives sous le règne de l’épouse électro-ménagèrement conseillée par sa mère, eaux exceptionnelles et déconcertantes, échappées de la poche rompue trop tôt, prélude à la naissance de la fille aînée. Un peu de larmes, un peu de pluie.

Philippe Annocque propose un texte profondément original, dans sa présentation typographique même qui ne se “justifie” pas plus que celui qui procède à la relecture liquide, infiniment subtile, drolatique et grave, d’une vie qu’il n’a pas eu la présence d’esprit de mettre hors d’eau, comme on se dépêche de le faire quand on construit une maison – de préférence sur un vide comme le fait très justement remarquer le père.

A la lecture, en tout cas, Liquide, aucun doute, ça baigne.

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