le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735
"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux
J’en ai tellement manipulé de ces tiroirs de fichiers à tringles dans ma vie d’intercaleuse qu’en voir s’échouer un lot sur un trottoir de brocante m’émeut. Forcément. En avoir croisé hier, un peu plus bas sur le boulevard, m’incite à reprendre ici mon texte “L’intercalaire” paru dans Raymond Josué Seckel, le bibliothécaire des deux rives, un très beau volume d’hommage coordonné par par Marie-Noëlle Bourguet-Seckel, Nadine Férey-Pfalzgraf et Jean-Didier Wagneur aux éditions des Cendres en 2021, deux ans après le décès de Josué.
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La dernière fois que j’ai rencontré Maurice Louis Merlant-Caillé de La Haye c’était aux Auteurs et Anonymes avant 1960. Rencontré n’est pas le terme approprié puisque je l’y ai installé dans ses meubles, du moins sa fiche 75 x 125 millimètres dans son tiroir en bois. Une installation tenant de l’assignation à résidence au moyen d’une tringle vissée privant le pauvre auteur de toute possibilité de mouvement. Dans une vie aussi antérieure que souterraine, j’ai été intercaleuse à la salle des catalogues de la Bibliothèque nationale, 58 rue de Richelieu, Paris. Matière première : de la fiche. Destinée au fichier « Auteurs et Anonymes avant 1960 » (comprendre : Auteurs dont le nom commence par une lettre déjà avalée par le Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque nationale (*) dont la parution des 231 tomes suit son bonhomme de chemin et Œuvres dont nul ne se prévaut, à ce titre snobées par ce catalogue) ou destinée à son continuateur « depuis 1970 ». De la fiche manuscrite reproduite photographiquement ou dactylographiée pour l’Avant 1960 ; de la fiche informatisée de première génération (**), crachotée par un ordinateur logé à L’Isle-d’Abeau, pour l’Après 1970. Toutes déversées en vrac sur la table autour de laquelle quatre juvéniles paires de mains animées d’une joyeuse ardeur les malaxent, celles d’étudiants heureux d’avoir trouvé ce boulot à mi-temps. De 9h à 13h ou de 13 à 17h, avec 15 minutes de pause nous hissant vers la lumière du jour et l’un des cafés voisins de la Bibliothèque. Selon leurs heures de permanences dévolues au renseignement des lecteurs, les plus jeunes conservateurs de la salle et de ses fichiers, Paulette [Perec], Marcelle [Beaudiquez] et Josué, nous emboîtent le pas vers le Louvois ou la Fleur de Lys.
Avant et après ce répit partagé, notre travail consiste à préclasser le vrac à la première lettre, puis de plus en plus finement, à la deuxième, à la troisième – les tas perdent de la hauteur – jusqu’au nec plus ultra du parfait ordre alphabétique. Descendre alors du semblant de balcon d’où la table des intercaleurs domine la salle des catalogues chercher le tiroir réceptacle de notre labeur ; de l’index droit faire jouer la lame de ressort le verrouillant, main gauche à plat sous le tiroir prête à le recevoir ; ne détringler qu’une fois celui-ci ayant recouvré sa stabilité, posé sur la table des opérations. Nos heures restantes occupées qui à écrire ses mémoires (encore sans prétentions autres qu’universitaires) qui à bûcher ses concours. Moi, entre automne 1976 et automne 1980, aux prises avec ma maîtrise puis la moitié de ma thèse, naviguant entre salle du sous-sol le matin et salles du haut l’après-midi, côté vert de la salle Labrouste de préférence ; au plus près de l’élégant escalier invitant à descendre frayer avec les dieux de la bibliographie.
Si, dans l’exercice de mes fonctions, j’avais transpercé un matin Maurice Louis Merlant-Caillé de La Haye (1896-1993) pour le faire tenir en place, je ne lui voulais aucun mal, bien au contraire. Malgré le fait qu’il soit l’homme d’une seule œuvre, des Études héraldiques, archéologiques, historiques et généalogiques (***), séduite pas son patronyme je l’avais gratifié d’un intercalaire à son nom – carton beige se haussant du col calligraphié par mes soins. Un honneur qui ne s’accordait qu’aux illustres auteurs, les plus recherchés, ceux sur lesquels des doigts de lecteurs avides se jetaient en grand nombre. Ma bienveillance à l’égard de Maurice Louis Merlant-Caillé de La Haye relevait du passe-droit, voire de la faute professionnelle.
Je me demande aujourd’hui si mon intercalaire au nom d’un auteur si discret, mis à part son patronyme, a tenu bon jusqu’à la clôture/emmurage de la salle des catalogues. S’il a fini écorné au point que sa tête se noie dans le flot des fiches, si quelque zélé de mes successeurs l’a un jour escamoté – un intercalaire pour une seule fiche à ce nom, et puis quoi encore ? Ou s’il a déménagé, dans son fichier entouré de ses voisins de l’Avant 1960, de l’Après 1970, des Matières, et de tous les autres, confiés aux bons soins de Josué pour leur faire traverser la Seine et gravir les tours du quai François Mauriac. Josué seul aurait su me dire ce qu’il était advenu, au fil des ans, de mon intercalaire distinguant l’œuvre unique de Maurice Louis Merlant-Caillé de La Haye.
(*) Sauf Voltaire qui a remonté toute la file et fait l’objet à lui tout seul d’un tome, en deux volumes, du catalogue, paru avant son heure.
(**) Dites « fiches CANAC » issues du CAtalogage NAtional Centralisé, service créé en 1972.
(***) Nantes : Impr. M. Saunier, 1932. -1 vol. (54 p.) : ill. ; in-8 à 2 col.
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