L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Généalogie des étiquettes

3 Comments
Posted by ms on 8 avril 2019 at 16:36

Ces jours-ci – mais ne bougez pas, il est vendu -, dans la vitrine de la brocante du boulevard, ce meuble à tiroirs mal photographié mais j’aime assez que la ville s’y reflète. Il provient probablement de la boutique d’un quincaillier de quelque importance qui stockait là ses vis, ses boulons, ses clous et ses tire-fonds, dimensions et modèles assortis. Ce qui m’arrête à sa hauteur ce sont les étiquettes des tiroirs, et plus précisément leur généalogie.

Parce que, à y regarder de plus près, il apparaît que ce meuble n’a pas toujours eu la même utilisation. Glissées à l’intérieur du petit cadre métallique, faisant aussi office d’accroche tiroir pour les ouvrir, les plus anciennes étiquettes composent un ordre alphabétique, malaisé à lire sur mes photos mais faites moi confiance, des débuts de mots, sans doute des noms propres, s’enchaînent. J’en conclus que dans une vie antérieure à leur usage commercial, ces tiroirs ont été ceux d’un fichier alphabétique. Pas celui d’une bibliothèque, le format ne s’y prête pas, on dépasse largement le 75X125 standard, sans secret pour moi depuis mon expérience d’intercaleuse de fiches “Auteurs et Anonymes avant 1960″ dans l’inoubliable (pour qui l’a connue) salle des catalogues de la Bibliothèque nationale, 58 rue de Richelieu. Dans ces tiroirs bien plus haut que larges, je rangerais plutôt des formulaires administratifs renseignés par des administrés, bien avant la dématérialisation générale, mais lesquels ? Ce qui est certain c’est que les tiroirs devaient être sortis/rangés fréquemment puisqu’on avait pris soin de les numéroter à leur base pour faciliter leur remise en ordre. Il est même probable, vu l’importance du meuble, que plusieurs employés aux écritures en extrayaient en même temps des tiroirs et qu’un petit marche-pied en bois aidait à atteindre les rangées supérieures. Le meuble est haut et ses tiroirs remplis de fiches cartonnées devaient, à bout de bras, peser leur poids. On les saisissait précautionneusement à deux mains : pas trace de tringle qui auraient éviter le désastre du déclassement en cas de chute.

Après quoi, le recyclage quincaillier du fichier voit défiler plusieurs générations d’étiquettes, toutes écrites à la main. Agrafées pour les plus anciennes, découpées dans des feuilles de papier ordinaire, puis collées sur le bois, toujours papier lambda, puis, petit raffinement, étiquettes scolaires éventuellement adhésives. Peut-être que la quincaillerie était de ces maisons de commerce affichées fièrement “De Père en Fils” en faisant fi du reste de la famille qui n’y était pourtant pas pour rien. Pas trace de scotch, celui-ci n’aurait de toutes façons pas adhéré bien longtemps au bois.

Arrêtée devant la vitrine, je me dis que je dois être un peu trop sensible aux étiquettes. D’abord je me demande ce qu’il est advenu de toutes celles que j’ai écrites et insérées, comme il se devait, sur l’avant des tiroirs du fichier “Auteurs et Anonymes avant 1960″ de la salle des cat’ (comme on disait entre nous dans l’équipe). Ensuite je repense au pouvoir de celles dont subsistaient les traces sur les portes des vestiaires métalliques photographiées par Antoine Stephani dans la débâche pré-démolition de l’usine Renault de Billancourt, et qu’il m’avait fallu m’y confronter pour dénouer mon écriture.

Quant à l’étiquette “vendu – réglé”, la plus récente fixée sur le meuble à tiroirs qui avait d’abord été un fichier, elle ne m’attriste pas trop : d’une part on aurait eu un peu de mal à le caser dans l’appartement, d’autre part des vis, des clous, des boulons, des tire-fonds on en possède assez peu. Il aurait donc fallu changer une fois de plus les étiquettes.

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3 Comments

  • On 8 avril 2019 at 16:58 Dominique Hasselmann said

    Enfin une vue réelle du fichier secret des manifestants interpellés, placés en garde à vue ou à tabac depuis le mouvement social du 17 novembre de l’année dernière.

    Merci pour cette découverte qui en dit long sur les services du ministère de l’Intérieur ! :-)

  • On 8 avril 2019 at 19:25 PdB said

    Ah l’étiquette, chère Employée, que voilà un mot que la distinction et le protocole nous indiquent, et tellement sensé, sinon conventionnel – “employé aux écritures” aussi (par la grâce de votre copyright) j’aime ces petits papiers (la belle chanson gainsbourgienne entonnée par Régine) – le fichier m’évoque (ainsi que DH) les turpitudes subies par nos prédécesseurs en ce monde et notamment Patrick Modiano (car j’aime cet auteur, comme on sait) et l’une de ses héroïnes Dora Brüder (nul doute d’ailleurs que l’appétence de ce prix nobel pour les listes, annuaires dictionnaires et autres bottins et almanachs en tous genres lui ferait aussi apprécier ce meuble) (je m’interroge tout de même sur les lignes orange qui ornent les moitiés de ces tiroirs, car (hors une esthétique indiscutable)(hum) (c’est pour faire beau… ? mais pas seulement, si ?)on en questionne l’usage, l’utilité ou la fonction…

  • On 9 avril 2019 at 8:08 L'employée aux écritures said

    @Dominique : le ministère se débarrasserait déjà de son fichier ?
    @PdB : j’imagine que du temps où le meuble était fichier il y en avait d’autres comme lui autour de lui avec des bandes d’autres couleurs qui servaient à remettre les tiroirs extraits dans le bon meuble ; en cas d’erreur celle-ci sautait aux yeux.
    Complément de réponse et preuve de ce que j’avance : d’ailleurs, photo du bas, un tiroir dont la bande est gris/bleu porte le numéro 17 comme son voisin, celui-là avait été manifestement mal rangé.

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