Avant de refermer définitivement la porte de la pièce 2071, méticuleusement nettoyée de toute scorie de ma présence, j’ai photographié à plusieurs reprises, par ciels différents, la vue sur le jardin. En particulier cette façade, longue enfilade continue de fenêtres d’appartements – cuisines et séjours alternés – à laquelle il conviendrait d’apposer une abscisse et une ordonnée pour s’y repérer plus commodément dans les vies derrière les vitres. Parce que les éléments mobiliers qui en brossent le décor manquent de signes distinctifs : étagères, dos de canapés, dos de bureaux avec ordinateurs, lampes, plantes vertes, robinetteries d’éviers, plans de travail culinaires, électroménager standard. On pourrait faire aussi la somme des vies rassemblées là, calculer la moyenne d’âge, un niveau médian de ressources, des écarts types, déciles et quartiles, et établir la répartition des habitants par niveaux de diplômes ou Catégories Socio-Professionnelles (CSP). La façade invite à la statistique, toutes choses égalées d’ailleurs par son caractère parfaitement lisse.

Si j’ai quitté ce bureau du dessus des voies, pourtant si harmonieusement environné, c’est qu’après le dernier pique-nique entre collègues au jardin Atlantique en juillet 2006, tout a basculé très vite. Ce midi-là, tous ensemble installés au calme, à l’écart de tout passage, dos caressés par les roses trémières. C’était le dernier pique-nique avec lui et nous le savions bien. Juste trois ans plus tôt, une fois compris ce qu’on appelait « place des Cinq martyrs du lycée Buffon » et arrivée là en contournant bêtement toute la gare par les boulevards de Vaugirard et Pasteur – je ne savais pas encore pour le jardin -, franchissant la porte de son bureau pour l’entretien d’embauche j’avais immédiatement repéré le casque de vélo, l’affiche du Caro diario de Nanni Moretti et le tableau au mur représentant les voies vues du pont. Compris, du coup, que la rencontre serait de celles qui comptent. Plus tard je saurai aussi que le peintre, c’était sa mère.









