L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçu 23)

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Posted by ms on 30 janvier 2022 at 17:24

Nouvel extrait de mon chantier Habiter Paris, tenant de l’esquisse autobiorésidentielle. Pour retrouver les précédents, reculer d’une case et ainsi de suite…

Je ne buvais jamais de cafés de proximité quand au début des années 1990, pour des raisons professionnelles strictement alimentaires, je fréquentais un chic quartier d’affaires, rive droite cela va sans dire. En désespoir de poste plus ou moins en rapport avec ma thèse (je l’attendrai encore quatre ans), j’avais répondu à une annonce d’emploi parue dans le Monde qui se focalisait sur des capacités d’analyse et d’écriture rapides. Elle émanait d’un groupe industriel qui avait commencé petite Compagnie en distribuant de l’eau avant de prétendre offrir au monde entier tous les services possibles. Il s’agissait d’assister à des réunions censées entretenir un bon dialogue social dans l’entreprise, et d’en prendre des notes manuscrites pour en rédiger en quatrième vitesse, malgré les lenteurs de MS-DOS, des comptes rendus ou des procès-verbaux. Ce qui n’est pas la même chose et pas seulement du point de vue du trait d’union. Deux entretiens et une expertise graphologique plus tard j’étais recrutée, en renfort à mi-temps de la préposée historique à ces opérations.

Terrae incognitae le quartier, l’entreprise et l’économie dans laquelle celle-ci s’insérait car si j’avais, passant par Jussieu, survolé la géographie, j’avais ignoré les Unités de Valeur d’économie dont aucune n’était obligatoire. Les rues dans lesquelles la compagnie s’était éparpillée au fil de ses succès – Anjou, Arcade, Pasquier, Tronson du Coudray, Mathurins – je n’y avais jamais mis les pieds et si le boulevard Hausmann me parlait, c’était seulement de Marcel calfeutré dans sa chambre ; Céleste à ses petits soins. Je découvrais sur ce boulevard, descendant du bus 94 qui m’y amenait depuis la gare Montparnasse, arrêt à sa hauteur, une chapelle expiatoire dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Louis XVI avait été guillotiné, point barre, mais pas pour tout le monde. Un temps, le bureau partagé avec ma collègue avait donné sur le square entourant le monument. Boulevard Haussmann, à proximité de nos bureaux, certaines enseignes m’avaient immédiatement fascinée : celle du teinturier de luxe « Parfait élève de Pouyanne », celles du fabricant de fleurs artificielles Trousselier chez qui rien n’avait bougé depuis que la caméra d’Alain Cavalier s’était attachée aux gestes de l’une des employées, Mauricette, dans l’un des ses Portraits, ou celle de la boutique Aux Tortues quand elle vendait encore des objets en ivoire et en écaille.

La Compagnie ne cessait de redistribuer bureaux et salles de réunion entre ses différentes adresses dans le quartier mais investissait aussi, certains jours de grandes assemblées, les palaces du 8earrondissement. S’y tenaient, les séances du comité de groupe avec représentations des filiales implantées « à l’international » ; des séances exceptionnelles mobilisant des services de traduction simultanée. La prise de notes s’en trouvait perturbée autant par le mélange de langues brouillant l’écoute que par un décorum dont la Direction escomptait qu’elle épaterait nos invités étrangers et rabattrait le caquet des intervenants de chez nous les plus vindicatifs. J’entrais dans ces salles de réunion avec toujours l’inquiétude des places qui seraient affectées aux rédactrices par le plan de table. J’avais une nette préférence pour une petite table distincte nous isolant de la brochette directoriale. Quand j’avais démissionné, enfin casée par ailleurs, de mes fonctions d’employée aux écritures, j’avais appris de la bouche d’un élu du Comité que mes restitutions écrites de leurs revendications étaient particulièrement appréciées des syndicats – sans doute plus que de la Direction.

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2 Comments

  • On 31 janvier 2022 at 21:58 PdB said

    (point-barre vous en avez de bonnes, Employée : sachez qu’exactement deux cent onze années après que le monarque eut été étêté sur cette place qui n’était pas de Concorde, j’arrêtai de fumer) (il me semble que le bar qui fait le coin Pasquier-Mathurins (ou autre – est-ce bien Mathurins ? on s’en fout) enfin ce bar est à l’effigie du seize de chez bourbon des louis) (par ailleurs, la rue d’Anjou est une des artères principales de Paris pour tout automobiliste qui se respecte et traverse cette magnifique capitale du nord au sud) (enfin ce que j’en dis) (ça mériterait bien un “Oublier Paris” ça, tiens) (en moment de dèche particulièrement copieuse, j’allai chez Tajan (c’est juste là, une maison de vente (commissaire priseur)(un empereur aussi certes)(et une colonne à Rome, bon) pour tenter de faire estimer pour la vendre la tocante de mon défunt oncle (piaget extra-plate calibre 51 or jaune)-l’affaire ne se fit pas)

  • On 31 janvier 2022 at 22:20 ms said

    En quatre ans pas bu un seul café dans ce quartier, au point que je ne saurais dire où ils se trouvaient. Les vitrines en revanche ci-dessus citées je les au beaucoup regardées : fascinée par les tenues de soirées qui pendaient chez le teinturier chic comme par la véracité des fleurs artificielles chez Trousselier : pourquoi des fausses si c’est pour en faire des vraies ? Il y avait aussi le chocolatier “Le chat bleu” (Paris et Le Touquet) un peu plus loin sur le boulevard, mais là je poussais la porte…
    Quant à la rue d’Anjou je ne la percevais pas comme une radiale Nord/Sud mais si vous le dites je vous crois puisque vous avez une voiture et moi pas.

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