L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

RSS Feed

"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçu 22)

Comments Off
Posted by ms on 14 janvier 2022 at 20:43

Nouvel extrait de mon chantier Habiter Paris, réouvert récemment. Pour retrouver les précédents, reculer d’une case et ainsi de suite…

À se demander si, en grattant un peu les façades, on ne trouverait pas, attaché à chaque adresse parisienne, un fait divers tragique. Là où j’habite, c’est Louis B. retrouvé la gorge tranchée dans la forêt de Saint-Germain qui l’incarnerait ; là où j’achète mon confetti de surface parisienne, c’est Marcel D. jeune opticien de 23 ans qui tue sa fiancée Renée B., une employée de commerce âgée de 20 ans, puis se suicide. Autant de malheurs à mes portes m’accablent, encore que le meurtrier suicidé qui partageait bien mon adresse secondaire ait commis les faits à deux pas de là, chez sa promise. Les quotidiens du 30 septembre 1926, Le matin comme Le journal relatent d’un entrefilet le drame survenu la veille et le peu de choses que l’on en sait ; le commissaire Barnabé, en charge du quartier Croulebarbe, s’attachera à les éclaircir. Ceux du lendemain reviennent sur l’affaire, cherchent à comprendre, en vain pour l’Excelsior.

Mercredi soir, toute la famille B. s’était rendue à la fête foraine du Lion de Belfort et l’on était joyeusement revenu tous ensemble, rue de la Glacière [rien de plus simple depuis Denfert-Rochereau ils auront pris le boulevard Arago qui la croise]. Là, sur le seuil de la porte, M. D. salua sa future belle-mère et sa future belle-sœur, puis s’attarda un peu plus longtemps à bavarder avec sa fiancée. Que se passa-t-il alors ? On ne sait. Mais deux détonations retentirent et Mlle B. s’affaissa, tandis qu’on percevait le bruit d’une troisième détonation et que l’opticien tombait à son tour. Les deux jeunes gens avaient vécu. On se perd en conjectures sur les causes de ce drame que rien dans l’entourage des victimes ne laissait prévoir.

Le reporter du Petit journal, lui, est allé tiré les vers du nez d’une connaissance de Mme B. qui n’a guère de doutes sur l’origine d’un drame pas si imprévisible que cela :

M. D. avait contracté une maladie en Algérie à la suite de laquelle il subit une opération. Souvent il était fortement indisposé et je crois savoir que Mme B. en raison de l’état de santé du jeune homme ne désirait pas le mariage. C’est certainement à cela qu’il faut attribuer le drame. Certes, je n’assistais pas à la scène, mais je la vois cependant comme si j’y étais. La jeune fille, sur les conseils de sa belle-mère, aura voulu essayer encore d’éloigner la date de la cérémonie ; peut-être de faire comprendre à son fiancé l’impossibilité de leur union. C’est alors que, fou de désespoir, l’opticien aura tiré sur la malheureuse et se sera suicidé.

Le passage – mais quand ?- de l’opticien par l’Algérie pourrait expliquer la mention, inattendue, en rubrique « Dernière heure » et sous le titre « Drame mystérieux » du fait divers du XIIIe arrondissement de Paris dans L’Écho d’Alger du 1eroctobre. Ni le recensement, puisque l’on est en 1926, de ma co-propriété ni les actes d’état civil de Marcel B. ne livrent d’indices à ce sujet. L’opticien est né à Paris XVe, le 19 novembre 1903 à 5 heures du matin de Jean D., employé de commerce né en Haute-Savoie en 1875 et de son épouse Aurélie, sans profession, née la même année en Ille-et-Vilaine. En 1926, seuls ses parents sont recensés dans l’immeuble où le jeune homme est censé être domicilié ce qui peut signifier que le recensement est effectué après le fatal 29 septembre ou bien que le jeune homme officiellement encore sous leur toit pratique ailleurs, et pourquoi pas en Algérie, son métier d’opticien. Dix ans plus tard, le couple D. vit toujours dans la place contrairement à la famille B. qui dès le recensement de 1931 a disparu de la rue de la Glacière. En 1926, Renée la fiancée de Marcel, qui a vu le jour à Charenton-le-Pont le 25 mai 1906, y vivait entre son père Augustin, horloger, la seconde épouse, sans profession, de celui-ci (sa mère à elle étant décédée), et sa jeune demi-sœur, Rose. Les actes de décès des deux jeunes gens officialisent leurs derniers souffles à 22 heures pour elle et 22 heures 30 pour lui ; des morts consignées à la suite l’une de l’autre sans rien laisser paraître de leur lien qui pourtant avait bien dû se savoir et émouvoir, à la mairie comme dans tout le quartier.

Jamais il ne me viendrait à l’idée d’aller farfouiller de la sorte dans les vies des occupants qui m’ont précédée à mes cinq adresses de banlieue, d’ailleurs quatre des immeubles étant plus jeunes que moi ou mes justes contemporains, je manquerais un peu de recul. Le cinquième, il nous suffisait de savoir qu’il résultait d’une fortune de marchands de « Bois et charbons » prospère pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans notre cave demeuraient, de ce temps-là, de vieilles caisses de savons oubliés.

Both comments and pings are currently closed.

3 Comments

  • On 16 janvier 2022 at 13:22 PdB said

    formidable développement – Pépé le moko ? Quai des Brumes ? Marcel et Renée (Jean et Nelly ?) ? – haletant – urbain, trop urbain…j’adore

  • On 3 février 2022 at 12:29 Adrienne said

    excellent! et quelle enquête!
    je suis fan de vos chroniques parisiennes, même si je ne laisse que très (très) rarement une trace de mon passage :-)

  • On 3 février 2022 at 13:51 L'employée aux écritures said

    Merci aux lectrices et lecteurs fidèles !

Rubriques du blog

Recherche

Archives du blog depuis avril 2008

Sur Twitter

tous textes et photos copyright Martine Sonnet, sauf mention spéciale