L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçu 19)

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Posted by ms on 26 janvier 2021 at 19:50

Nouvel extrait du chantier Habiter Paris (qui n’avance pas vite), le précédent est ici et à partir de là il est possible de repêcher les précédents.

Venue habiter Paris à la fleur de l’âge, et non quinquagénaire avancée, j’aurais été une autre mais je ne sais pas laquelle. Convaincue, pourtant, que ma vie aurait été radicalement différente si j’avais quitté ma banlieue pour Paris à 20 ans, quand j’étudiais l’histoire à Jussieu et gagnais ma vie en intercalant à mi-temps des fiches 75X125 « Auteurs et Anonymes avant 1960 » dans les fichiers en bois sombre de la salle des catalogues, au sous-sol de la Bibliothèque nationale, 58 rue de Richelieu. Pourquoi ne me suis-je pas rapprochée de ce lieu matrice intellectuelle alors que je pouvais assumer le coût du loyer d’une chambre de bonne dans son quartier, ce qui m’aurait simplifié la vie ? Nous étions une petite équipe, tous en cours d’études, installés, soit le matin, soit l’après-midi, autour d’une table sur laquelle nous préclassions alphabétiquement les fiches inserrées ensuite à leur juste place dans les tiroirs des fichiers. Des liens amicaux forts s’étaient tissés entre nous, nous nous ressemblions, allions au cinéma, passions des soirées et parfois même des vacances ensemble, mais tout ce petit monde habitait Paris, sauf moi. Banlieusarde d’origine B., quand elle nous avait rejoints, avait rapidement loué une chambre, haut perchée et sans confort, rue des Petits-Champs, à deux pas de la bibliothèque ; elle s’en trouvait fort bien, économisant en temps de transports comme en nuits d’hôtels partagées avec son petit ami, un banlieusard lui aussi – hôtel Richelieu, rue de Richelieu, collé à la Bibliothèque. Pour les autres, venus de province ou de plus loin encore étudier à Paris, la banlieue n’existait pas : c’était d’évidence dans la ville-même qu’ils s’étaient logés, en son coeur, quelque promiscuité obligée ou inconfort qu’il leur en coûtât. Heureuse de son chez-elle, B. m’avait fait visiter sa chambre sans que je partage son enthousiasme. Habiter Paris au prix de sept étages d’escalier de service rarement balayés et à vous flanquer le tournis, ne me disait pas grand chose.

J’étais moins grande banlieusarde que B. ne l’avait été et disposais, pour moi seule, d’un appartement confortable, dans ma cité HLM d’enfance. Mes parents retraités retournés vivre à la campagne, j’occupais le deux-pièces troqué contre l’appartement familial de nos débuts de citadins, deux-pièces dans lequel ils ne séjournaient que quelques jours par an. J’en assumais en partie le loyer et fonctionner de la sorte tombait sous notre bon sens ; ma présence dans les lieux leur permettait de garder un pied-à-terre en ville au cas où. Je pense maintenant qu’outre la parfaite rationalité économique de l’opération, si je m’étais repliée dans 8 ou 9 m2, aussi bien situés soient-ils, au plus près des commodités dont la banlieue me privait, j’aurais provoqué une régression résidentielle dans l’histoire migratoire familiale. Habiter une chambre de bonne, c’était le lot des débuts parisiens de mes cousins et cousines juste arrivés en ville, ceux dont les parents ne s’étaient pas, comme les miens, arrachés au bocage. L’endurance de cette génération à vivre sous la seule trouée d’un vasistas à crémaillère nous impressionnait et 20 ans après l’exode familial il était impensable que je respire aussi malcommodément l’air de la capitale.

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1 Comment

  • On 29 janvier 2021 at 14:46 PdB said

    (l’hôtel Richelieu n’existe plus) (à moins qu’on l’ait remplacé par le grand hôtel de Malte, en face) il faut dire que le quartier s’est gentrifié comme on dit – imaginez Employée que nous aurions pu nous y croiser le cabinet d’études et de sondages où je gagnais (comme vous autres) ma vie pour payer mes études (à Jussieu itou, comme on sait) (mais en sciences dites dures) était situé au soixante-sept, deuxième étage (vers les 78/80/85 du siècle dernier comme ça) (avant ça les bureaux étaient situés dans une tourrette proche de la gare de Lyon) et pour rien au monde je n’aurais pu aller vivre en banlieue – ma famille vivait à la capitale (assez désargentée cependant) mais un peu comme vous, il y avait un quelque chose (presque rien mais qui fait tout) qui ne me poussa jamais à chercher extra-muros (la chambre où je vivais fut rue de Lille (ma tante TNPPI me la trouva), puis rue Paul Bert (indiquée par des amis de sondages) (le monde reste assez petit malgré tout) (merci pour ces articles et cette série en tout cas) (on ne saurait trop vous encourager à la compléter…)

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