L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 14)

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Posted by ms on 15 décembre 2019 at 19:10

Si vous découvrez la série Habiter Paris (aperçus), et souhaitez l’explorer, rien de plus simple en repartant du précédent aperçu.

Ma curiosité pour les dessous du quartier je l’ai satisfaite lors d’une journée porte ouvertes de l’hôpital qui nous fait face. Il était possible à cette occasion de descendre, par un accès situé sur son emprise, visiter les carrières sur lesquelles tout le secteur est bâti. Une exploration sur inscription préalable, dûment encadrée et commentée par la « Société d’études & d’aménagement des anciennes carrières des capucins » ; ses bénévoles assurant un chantier de restauration du site classé Monument historique. J’ai ainsi, un samedi après-midi, descendu une centaine de marches, traversé souterrainement en faisant fi du feu rouge le boulevard, et me suis promenée sous mon immeuble. Le groupe d’urbains cavernicoles que nous formions (compté soigneusement par nos guides à la descente, recompté aussi soigneusement à la remontée, que personne ne finisse desséché au fond d’une galerie) était en tenue de ville, rien à voir avec les petites bandes de cataphiles, fréquentant clandestinement les mêmes soubassements de la ville. J’ai appris à les identifier à leur uniforme : combinaison et bottes de caoutchouc kaki blanchies de calcaire, sac à dos renfermant provisions en tous genres ; de quoi tenir une nuit. J’ai repéré, sur les trottoirs qui nous environnent, les grilles qu’ils soulèvent prestement et par lesquels ils disparaissent au soir ou surgissent impromptu au matin, à l’ébahissement des passants peu rompus aux us, coutumes et mystères de la ville. Les empreintes de pas blanches, laissées autour des grilles couvrant des goulots verticaux crantés de barreaux tenant lieu d’échelles, trahissent les explorations illicites.

Si les noctambules du sous-sol en ressortent blanchis bien avant l’âge c’est que de ces carrières on a tiré de quoi construire la ville, des tombereaux de pierre à bâtir – du calcaire grossier – et de pierre à plâtre – du gypse -, et que leurs tenues et leur attirail se poudrent de poussière d’un blanc jaunâtre. Extraire, des siècles durant, la pierre de Paris pour élever Paris, creuser plus profond, plus loin, et remonter, grandes roues des treuils aidant,  de quoi édifier des murs sur du vide qu’on a fini par remblayer en grande partie. L’hospice pour les pauvres malades qui avait vu le jour sur des terres des capucins, à l’initiative du curé de la paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas, Jean Denis Cochin, s’était d’ailleurs donné pour mission première de soigner les ouvriers estropiés des carrières. Premières pierres posées le lundi 25 septembre 1780, vers cinq heures après midi précise le libraire parisien Siméon Prosper Hardy qui raconte cela très bien dans son journal : il assistait à l’événement. Deux premières pierres, une à la base de chacune des deux colonnes de la principale porte, sont posées par deux pauvres « les nommés Louis Buffet, âgé de soixante onze ans et Marie Claude Ottier veuve Michaux, âgée de soixante cinq ans,  tous deux natifs de la paroisse, pauvres et recommandables par leur bonne conduite »[1]. Maçons carriers accidentés du travail ou usés à la tâche seront accueillis juste au dessus de leur fronts de tailles et c’est par l’hôpital qui a pris le relais de l’oeuvre charitable du curé Cochin, en gardant son nom, que je suis passée pour descendre voir les ultimes traces de leurs coups de pioche. Avec Hardy, dont comme historienne je contribue à éditer le journal, Cochin, que j’ai vu se démener pour que les petites filles pauvres de sa paroisse aillent à l’école quand j’écrivais ma thèse, et la porte de l’hospice devenu l’hôpital en face de chez moi : je suis décidément dans mon monde dans ce quartier.


[1]Siméon Prosper Hardy, Mes loisirs ou journal des événements tels qu’ils parviennent à ma connoissance (1753-1789), Vol. 6, 1779-1780, Paris, Hermann, 2017, p. 515-518.

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3 Comments

  • On 15 décembre 2019 at 22:14 Benoît Melançon said

    Souvenir du Tableau de Paris, de Mercier : Paris, cette ville qui repose sur du vide.

  • On 16 décembre 2019 at 17:49 PdB said

    et non loin de là, vers le sud,il n’est pas rare que le boulevard s’écroule (du côté du barrage d’Enfer d’alors et même plus récemment, il me semble…)

  • On 16 décembre 2019 at 20:48 L'employée aux écritures said

    Autrement dit, je danse sur un volcan !

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