L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 12)

2 Comments
Posted by ms on 16 novembre 2019 at 16:51

(Pour retrouver les aperçus antérieurs, rembobiner à partir du précédent)

En 1923, un habitant de l’immeuble, Marcel C., qui n’avait jamais fait parler de lui, rédacteur principal à la préfecture de la Seine, est retrouvé mort la gorge tranchée à coups de rasoir dans la forêt de Saint-Germain. Un suicide selon Le Matin du 11 septembre 1923 relatant la découverte du cadavre quelques jours plus tôt. L’acte consigné le 6 septembre à l’état-civil estime que le décès s’est produit « vers le 1erseptembre ». Le Recueil des actes administratifs de la préfecture du département de la Seine situe deux étapes de sa carrière de gratte-papier : rédacteur de première classe à l’administration centrale de l’Octroi de Paris en 1915, puis rédacteur principal de troisième classe dans le même service en 1918. Né le 22 septembre 1881, à Paris, IIIe arrondissement, l’homme est âgé de 42 ans quand il se donne la mort aussi je me demande si, dans notre immeuble, il vivait seul ou en famille. Désireuse d’en savoir plus sur lui, je tente ma chance aux Archives de la Seine, boulevard Serrurier, où les recensements parisiens sont conservés. J’en apprendrai là-bas plus sur lui mais aussi sur ses voisins.

Recensement le plus ancien consultable : celui de 1926. Un peu tardif pour y rencontrer des primo-occupants qui devraient ne pas avoir bougé depuis 35 ans. En 1926 l’immeuble compte 22 logements ou ménages en terme de recensement ; nous sommes moins nombreux aujourd’hui, des cloisons ont dû bouger et même disparaître au sixième si l’étage avait logé d’abord des bonnes (en 1926, deux familles comptent encore une domestique dans leur ménage, des jeunes femmes, l’une bretonne l’autre normande). Les 53 habitants recensés ont tous la nationalité française, une moitié sont natifs de Paris et des vieux départements de la Seine et de la Seine-et-Oise, les autres y sont montés de leur province. Ce qui est frappant, c’est le déséquilibre des sexes : 34 femmes et 19 hommes : on a beau savoir les ravages de la toute récente Première Guerre mondiale, en mesurer les effets sur la photographie des habitants d’un immeuble parisien en 1926 stupéfie. Et si l’on considère la population adulte, les seuls majeurs, c’est évidemment pire : 13 hommes et 30 femmes. L’agent recenseur place autant de femmes que d’hommes dans sa colonne « chef de famille », onze et onze, les femmes qui mènent seules leur barque sont huit veuves et trois célibataires endurcies (dont une bibliothécaire de la Sorbonne qui vit avec sa vieille mère et une surveillante de Cochin, médaillée, retraitée). Le désespéré de la forêt de Saint-Germain a bien laissé dans l’immeuble une veuve, Denise C. née à Paris comme feu son époux, cinq ans après lui. Ils s’étaient mariés à Vincennes en 1910 m’apprend l’état-civil, lui déjà rédacteur à l’Octroi ; elle qui était sans profession à 24 ans travaille désormais comme caissière. Conséquence de son veuvage cet accès tardif à l’emploi. Pas d’enfants en 1926 dans le ménage dont elle est devenue chef, ou s’ils en ont eus, ceux-ci ne vivraient pas ou plus avec leur mère.  Je jette un coup d’oeil au recensement suivant, celui de 1931, la veuve Denise C. n’est plus là : trop cher le loyer ici avec son salaire de caissière ?

Les doyens de l’immeuble sont le vieux le couple de concierges lui né en 1845, elle en 1848, donc lui 81 ans, elle 78 ; je les imagine dans la place depuis l’origine. En 1926, ils commencent à en avoir plein le dos et les mollets de frotter les escaliers, balayer la cour, monter le courrier, mais restent attachés à leur loge. Cinq ans plus tard, au recensement de 1931, les deux octogénaires, déclarés « sans profession », sont passés dans l’immeuble mitoyen où je les retrouve sans les chercher. Ils n’ont pas eu loin à pousser leur attirail. Leurs successeurs à la loge, dans la pleine force de l’âge, ont pu leur prêter la main. La nouvelle concierge, venue des Vosges comme son mari, a 34 ans et lui, un gardien de la paix, 29. En 1931 comme en 1936, la libraire, puisque c’est une libraire qui accueille dans la boutique/galerie, est toujours-là, adresses personnelle et professionnelle confondues, avec son époux, chef de fabrication dans une imprimerie ; des Parisiens tous les deux, nés en 1896. Leur affaire m’intéresse - j’aime l’idée de ce lieu animé ayant existé un temps dans l’immeuble, par déduction probablement installé là où nous connaîtrons un fleuriste puis le bureau de tabac. En creusant,  je découvre que la librairie est aussi une petite maison d’édition, du moins pour les oeuvres de l’époux de la libraire répertoriées au catalogue de la Bibliothèque nationale de France. A voir. Imprimeur, certes, note à son propos l’agent recenseur mais il est aussi par ailleurs auteur et illustrateur. Contrairement à la libraire, la pharmacienne des années 1930 n’a jamais habité sur place : pas trace d’elle ni d’aucun professionnel de cette profession dans les colonnes des recensements que je consulte.

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2 Comments

  • On 18 novembre 2019 at 9:55 PdB said

    passionnant, comme d’habitude hein (se suicider en se tranchant la gorge – je n’ai jamais essayé, remarquez bien, Employée – mais ça me parait sportif comme moyen/outil/dispositif vous ne trouvez pas ? ou tout au moins rare – les veines des poignets passerait encore…) (de l’autre côté de la porte d’entrée se situait (dit GSV) une bijouterie, ayant changé d’enseigne en 2014 apparemment – un entrepreneur de maçonnerie en a l’usage semble-t-il : en parlerez-vous en épisode/aperçus 13 ? le suspense est intense…)

  • On 18 novembre 2019 at 18:55 ms said

    Cher lecteur fidèle, merci de vos réflexions et observations toujours pertinentes. Pour ce qui est de la bijouterie ayant précédé l’artisan assez polyvalent, elle était déjà fermée, et depuis assez longtemps je pense, en 2013, je ne suis pas sûre de l’évoquer dans mes aperçus. En fait ces extraits sur le blog n’obeissent à aucun programme prédéfini, je pioche un peu au hasard dans mon chantier…

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