L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 11)

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Posted by ms on 20 octobre 2019 at 10:36

(Pour retrouver les aperçus précédents, rembobiner à partir du n°10)

A grandir dans une cité de banlieue aux immeubles dépourvus de mitoyenneté, chacun son « bâtiment », sa lettre, son chiffre pour le distinguer de ses pareils, et tous entourés de pelouses qui ne s’appelaient pas encore « privatives », je mets longtemps à comprendre le secret des pâtés de maisons parisiens, les immeubles cachés derrière ceux en façade sur rue. Je ne soupçonne pas les entrelacs du bâti faute d’avoir été invitée à pousser les portes cochères haussmanniennes de la capitale dans mes jeunes années : à qui aurions-nous rendu visite en pareilles demeures ? Nous ne fréquentions que des gens logés à la même enseigne que nous. Je découvre tardivement le contraste entre le recto, alignements sur rue, soignés, ouvragés, ornés, et le verso, sur cour, moins soigné, à l’économie, les courettes puits de lumière sur lesquelles donnent les cuisines et leurs garde-manger en saillie. La place peu reluisante des bonnes. Je suis pareillement lente à intégrer le principe des cheminées dressées en rang au garde à vous sur les toits de la ville, la multiplication des conduits nécessaires à l’évacuation des fumées s’élevant des foyers d’une salle–à-manger, d’un salon ou d’une chambre. Le HLM d’enfance pourvu de radiateurs, au grand soulagement de ses occupants dont certains avaient avant d’arriver là manié le sceau et la pelle à charbon ou fait du petit bois pour se chauffer, nous abritait sous un toit plat et lisse. Que des cheminées soient encore en usage dans des appartements et que des Parisiens s’enorgueillissent de leurs flambées dépasse longtemps mon entendement. Si la cheminée (unique) et son attirail de chenets et de soufflets trouvait place obligée dans ma maison originelle puis de vacances, dans laquelle il convenait d’allumer un feu aussitôt qu’arrivés quelle que fût la saison, leur présence dans des appartements en ville m’était inconcevable. Même incompréhension devant la glorification immobilière urbaine des « poutres apparentes » – en réalité des solives -, dont nos plafonds d’HLM banlieusards étaient également dépourvus. Leur présence me semblait, à l’instar de celle des cheminées, évidente dans de campagnardes maisons de plain-pied dénuées de tout confort mais incongrue en étage dans des appartements « bourgeois ». Des cheminées et des poutres en ville : pas de quoi être fier.

À mon ignorance initiale de ce que cachaient les façades sur rues parisiennes je relie certaines de mes pratiques photographiques aujourd’hui ; l’attrait irrésistible pour mon objectif du moindre interstice, de la moindre brèche résultant d’une démolition. Je passe devant le vide mal masqué par la palissade de chantier, devine la terre rase en attente de construction, me réjouis du jour éphémère offert aux occupants du deuxième rang, pour ne pas dire de seconde zone, que je plains d’avoir eu jusqu’alors la vue bouchée par les m’as tu vu donnant sur la rue, et je photographie. Je songe au bonheur d’accéder un temps à un supplément de lumière naturelle, un supplément d’âme de la ville quand enfin les habitants masqués voient ce qu’il se passe ailleurs que dans la cour sur laquelle ils donnent. Au calme, n’a pas manqué de souligner l’agence, pour faire passer la pilule de l’horizon obscur qu’elle cherchait à vendre ou à louer à prix d’or. J’archive ces instants fugaces d’histoire de la ville, configurations échappant à l’ordre voulu des premiers bâtisseurs.  Accidents de l’alignement urbain oubliés dès que la dent creuse sera comblée et les fenêtres des immeubles sur cour rendus à leur invisibilité. Heureusement que je suis passée par-là.

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2 Comments

  • On 21 octobre 2019 at 9:55 PdB said

    Employée, il en est de même pour moi – je viens d’une ville de province (douze ans) d’une capitale d’un autre continent (7 ans) et d’ici (quarante cinq) (une dizaine de déménagements) (j’adore votre série) – : je regarde les changements qui s’effectuent dans mon voisinage, j’en prends note, je compatis et déclame parfois trois vers sur les ruines de quelque officine (légende des siècles ou quelque chose qui me vient) (je répertorie les restaurants gréko-turk comme les alimentations générales) pousse une petite chansonnette à la vue des élucubrations architecturales des puissants (comme cette honte bue aux balcons dorés qui se trouve quai de la gare) (c’est Paris : qu’importe ?) – nous cheminons de concert (je suis plutôt rive droite, dieu merci comme disait ma grand mère) (“et que dieu vous protège”, comme disait Aznav en ses fins de concerts quand il eut passé soixante quinze balais – porte Maillot je me souviens..)

  • On 21 octobre 2019 at 19:51 L'employée aux écritures said

    Vous la rive droite, moi la gauche : rien ne sera laissé dans l’ombre.

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