L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 10)

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Posted by ms on 16 octobre 2019 at 20:58

Pour faire suite aux aperçus neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un. Extraits d’un chantier d’écriture qui prend son temps.

Il y a des gens qui ont le déménagement triste, comme on dirait du vin, moi j’ai le déménagement gai, pour ne pas dire euphorique. Je jubilais dans mes langes, à six mois en mai 1956, quittant en famille ma campagne de naissance pour la banlieue parisienne. Six mois au vert forcé suffisants pour éprouver ma vraie nature : citadine. De la montée vers la ville des villes, le plus dur était fait. N’avoir vécu que des déménagements souhaités, avec à la clé des gains de commodités ou de proximités intéressantes, prédispose à avoir le déménagement gai. Souvent en jeu aussi un gain de surface mais pas forcément : mon espace vital s’est successivement agrandi (1956), rapetissé (1977), rapetissé encore (1983), agrandi (1988), agrandi encore (1999) et finalement rapetissé (2013). Jamais de quoi pleurer sur les mètres carrés perdus en route puisque le déménagement tendait toujours à mettre leur nombre (et leur distribution cloisonnée) en adéquation avec une suite changeante, somme toute banale au fil d’une vie, de configurations personnelle ou familiale. Les murs poussés, nous étions plus nombreux à cohabiter ; une surface revue à la baisse entérinait des éloignements. Le dernier rétrécissement, drastique, condition nécessaire du franchissement du périphérique, procédant lui-même de ce type d’adaptation : un jour les enfants déménagent pour leur propre compte. Moi, que ce soit pour plus grand ou pour plus petit, toujours ravie de bouger, même en 1999 quand je revenais sur mes pas, comme au Monopoly j’aurais reculé de trois cases, rétrogradant – de 800 mètres – pour atteindre Paris Notre-Dame alors qu’auparavant chaque déménagement m’en avait sensiblement rapprochée. Ce soir de février 1999, nous installant dans le vaste appartement en rez-de-chaussée du petit immeuble au bout de l’allée, entouré d’un jardin prolongé d’un petit bois, nous avions pensé que pour trouver mieux après avoir habité là, nul autre lieu banlieusard ne souffrant la comparaison, un changement de décor radical s’imposerait que seul Paris pourrait offrir.

Ce sont les quelques déménagements d’amies auxquels j’ai prêté la main, des samedis de ma jeunesse, qui m’ont appris que tout le monde ne les vivait pas dans l’allégresse. C’était parfois arriver à huit heures le matin, pleine d’allant, et découvrir l’amie en partance assise par terre, entre un amoncellement de cartons vides, collectés les jours précédents à la supérette du coin, et un fatras de paperasses et de photos, occupée à trier sa vie entière, ses oeuvres et ses amours. Voire relire systématiquement ses rédactions, puis compositions françaises puis dissertations, conservées depuis le cours moyen. Toutes archives qui auraient dû remplir les dits cartons ou des sacs poubelles : au choix. Pareil chamboulement de primes années paralysant celles retrouvées assises par terre au milieu du désastre, pas prêtes du tout à lever le camp. Les livres encore sur les étagères, les vêtements sur leurs cintres dans la penderie, les casseroles et paquets de nouilles dans le placard de la cuisine et le frigo, resté branché, pris dans ses glaces. L’amie au déménagement triste incapable de passer à l’acte, de remplir ni scotcher le moindre carton, laissant ses renforts prendre ses affaires en main, à tous les sens du terme et sans états d’âmes. Même s’il s’agissait le plus souvent de vider une chambre de bonne ou un minuscule studio aux murs tendus d’une toile de jute dont, une fois les étagères démontées et l’affiche du Cuarteto Cedron dépunaisée, on découvrait à quelle point le tissus pochait et engrangeait la crasse de la ville. Une chambre ou un studio toujours haut perché et sans ascenseur. L’impréparation retardait immanquablement les opérations, aucun casse-croûte n’était prévu pour midi, heure à laquelle chacun aurait dû regagner ses pénates après détour de certains pour rendre le break à ses généreux prêteurs. A midi, les meilleures volontés érodées par les colimaçons des escaliers et par  un soupçon de fringale, réorganisaient mentalement la suite de leur samedi et décidaient de ce qui passerait à l’as.

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3 Comments

  • On 16 octobre 2019 at 23:26 brigetoun said

    L’amie au déménagement triste incapable de passer à l’acte, de remplir ni scotcher le moindre carton, laissant ses renforts prendre ses affaires en main, à tous les sens du terme et sans états d’âme
    (on la voit… sourire, je peux, je me situe entre l’euphorie et elle alors c’est bataille sans témoin avec juron et cartons… par contre j’aime qu’on les défasse pour moi)

  • On 17 octobre 2019 at 8:38 PdB said

    vous avez bien de la chance, Employée, de voir dans ce qui pour la plupart de nos contemporains se réalise en traumatisme quelque chose de gai et de joyeux – vous avez une bonne nature… Je tiens toujours par devers moi une petite étude (sous les regards attendris de “la vue des rues de G.” (je traduis maladroitement) de l’abord de votre nouveau domicile au fil des ans (un de ces jours, j’en ferai l’exploitation dans un billet/article/post de ma série “Oublier Paris” – j’en changerai pour cette occasion l’intitulé) (pour ma part, je déteste changer mon environnement – et même ne serait-ce que partir en week-end me défrise (et pourtant, de cheveu, il m’en reste guère) – casanier, je crois que ça se nomme…)

  • On 17 octobre 2019 at 8:49 ms said

    @brigetoun : moi j’aime aussi défaire mes cartons, en espérant toujours avoir une bonne surprise !

    @PdB : le problème du week-end c’est la campagne (à mon avis)

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