L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

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"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 9)

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Posted by ms on 7 février 2019 at 23:55

L’appartement donne aussi sur cour mais ça n’a rien à voir ou plutôt tout autre chose, à regarder par trois fenêtres - nettoyées moins souvent que celle ouvrant sur le boulevard, j’avoue. Des fenêtres qui ne sont pas bêtement alignées mais disposées en L : un angle droit oppose une chambre à la cuisine et à une autre chambre. De chambre à chambre, ou de chambre à cuisine, il nous serait loisible, de nous faire signe, voire fenêtres ouvertes et en nous penchant de nous parler ; nous économiserions des pas le long du couloir qui forme la hampe du L. Mais quand je compte mes pas sur mon téléphone c’est pour en faire plus, pas moins, et atteindre les  10000 quotidiennement recommandés. Les quatre petites ouvertures de la hampe du L augmentées de la fenêtre sur rue et des trois sur cour confèrent à l’appartement une quadruple exposition. Privilège rare, à faire se damner l’agent immobilier qui sème à tout vent des courriers obséquieux destinés à réveiller en nous les vendeurs potentiels, sans savoir que, locataires, il ferait beau voir que nous vendions le bien d’autrui. Mal nous en prendrait avec, à la clé, logement en cabane garanti, pour lui comme pour nous, et pas forcément dans la prison du quartier, tout juste rénovée.

Nos fenêtres sur cour donnent en réalité sur deux cours, vastes, sur une courette presque invisible, on la devine seulement, et pour être exhaustive, sur deux terrasses de belles surfaces. Sur les cours contiguës donnent les fenêtres de six immeubles (en comptant le nôtre), cinq anciens et l’immeuble récent aux deux terrasses d’appartements de premier étage, aménagées sur le toit d’un local de plain pied à usage professionnel. Au bas mot, sur cour, nous nous invitons dans 80 appartements en passant par près de 150 fenêtres, les plus facilement repérables étant celles des cuisines avec leurs dispositions et équipements assez uniformes, souvent ouvertes ou entrouvertes pour cause de vapeurs. Celles des pièces d’eau, plus petites et à verre cathédrale, aisées aussi à identifier.

Les habitants, eux, je ne les repère pas, sauf un, toujours chez lui, appartement prolongé de l’une des deux terrasses. Un homme d’un certain âge, un homme vivant seul et qui écrit à son bureau dépourvu d’ordinateur, tous les jours, tout le jour et en soirée aussi. De sa chambre qui communique avec son bureau, il laisse le store à demi baissé mais pas au point de nous cacher son lit à courtepointe rouge, franges traînant au sol, sur lequel il s’accorde les après-midis une petite sieste, crâne dégarni tourné vers nous. Un homme qui ne part jamais en vacances, ou alors nos calendriers d’absences seraient parfaitement synchronisés ; ce qui pourrait arriver une fois, mais pas systématiquement depuis cinq ans, je ne crois pas. Un casanier donc et qui ne profite même pas de sa terrasse, n’y pose jamais le pied, et la mousse envahit le ciment qui verdit. Même sans distinguer les traits de son visage (son bureau est disposé de telle sorte qu’installé pour écrire, son buste sort du cadre), je sais que l’écriveur de l’appartement à terrasse n’est pas l’écrivain du café du coin. Lui, chaque matin, café et ¼ vichy bus, journaux quotidiens lus,  remonte chez lui de l’autre côté du café, élégamment appuyé sur sa canne. J’ai eu parfois envie de le saluer et de lui dire que, comme nous sommes parfois voisins d’étagères de librairie, alphabet oblige là où je traîne encore en rayon quand lui qui publie en toutes saisons m’écrase si nos livres se touchent, nous sommes aussi voisins de boulevards. Mais je n’ai jamais osé, je le connais de vue, certes, mais la réciproque n’est pas vraie, donc je m’abstiens, d’autant plus que si j’ai été  sa lectrice c’est un peu agacée et non pas assidue.

Pour remonter le fil des aperçus, c’est par ici

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2 Comments

  • On 9 février 2019 at 11:19 PdB said

    dites, Employée, le L de cet appartement est drôlement orienté, j’ai l’impression non ? (en tout cas, j’ai regardé vers le dessus (vous connaissez ma curiosité – et d’ailleurs vous en êtes une autre) et j’ai vaguement compris que le (presque) chauve à la courtepointe rouge se trouve face à la fenêtre de la cuisine (sans doute mes sens m’abusent-ils) mais je ne vois point la seconde terrasse dont vous nous parlez – vous omettez par ailleurs de nous parler de l’arbre qui se trouve dans la (première) cour (je ne parle même pas de celui de la seconde) (je tiens par devers moi l’image 3d fort alambiquée et artefactée du robot (vous savez comment il est) si vous la voulez- elle est à vous) (je vous la poste immédiatement) (je ne goûte point non plus très exactement les tribulations de votre autre voisin (café/tabac/vichy) même si, ainsi que votre serviteur, il dit aimer et la Sérénissime et ses Zattere…)

  • On 9 février 2019 at 12:10 L'employée aux écritures said

    Cher lecteur curieux et surplombant vous avez presque tout compris mais l’homme qui écrit n’est pas face à la cuisine mais face à une chambre. Quant aux arbres, et à d’autres espèces végétales en plates-bandes ou sur treille, ne publiant sur ce blog que des “aperçus” de mon chantier, si je n’en parle pas ici ils ne m’ont néanmoins pas échappé. Encore une précision : la seconde terrasse existe bien mais peut être masquée par la ramure de l’un des deux arbres dont j’ignore l’espèce mais qui garde ses feuilles fort longtemps, bien abrité du vent qu’il est.

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