L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

RSS Feed

"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 8)

0 Comments
Posted by ms on 12 janvier 2019 at 20:19

(Suite à propos de cartons non vidés)

Les quatre cartons restés intacts à Paris, pas question de les empiler : fragile. Dans ces quatre grands cartons de format adapté à leur contenu sont regroupés tous les tableaux, essentiellement des gravures, qui ornaient nos murs banlieusards. Cadres et oeuvres d’âges et de style différents qui, à un moment donné, avait suscité notre convoitise à moins qu’ils ne soient arrivés par héritage, et rengorgé notre satisfaction une fois arrimés aux crochets X laborieusement plantés dans le béton. Tous cadres – bois verni ou doré aussi bien qu’aluminium brossé – et leurs verres, calés debout, bien emballés, par le spécialiste de l’équipe de déménageurs qui, comme je saluais son travail d’artiste, m’avait expliqué travailler aussi un peu à son compte au transport d’objets d’art ; il m’avait laissé sa carte à la fin des opérations, au cas où. Nous avions fait illusion sur notre potentiel de collectionneurs. Tous nos tableaux, protégés les uns des autres, rassemblés dans ces quatre écrins qu’il avait taillés sur mesure dans du carton extra fort, toujours pas ouverts cinq ans après leur dépôt précautionneux dans une chambre, deux dans l’encoignure de la cheminée, deux le long du mur. Je comprends que cette indifférence ou indolence de notre part étonne : si bris de verre il y a eu au cours du transport, plus personne pour payer les pots cassés. Prescription oblige, cinq ans ont passé.

Images d’Épinal enfermées, Cris de Paris bâillonnés, Tentation de Saint-Antoine étouffée, grimaces de Boilly sans spectateur et l’alphabet brodé au point de croix par l’aïeule, Yvonne T. née en 1888, rendu lettres mortes. Au fil des jours toutes ces figures – et j’en oublie – qui habitaient avec nous sont tombées dans l’oubli. Aucune recomposition partielle de l’ancien décor n’ayant été tentée sur notre nouvelle surface de murs disponible, à quoi bon défaire le parfait rangement de nos gravures par un spécialiste ? Le flot de lumière baignant l’appartement nouveau (sans vis à vis, pas de voilages) aurait tôt fait d’effacer les couleurs et d’estomper les coups de crayons. Il faudrait y réfléchir, trouver des emplacements que les rayons du soleil n’atteignent jamais, mais la volonté manque et autant laisser les cadres dans leurs cartons soignés, à l’abri des poussières grasses de la ville avec lesquelles on n’en a jamais fini. Je me dis que notre apathie décorative a probablement quelque chose à voir avec l’éblouissement qui nous avait saisi dès la porte de l’appartement ouverte lors de notre première visite – 17 heures un soir d’hiver pourtant. Ne rien afficher pour que rien ne s’efface, ne rien superposer à un cadre suffisant tel qu’en lui-même. Ne rien accrocher qui laisserait une empreinte claire sur un mur devenu gris sans qu’on s’en aperçoive avant le décrochage. Ne pas matérialiser le passage du temps et garder l’illusion que la suite de nos vies s’écrit sur des murs parfaitement blancs. Si nos anciens luminaires ont été déballés de leurs cartons, aucun n’a été encore suspendu : l’éblouissement parisien, toujours, au risque des ampoules qui pendent.

You can leave a comment, or trackback from your own site.

0 Comments

You can be the first to comment!

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Rubriques du blog

Recherche

Archives du blog depuis avril 2008

Sur Twitter

tous textes et photos copyright Martine Sonnet, sauf mention spéciale