L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

RSS Feed

"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 5)

Comments Off
Posted by ms on 17 octobre 2018 at 21:56

Suite des précédents aperçus à rembobiner depuis le 4.

Une seule fenêtre, suffisante et nécessaire, de l’appartement s’ouvre sur le boulevard aux platanes. Je ne compte pas les quatre petites, en hauteur, perçant le mur autrement aveugle donnant en biais sur le jardin d’un ancien hôpital même si j’ai disposé sous l’une d’elles un marche-pied hissant les curieux à la possibilité d’un autre point de vue sur le boulevard et, au lointain en arrière-plan hivernal défeuillé, sur les pseudo livres ouverts de la Bibliothèque nationale de France. C’est plus confortablement par la fenêtre frontale, à hauteur naturelle des yeux, que je vous regarde passer. Vous et vos parapluies, fermés, ouverts, retournés, envolés – le boulevard est venteux -, vos bras nus ou couverts, vos chapeaux de paille d’Italie, vos bonnets péruviens (un peu passés de mode) ou vos chapkas de Sibérie, qui me disent le temps qu’il fait et son ressenti plus distinctement que les meilleures applications météos. Vous  passez à pied, escortés de valises à roulettes ou pas, de chien en laisse ou pas, de caddys pour vos courses ou pas, de landaus/poussettes à une, deux, ou trois places et l’un d’entre vous, passager récurrent, fortiche, maîtrise conjointement une poussette à deux places et une laisse principale subdivisée en trois laisses secondaires terminées chacune par un chien microscopique. Vous passez à bicyclette, personnelle ou communautaire de modèles de plus en plus diversifiés, vous passez en trottinette, pouvant aussi être d’emprunt et non votre propriété, et vous passez encore sur roue électrique solitaire, même si parfois à deux de front vous tenant par l’épaule. Certains vendredis soir ou dimanches après-midi vous passez en troupeau à rollers, gyrophares ouvrant et fermant le cortège accompagné du doux chant des roulements à billes bien huilés ; fonceurs en tête de cortège, à l’horizontale. J’ai parfois envie de descendre vous rejoindre mais si j’ai déménagé dans Paris avec mon vélo, je n’ai pas cru bon de m’encombrer de la paire de rollers que ma confiance en une jeunesse éternelle m’avait fait acquérir, quand j’avais, quoi ? 45 ans ? Roulettes fort peu émoussées.

Mais c’est encore dans vos autobus que j’aime le mieux vous regarder passer. Le 83 Porte d’Ivry/Friedland Haussmann et le 91 Montparnasse TGV/Bastille, du moins quand ils veulent bien rallier leurs terminus officiels sans vous larguer en route, mesquinement, dès Invalides voire Sèvres-Babylone pour l’un, à Gare de Lyon pour l’autre, sans consentir à un tour de roue de plus, débrouillez-vous pour finir. J’étudie votre entassement et/ou la vacuité de tout ou partie du véhicule selon les jours et les heures de passage. Jamais je n’aurais imaginé encore banlieusarde prolongeant par le 91 mon court voyage ferroviaire au delà du Montparnasse monde, collée à un carreau côté circulation de préférence, que d’une fenêtre donnant sur le boulevard j’étais détaillée de la sorte par la locataire dont j’ai pris la place, pour autant que sa curiosité ait égalé la mienne. Principe cortazarien de l’axolotl, je suis des deux côtés, mais chacune à mon tour.

Si vous passez en automobile, de mon troisième étage je ne vous vois pas bien, sauf quand vous frimez aux beaux jours en cabriolet décapotable.  Mais en aucun cas je ne descendrais vous rejoindre.

Both comments and pings are currently closed.

3 Comments

  • On 18 octobre 2018 at 17:05 Dominique Hasselmann said

    Belle description depuis votre tour de guet de tous ces “embarras de Paris”, qui seront sans doute bientôt limités grâce à un impôt supplémentaire (péage automobile comme à Londres ou Stockholm) : fin des décapotables vues du haut (quoique à 5 euros l’octroi ouvert, ce ne soit en ce cas qu’une paille pour ces conducteurs-là) ou de véhicules plus utilitaires parfois pour des courses encombrantes – mais il suffit de se faire livrer à domicile…

    Trottinettes électriques : de plus en plus deux personnes sur une seule, il paraît que les urgences – comme à San Francisco – commencent à comptabiliser les infortunés utilisateurs de cette “mobilité douce”. Anne Hidalgo devra peut-être, aux prochaines élections municipales, traverser la rue pour trouver un nouveau job à l’Hôtel Dieu. :-)

  • On 18 octobre 2018 at 20:27 L'employée aux écritures said

    Je m’aperçois, vous lisant cher Dominique, que dans les Objets Roulants Non Identifiés de Paris j’en ai oublié au moins deux types prisés des touristes qui préfèrent rester groupés : ceux constitués d’une planche transversale formant petite plateforme entre deux roues et guidés par un manche à balai amélioré et ceux constitués dune planche dans le sens de la longueur de laquelle une grosse roue unique est enchâssée. Jusqu’à la prochaine invention…

  • On 18 octobre 2018 at 21:43 PdB said

    non, mais il fait souvent bon sur le boulevard (il me souvient – pardonnez cette mélancolie nostalgique ou l’inverse je ne sais pas bien – de ce boulevard dont les trottoirs sont spacieux qui ne possédait pas ces doubles sens assez dangereux et ces voies réservées aux autobus et celles pour les vélos sans compter d’autres aussi probablement pour les chiens, les aveugles, les sourds, les handicapés, les vieux, les bébés, les femmes enceintes ou les hommes saouls, enfin tout le kit j’exagère à peine mais alors le temps était doux – j’ai vu il y a peu (pour la énième fois, 3 ou 4 je ne sais plus) cette merveille d’Agnès Varda, “Cléo de 5 à 7″ qui montre un peu ces boulevards (1962, tourné à l’été 61…) (notamment non loin du café nommé Dôme) et aussi ce Montparnasse-Monde ancienne mode avec apparentes des rues du Départ ou de l’Arrivée les locomotives à vapeur etc. ceci pour un peu aussi de réminiscences et si l’idée d’adjoindre à votre ouvrage splendide un addenda cinématographique…)

Rubriques du blog

Recherche

Archives du blog depuis avril 2008

Sur Twitter

tous textes et photos copyright Martine Sonnet, sauf mention spéciale