L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

RSS Feed

"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 2)

Comments Off
Posted by ms on 29 avril 2018 at 11:33

Pour faire suite au billet d’hier, quelques autres extraits du chantier Habiter Paris et plus précisément de la première partie du texte, sous-titrée “Du déménagement”, les quatre autres traitant “De l’appartement”, “Du quartier”, “De Paris en général” et “De quelques autres villes en particulier”.

J’ai écrit un jour que j’habitais la gare Montparnasse et réciproquement. Habiter la gare signifiait clairement que je n’étais dans la ville qu’une passagère agrippée autant qu’elle le pouvait à son sas. Quand j’expliquais à des Parisiens intra murés que j’habitais en banlieue « mais à sept minutes de train seulement de la gare Montparnasse » on me rassurait : sept minutes, quantité négligeable. Quand aux mêmes je dis aujourd’hui que jamais je n’aurais imaginé à quel point la vie pouvait être différente selon que l’on s’endorme et se réveille d’un côté ou de l’autre du périphérique, ils sont hypocritement d’accord : cela n’a rien à voir. A mon tour maintenant de rassurer les banlieusards et de conforter les Parisiens désireux de s’exmurer, mus le plus souvent par un désir d’adéquation entre le nombre de chambres du logement familial et celui des enfants. Mes propos, mesurés, les confortent dans leur projet, mais insistent sur l’absolue nécessité de se scotcher – pas plus de cinq minutes à pied – à une gare ou à une station de l’une de ces lignes de métro prolongées hors les murs, la 4, la 7, la 12 ou la 13 en attendant la 14. Ce disant, un soupçon de mauvaise conscience m’assombrit, sachant pertinemment, pour avoir joué ma partie, qui perd et qui gagne sur cette marelle. Au demeurant ici ou là chacun voit midi à sa porte de Versailles et l’avènement du « GRAND PARIS » est au bout du tunnel.  On ne fera plus qu’un, coeur et couronnes en fusion, disent-ils. Les chantiers de la mégapole promise et de ses gares, je les ai à l’oeil. Mais j’attends toujours celui de la déconstruction du périphérique par lequel tout aurait dû commencer. La ville et les esprits auraient grandis ensemble par capillarité.

Encore banlieusarde, au printemps 2011, j’ai photographié la maternité promise à démolition de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, 82 boulevard Denfert-Rochereau XIVe arrondissement de Paris, où sont nés mes fils. Maternité Adolphe Pinard : inscription en lettres carrelées au fronton, bâtiments en carré fermé autour d’une pelouse, deux étages, architecture à taille humaine et humanité du service. Des bâtiments de brique, comme ma vieille maison natale normande et comme ma cité d’enfance. Je prends une première série de photos sur le terrain, arpentant l’enclos, puis une seconde, aérienne. Du 56e étage de la tour Montparnasse, je zoome sur l’hôpital aux bâtiments aisément repérables à partir de la mosaïque carroyée de verdure du cimetière qui, vu du ciel, le jouxte. Mes fils prêtent une attention polie à des clichés propres à satisfaire d’éventuelles curiosités tardives, le jour où le 82 boulevard Denfert-Rochereau ne gardera plus trace des naissances pas milliers survenues à cette adresse. Je les engrange aussi pour moi ces photographies d’un lieu auquel m’attachent des raisons que je perçois maintenant plus clairement qu’à l’époque où je jouais des coudes pour y mettre au monde mes enfants bien que n’habitant pas Paris. Qu’ils y voient le jour procédait du parfait accomplissement, en trois générations, de l’exode familial vers la capitale aux portes de laquelle s’étaient arrêtés mes parents, tant par l’embauche de mon père à la Régie Renault de Billancourt, que par le logement obtenu, cité de la Plaine, Clamart, Seine. La montée à Paris de l’ancien artisan charron/forgeron/tonnelier n’ayant pas atteint tout à fait son cœur, je porte au monde mes enfants au terme géographique théorique de sa trajectoire. Je leur fais franchir in puis ex utero l’ultime pas séparant la condition de « Parisiens des taillis » de celle de Parisiens légitimes écrivant « Paris XIVe » à la rubrique « lieu de naissance » des formulaires administratifs.

En janvier 2018, une affiche placardée sous le porche de notre immeuble annonce que celui-ci fait partie des 8% du périmètre de la ville recensé cette année. Je ne cache pas ma joie, un peu puérile, d’être comptée Parisienne, même si d’adoption. J’éprouve le même contentement à devoir renouveler un mois plus tard ma carte nationale d’identité et mon passeport arrivés ensemble à échéance : les nouveaux sont établis à ma bonne et belle adresse. Je compare la photographie rien moins que décorative qui m’identifie sur mes nouveaux papiers avec celle qui ornait encore un peu les anciens : les contraintes de non-sourire, d’oreilles bien dégagées et de dépouillement de toute expression comme de tout accessoire se sont aggravées. Pour un résultat contre-productif : je pense ne me ressembler que bien peu sur mes pièces d’identité nouvelles. Ou alors, si ces photos révèlent la vérité de mon essence de désormais sexagénaire, je comprends mieux que lorsque j’emprunte l’autobus ou le métro, de plus en plus souvent, si ceux-ci sont bondés, une jeune personne me propose sa place assise. Je décline l’offre poliment mais abîmée de réflexions sur mon apparence probablement plus en phase avec l’âge de mes artères qu’avec celui de mon mental exalté par la vie parisienne. Mon rajeunissement consécutif au franchissement du périphérique ne se lit, hélas, pas sur ma figure.

Lire la suite : aperçus 3, aperçus 4.

Both comments and pings are currently closed.

2 Comments

  • On 29 avril 2018 at 22:12 PdB said

    magnifique (on ne sait trop comment vous vous y prenez, Employée, mais enfin : magnifique) (pour ma part, mes filles sont nées dans le neuf trois – ça fait une espèce de discrimination à l’emploi, je ne vous le cache pas – rue du Coq Français – ce qui vous pose quand même un peu plus dans cette patrie-là – dans des conditions formidables – la maternité des Lilas, une merveille)(le recensement, j’y participai une année – 84 ou 5 je ne sais plus, j’allais chez les gens, déposer le questionnaire, revenir le prendre et vérifier sa complétude – un type – de mon âge aujourd’hui – était venu, 1977 ou 8 je me souviens, enquêter aussi – reçu par bonté d’âme ou obligation citoyenne je ne sais plus)(la publication en aperçu a quelque chose du feuilleton) (trop bien)

  • On 30 avril 2018 at 9:40 L'employée aux écritures said

    Merci mille fois !
    Pour info si vous n’y êtes pas repassé récemment : le recensement n’est plus ce qu’il était et, désormais, pour l’essentiel dématérialisé : un seul passage d’agent confiant un identifiant et un mot de passe valables quelque chose comme 48 ou 72 heures et plus qu’à aller cliquer dans le délai imparti…

Rubriques du blog

Recherche

Archives du blog depuis avril 2008

Sur Twitter

tous textes et photos copyright Martine Sonnet, sauf mention spéciale