L'employée aux écritures

le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735

RSS Feed

"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux

Habiter Paris (aperçus 1)

Comments Off
Posted by ms on 28 avril 2018 at 14:48

Cinq ans ces jours-ci que j’habite Paris : occasion de publier sur le blog quelques petits extraits du début d’un texte en chantier (depuis cinq ans !) “Habiter Paris”.

Habiter Paris m’occupe l’esprit à temps complet depuis que j’ai franchi d’un bond, pieds joints, le boulevard périphérique et ses huit voies de circulation, le boulevard des maréchaux et ses rails de tramway, la Petite Ceinture, ses voies, ses gares, réaménagée loisirs ou à l’abandon, le mur des Fermiers Généraux murmures encore audibles, et l’enceinte de Charles V. Mais pas celle de Philippe Auguste : retouché terre juste avant, en plein « champ des capucins » des plans antérieurs à la percée du boulevard de Port-Royal (en lieu et place de la vieille rue des Bourguignons) et au lotissement du quartier. J’habite Paris depuis le vendredi 29 avril 2013 aux environs de 13 heures, munie d’un bail signé le 1er mars précédent. Se maintenir à loyer constant extra et intra muros supposait, à la mesure de moyens moyens, de se défaire d’un tiers de surface et donc d’un tiers de l’ensemble de nos biens et effets meubles. Avant le grand saut, deux mois se passent à trier, vendre, donner, échanger, et pour finir jeter en fonction du calendrier du passage des encombrants. Le déménagement s’achève pour C. et moi en taxi ; un taxi libre miraculeusement surgi de nulle part sur notre chemin alors que, camion parti, porte et volets de l’appartement quitté verrouillés, nous nous dirigions portant sacs à dos et traînant valises à roulettes vers l’arrêt « Pierre Louvrier » de l’autobus 189 qui nous rapprocherait du métro. Le chauffeur s’enquérant de notre destination de vacances, nous avions répondu que non, c’était un déménagement pour Paris. Depuis le vendredi 29 avril 2013 aux environs de 13 heures, locataire de trois pièces dans Paris à la merci d’une non reconduction de bail, d’un caprice de propriétaire qui sonnerait la fin de la fête, j’en jouis chaque jour comme si c’était le dernier.

Amarrée rive gauche, sans l’avoir cherché ni même jamais osé l’espérer, j’aborde les terres parisiennes qui ont de tout temps été les plus familières aux banlieusards timides d’origine provinciale que nous avons d’abord été. Famille arrivée de sa campagne dans les années cinquante du XXe siècle, effrayée à l’idée de la profondeur à laquelle notre ligne de métro, la 12, Mairie d’Issy – Porte de la Chapelle (le terminus Nord de cet ancien Nord/Sud n’atteignait pas encore Aubervilliers), s’enfonçait pour passer sous le fleuve entre Chambre des députés et Concorde. Nous n’allions voir de l’autre côté qu’en cas de nécessité absolue, comme se faire redresser les dents à meilleur compte dans une École Dentaire que je ne parviens pas aujourd’hui à localiser (du côté du métro Notre-Dame-de-Lorette ?) ou faire appel aux compétences des vendeurs-experts d’un rayon de la Samaritaine ou du Bazar de l’Hôtel de Ville inexistant au Bon Marché – qui l’était encore un peu ou du moins nous restait abordable -, notre grand magasin par défaut puisque seul implanté sur la rive gauche.

Venue, quinquagénaire, habiter la capitale intra muros au XXIe siècle, je réinvestis le 75 qui signifiait fièrement la Seine sur les plaques des rares voitures circulant autour des HLM de mon enfance banlieusarde comme sur celles qui roulaient dans Paris. Un 75 indu source d’un léger sentiment de supériorité à l’égard des malheureux flanqués du 78 qui encerclaient comme nous la ville mais à distance ; infortunés (même à Versailles) habitants de la Seine-et-Oise voués en outre à la vindicte automobile pour leur réputation de piètres conducteurs. Avant que le boulevard périphérique, à l’emporte-pièce, renvoie chacun à ses quartiers et que notre 75 usurpé soit rétrogradé en 92 : loi du 10 juillet 1964 entrée en vigueur au premier janvier 1968.

Mon cinquième changement d’adresse en cinq décennies a été de loin le plus radical – je ne compte pas le déménagement qui m’arrache, encore dans mes langes, de la maison du bord de la route. Dans la ville de banlieue dont je ne bouge pas pendant 57 ans, deux fois même je n’ai déplacé mes baluchons que de quelques mètres, pour ainsi dire au diable, à la brouette et au charriot à commission pour les livres, passant du 18 au 12 d’une même rue puis du 138 au 220 d’une même avenue. Des sauts de puce. Venue habiter mon quartier de travail, géographie intégrée de longue date pourtant, tours, détours et raccourcis rebattus, je ne le marche plus du même pas. L’allure sereine, je fréquente volontiers le côté du trottoir que je n’empruntais jamais ; je revisite le quartier, adopte un nouveau point de vue sur des façades ignorées, me laisse guider par des commerces de bouche dans lesquels je n’entrais pas. Et surtout, je marche délestée du souci quotidien de devoir au bout du jour et du compte rentrer à la maison hors la ville et en éprouver toute la lassitude. Plus légère, moins fatiguée, je dors paradoxalement mieux sur le boulevard où hôpitaux et caserne de pompiers nous cernent – sirènes à proportion – qu’entourée de jardins silencieux la nuit au bout de l’allée en impasse dans le quartier pavillonnaire quitté.

Both comments and pings are currently closed.

4 Comments

  • On 28 avril 2018 at 15:50 PdB said

    (vous ne mentionnez guère, Employée, la proximité qu’entretient votre nouveau pied-à-terre avec ce (votre) Montparnasse-Monde et pourtant, il n’est pas douteux qu’il tient, dans ce changement – centrifuge, probablement – une place tout à fait… centrale…) (ça valait bien cinq ans – mais votre “fidèle lectorat” comme vous dites se trouble quelque peu : c’est qu’il aime cette prose alors (bien qu’étant domicilié depuis 77 rive droite) il attend la suite) (l’augure de la question du chauffeur de taxi – cette profession -très rarement c’est vrai- a une pré-science des choses qui importent – chaque jour en vacances – a vraiment quelque chose qu’on partage – on recommence comme voilà 5 ans (demain) : welcome (back) in Paris…!!)

  • On 28 avril 2018 at 21:21 L'employée aux écritures said

    Cher lecteur fidèle merci ! demain, jour pour jour donc, je vous proposerai un autre aperçu du chantier, avec un peu de Montparnasse.

  • On 28 avril 2018 at 22:18 Parisienne said

    L’école dentaire se trouvait entre la rue de la Tour d’Auvergne et la rue Milton (9e art). Elle a été remplacée par une école élémentaire rue de la Tour d’Auvergne !

  • On 29 avril 2018 at 9:22 ms said

    @Parisienne : merci pour la précision géographique ! C’est un souvenir très lointain, une de mes soeurs aînées y était suivie et c’était une sortie obligée de certains jeudis.

Rubriques du blog

Recherche

Archives du blog depuis avril 2008

Sur Twitter

tous textes et photos copyright Martine Sonnet, sauf mention spéciale