Archive pour la catégorie ‘page culturelle’

Souvenirs des photos d’une exposition

Mardi 27 juillet 2010

A la veille de sa fermeture, il était bien temps,  j’ai visité l’exposition des photos d’Irving Penn, ses Petits métiers, à la Fondation Cartier-Bresson. J’ai un peu regretté (et je n’étais pas la seule) que les tirages présentés soient si sombres. Fort contraste de ces “cris de Paris”, comme on les aurait appelés au XVIIIe siècle, sur les murs blancs des salles d’exposition.

Présent à Paris en 1950 pour photographier les défilés haute couture  à la demande du magazine Vogue, Irving Penn en profite pour convoquer dans son studio de la rue de Vaugirard,  en tenue de travail et avec tous leurs outils, des travailleurs et travailleuses repérés dans les rues de la capitale et dont il pense que les activités disparaîtront bientôt (il les dédommage du manque à gagner le temps de la pause).

La série des petits métiers amorcée à Paris est continuée à Londres et à New York selon les mêmes principes et c’est une “internationale ouvrière” que le photographe nous dresse, rejoignant August Sander et sa galerie des Hommes du XXe siècle ou François Kollar et son portrait de la France laborieuse à la veille du Front Populaire.

On peut, alors que l’exposition a fermé ses portes, retrouver les photos exposées (avec d’autres) dans le livre Irving Penn, Small Trades, qui faisait office de catalogue mais que je n’ai pas acheté. De ma visite à la Fondation Cartier-Bresson, un lieu collé au Montparnasse monde dans une impasse que je ne connaissais pas, impressions restées vives de

la maigreur du marchand de concombres : ses bras plus maigres que ses concombres, son tatouage d’un visage féminin (vague ressemblance avec Louise Brooks) dessiné sur ses côtes saillantes et le trou au genou droit de son pantalon ;

la bonne tête de l’équarisseur au chapeau : on irait presque confiant se mettre sous la scie qu’il tient à bout de bras ;

la complicité des deux garçons bouchers, se tenant par les épaules, et leurs longs tabliers chiffonnés maculés ;

l’invisibilité du technicien du gaz, visage dissimulé sous un masque à la technologie complexe, plein d’appendices, et la combinaison gommant son corps ;

la décontraction du soudeur, lui, le casque relevé, le masque baissé, et la jambe en avant ;

les chaussures impeccables du couple de cordonniers, elle et lui portant lunettes, et comme elle tient serré son mari ;

la fierté du terrassier, vieil homme portant veste et gilet, une main dans la poche du pantalon, l’autre posée sur l’extrêmité du manche de pioche ;

la lassitude du charpentier, un outil dans chaque main et un bout de planche serré sous chaque bras ;

le long collier-étalage du marchand d’oignons breton : si j’aimais les oignons c’est à lui, et à nul autre, que je me fournirais ;

l’air désabusé du réparateur de faïence, assis, tablier sur les genoux et dans chaque main un morceau à recoller ; ses outils et sa colle disposés au sol autour de lui ;

la concentration du couple de professeurs de danses de salon ;

les rayures des chaussettes et du pull du contorsionniste : mais comment son chapeau tient-il dans son improbable posture ? ;

les bas résilles de la danseuse de cabaret ;

les décorations arborées par le gardien de parc et les guerres qu’il a dû faire ;

le mètre ruban autour du cou de la couturière et la longue aiguillée de fil blanc piquée en haut de sa blouse noire ;

les plis impeccables du tablier de l’infirmière, la raideur de sa coiffe et de son col ;

toutes les épaisseurs superposées dont il faudrait venir à bout avant de parvenir à toucher enfin la peau du vendeur de peaux de chamois ;

le sourire en coin du chiffonnier ;

le sourire narquois du sommelier, sûr de la bonne bouteille qu’il tient en main, mais dont il sait bien qu’elle n’est pas pour nous ;

les mauvaises dents qu’on devine aux deux femmes de ménage se tenant par le bras et chacune son sceau en tôle, les brosses dedans, de l’autre côté.

(Et une fois n’est pas coutume : j’ai emprunté la photo sur un blog d’actualités photos de Los Angeles ; rien de plus facile que d’en trouver d’autres)

Les repasseuses donnent de la voix du 24 au 27 mai

Vendredi 21 mai 2010

Du lundi 24 au jeudi 27 mai, sur France Culture, tout à la fin des Passagers de la nuit, ce qui nous amène vers 23h40-45, est diffusée ma nouvelle contribution à l’émission produite par Thomas Baumgartner, sous forme de 4X5 minutes pour deux voix.

Le texte s’appelle “Non mais, t’as vu le tableau ?” et sera lu par deux comédiennes puisque le tableau ce sont les deux repasseuses de Degas appartenant au musée d’Orsay, l’une qui baille et l’autre qui pèse de tout son poids sur son fer. Avec une petite aide de ma part, elles prennent enfin la parole. Deux femmes qui ont des choses à se dire et à nous dire et pas seulement sur l’art du repassage.

Mon choix fixé – mon coeur a un temps balancé entre les repasseuses et les joueurs de cartes de Cézanne – j’ai eu des émotions parce que du musée d’Orsay (en rénovation) où je les cherchais un soir d’hiver, elles avaient pris la poudre d’escampette. Je les ai heureusement retrouvées, dans Paris, au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, prêtées pour l’exposition temporaire La splendeur des Camondo.

J’aime beaucoup écrire ces textes à contrainte formelle forte. Exercice stimulant, par exemple, pour le travail de la ponctuation nécessaire pour transmettre, par écrit, à celles qui parleront le rythme et le phrasé que l’on entend spontanément soi-même en écrivant. Et puis grand plaisir éprouvé, lors des enregistrements, à observer et écouter les comédiennes se saisir du texte et l’enrichir. Merci à Julie Monnet et Evelyne Guimarra qui font parler les repasseuses et à Clotilde Pivin pour sa réalisation.

Bien sûr “Non mais, t’as vu le tableau” s’écoutera aussi (après le coup de fer) en ligne et se podcastera (et j’en profite pour dire que le succès des podcasts de France Culture fait vraiment plaisir). Pour mémoire, ma première collaboration aux Passagers de la nuit s’appelait “Couture à domicile” et avait été diffusée en novembre 2009.

Une suggestion pour prolonger l’écoute : plutôt que de faire du repassage, relire ou lire L’assommoir de Zola, dont j’avais oublié toute la richesse depuis ma lecture de lycéenne, ainsi que ses fabuleux Carnets d’enquêtes préparatoires que pour ma part je n’avais jamais ouverts.

Récupérer l’émission de lundi 24, mardi 25, mercredi 26, jeudi 27.

Des centrales, en littérature et en photographie

Mardi 19 janvier 2010

L’employée aux écritures voit des centrales nucléaires partout.

D’abord il y a La centrale, celle d’Elisabeth Filhol (chez P.O.L.), à lire pour se glisser dans leurs enceintes interdites avec les équipes itinérantes de travailleurs intérimaires qui interviennent pour la maintenance des réacteurs pendant les arrêts de production. Bossent jusqu’à avoir leur dose. S’arrêtent. Roulent et vont s’embaucher dans une autre. 19 centrales, 19 stations possibles, distances à la ville toujours maintenues. Des hommes qui partagent voitures pour les trajets et caravanes fixes sur des campings pour se loger, comme rouler, plus économiquement, sinon à quoi bon ? Dans le roman d’Elisabeth Filhol il y a les centrales, le travail, les hommes, et tout est également important et justement posé et exposé par l’écriture.

Et puis il y a les centrales dans les paysages, photographiées par Jürgen Nefzger, qu’on a pu voir sur Arte dans le dernier numéro de Metropolis. La série s’appelle Fluffy Clouds, et est exposée à Toulouse au  Château d’eau jusqu’au 7 février. Quand on vient de lire celle d’Elisabeth Filhol, on réagit forcément à ces images étonnantes, grand angle, souvent avec personnages comme si de rien n’était – l’étonnant pêcheur à la ligne au repos dans son transat !. Seulement quoi qu’il se passe au premier plan, à l’arrière toujours des tours et des fumées. Une constante photographique (on pense, parce qu’on l’aime, mais c’est très différent comme regard, au beau travail des Becher, bien sûr).

Enfin qui dit constance + centrale, appelle Philippe de Jonckheere qui note semaine après semaine, en allant au travail en train de Paris à Clermont-Ferrand, ses pensées au moment où son téoz passe au droit de la centrale de Neuvy-sur-Loire qu’il prend alors systématiquement en photo, sauf incident qui l’en détourne, comme trop de fatigue parfois. C’est à lire (avec milles autre choses graves, tendres, et parfois colères) dans le bloc-notes de son Désordre. Mais pour en rattraper 424 pages d’un coup, si on ne le suit pas, c’est plus pratique de passer par publie.net – parce que son Désordre, on s’y perd et tant mieux, c’est fait pour.

Et quand on est fidèle au bloc-notes et qu’on se retrouve dans un TGV qui longe au loin une centrale, c’est plus fort que soi…

3′ 39″ en compagnie de la marquise de Verdelin

Samedi 26 décembre 2009

Pour l’ouvrage 100 monuments, 100 écrivains qui vient de paraître aux éditions du Patrimoine, j’ai écrit un texte à propos du château de Carrouges, dans l’Orne, monument que j’avais choisi (par affinité départementale native) dans la liste de ceux qu’aucun auteur n’avait encore adoptés.

J’ai un temps hésité avec la citadelle de Montdauphin, dans les Hautes-Alpes, passage obligé pour rejoindre mes montagnes préférées, mais Carrouges l’a emporté quand j’ai identifié une de ses habitantes éclairées, la marquise de Verdelin, belle-mère du général Alexis Le Veneur seigneur du lieu, fidèle amie et correspondante de Jean-Jacques Rousseau dont elle fut un temps la voisine. C’est par ses yeux, dès lors, que j’ai perçu le château.

La marquise, grande épistolière comme le XVIIIe siècle en a produit tant, n’ayant pas laissé de mémoires, je lui ai un peu forcé la main, et en résulte une Page arrachée aux mémoires apocryphes de la marquise de Verdelin, datée de juillet 1778. Cliquez ci-dessous si vous souhaitez l’entendre : je vous la lis.

Verdelin.mp3

Ecrivant avec procuration de la marquise, j’étais aux anges et relisant ses échanges avec Rousseau je revenais aux questions qui m’occupaient tout le temps de ma thèse puisque Madame de Verdelin est mère de trois filles dont l’éducation la préoccupe beaucoup et qu’elle s’en entretient parfois avec son correspondant (le jour où un éditeur voudra enfin republier L’éducation des filles au temps des Lumières, j’y glisserai quelques extraits de leurs lettres).

Par ordre d’apparition chronologique, puisque c’est le principe retenu pour nous ranger avec nos monuments historiques, le mien porte le numéro 62, comme l’atelier, coïncidence que je ne pouvais passer sous silence ! (Pas plus que la bonne compagnie au fil des pages de ce gros livre de quelques collègues blogueurs figurant aussi au catalogue des éditions publie.net).

Histoire, littérature, sciences sociales – et Bergounioux

Samedi 12 décembre 2009

Rangeant les notes que j’avais préparées pour mes interventions à propos d’Atelier 62, hier chez les sociologues du GRESCO à l’université de Poitiers (dans une salle baptisée Gargantua, ce qui allait très bien aux forgerons) et ce matin chez les spécialistes de l’autobiographie de l’ITEM, à l’ENS (en salle Beckett), je trouve ces extraits d’entretiens de Pierre Bergounioux sur les liens entre littérature, histoire, sciences sociales.

Je ne les ai cités ni à Poitiers ni à Paris – où je n’ai évidemment pas dit la même chose puisque les problématiques des séminaires étaient différentes – mais je les avais sous le coude. Je prépare toujours des notes pour dire finalement autre chose, mais c’est ainsi que cela fonctionne, j’ai besoin d’être passée par cette étape de réflexion écrite et étayée pour pouvoir me lancer.

En les relisant, je me dis que je ne referme pas ces fichiers sans citer quelques extraits de ces propos de Pierre Bergounioux, parce que j’y souscris entièrement.

Au moment de la sortie du premier tome de son magistral Carnet de notes dans le supplément livres du Monde, (03/03/2006) Pierre  Bergounioux donne sa vision des rapports entre histoire et littérature

Je dirai que c’est un seul et même discours qui s’est diffracté. L’histoire, qui avance par longues enjambées, ne peut pas descendre à ce détail exquis, irremplaçable, chatoyant, infiniment précieux dont se nourrit la littérature (…) L’historien, surtout depuis Braudel et son histoire longue, est celui qui brasse des destinées par milliers, par millions, la durée par siècles… des vastes périodes qui échappent à la conscience que nous en avons. Il faut fatiguer des montagnes d’archives avant de se faire une idée des processus énormes au regard de quoi notre vie n’est rien.

Et je pense que la littérature est ce discours d’une extrême précision qui s’efforce, avec la sensibilité d’un sismographe, d’enregistrer le cours de ce qui aura été notre vie. Mais à mes yeux elle ne vaut pas une heure de peine si elle ne se rappelle pas qu’elle est en quelque sorte la sœur cadette de l’histoire. Nous sommes de part en part des créatures historiques, et le moindre mouvement dont tressaillent nos cœurs, la moindre pensée qui traverse nos cervelles renvoient en dernier recours à l’histoire universelle. (…)

Interrogé sur les « clartés » que la littérature jette sur notre destinée, il ajoute

Je pense que la littérature est quelque chose comme une science exacte. Si on ne se paie pas de mots, si on évite de composer un des divers rôles qui s’offrent à l’écrivain, et que l’on s’applique simplement à saisir, à ressaisir, à percer l’éternelle énigme du présent, le mystère toujours renaissant de la réalité, alors oui, la littérature pourrait bien être cet effort vers la justesse, l’exactitude…allons-y : l’authenticité, la probité…

Quelques années plus tôt, dans  le livre d’entretiens avec son frère Gabriel, Pierre Bergounioux, l’héritage (Flohic, 2002, rééd Argol, 2008), Pierre Bergounioux expliquait en quoi le développement des sciences sociales (l’intrusion récente, très dérangeante, des sciences sociales dans le paysage) avait changé la littérature, et malmené, voire condamné, le roman

De Marx à Max Weber et à Pierre Bourdieu, elles (les sciences sociales) ont offert aux agents sociaux que nous sommes des lumières décisives sur ce qu’ils sont et font, qui n’est jamais ce qu’ils croyaient.  Une chose est de vivre, autre chose de méditer et de connaître. La vérité du monde social, comme celle de l’univers naturel, n’est accessible qu’à une activité spécifique, scientifique. Cet acquis a changé la donne, porté un préjudice irréparable, par exemple, au genre romanesque qu’il condamne soit à la naïveté – c’est en l’absence de la sociologie que le romancier du XIXe siècle a pu se croire omniscient – soit à une inacceptable invraisemblance. Nul n’est plus censé ignorer les déterminants sociaux des personnages. (…) Un écrivain ne peut plus se contenter de lire les autres écrivains. Il lui faut enjamber le mur qui sépare, à l’université mais dans la société aussi, les disciplines et les métiers, lutter contre les conséquences mutilantes de la division du savoir.

Ce même thème, je l’avais entendu en débattre avec François Bon à Beaubourg un soir de décembre 2005, juste comme les premiers mots des textes qui deviendraient Atelier 62 filaient sur le clavier.

Enjambant le mur cloisonnant les disciplines et les savoirs, c’est bien comme cela aussi que je conçois la littérature. (Mais je ne saurais jamais l’exprimer avec cette élégante justesse – ah le “fatiguer des montagnes d’archives”…)

Merci à Marlaine Cacouault et Gilles Moreau pour le séminaire du GRESCO, à Catherine Viollet, Véronique Montémont et Philippe Lejeune pour celui de l’ITEM : les réflexions échangées lors de ces deux journées m’ont fait avancer ; elles auront des prolongements.

“Couture à domicile” : une seule adresse

Jeudi 29 octobre 2009

Pour tous vos travaux de “Couture à domicile”, la bonne adresse c’est celle des Passagers de la nuit sur France Culture, du 2 au 5 novembre.

Quand Thomas Baumgartner m’a proposé d’écrire pour la série “2 voix 5 minutes” qui clôture l’émission (les 5 minutes sont les 5 dernières, diffusées vers 23h40/45 juste avant Du jour au lendemain d’Alain Veinstein), j’ai été très heureuse, parce que j’aime beaucoup écouter ses Passagers de la nuit. Mais aussi bien prise au dépourvu parce que j’étais fermement décidée à ne jamais écrire une seule ligne de dialogue, par flemme d’aller à la ligne, de saisir un tiret et d’ouvrir des guillemets à tout bout de champ… Et puis quoi inventer ?

N’empêche que très vite est venue l’idée de “Couture à domicile”, un sujet qui me permettait d’utiliser les contraintes formelles de la série (continuité/discontinuité des 4 fois 5 minutes et continuité des deux personnages).

Donc “Couture à domicile”, c’est une couturière et sa cliente, quatre séances d’essayages, quatre vêtements, quatre moments dans la vie des deux femmes, en 1950, 1962, 1970 et 1975. La confiance qui s’installe et les confidences, le temps de tourner un peu pour voir si ça pose bien de partout. Attention aux épingles.

Merci à l’équipe de l’émission, à Séverine Cassar et aux deux comédiennes, Charline Paul, la couturière, et Anne-Lise Heimburger, la cliente : passé par leurs ondes et voix, le texte est bien plus beau qu’au sortir de mon clavier !

On peut encore les écouter en ligne : elles sont archivées.

PS : si d’habitude quand les Passagers de la nuit passent vous dormez, il suffit de les podcaster pour ne pas les rater.

D’une apparition : Pessoa, rue Soufflot

Mardi 20 octobre 2009

Sur le trottoir de la rue Soufflot, côté des numéros impairs, à hauteur de l’antique pharmacie Lhopitallier – un décor qui lui allait comme un écrin – , j’ai croisé Fernando Pessoa. Il était 14h40 – j’ai regardé ma montre.

Fernando Pessoa, un peu vieilli mais toujours même chapeau, mêmes lunettes, même moustache, même manteau, et son mince cartable. La différence est qu’en ce lieu et à ce moment précis, 14h40 devant la pharmacie Lhopitallier, il tenait ce dernier par la poignée, lui causant un léger balancement, et non plus serré immobile sous son bras. Marchant du même pas, l’esprit occupé de ce qu’il écrirait tout à l’heure à Ophélia.

Fernando Pessoa, tel qu’en son éternelle intranquillité, mais en couleurs : son manteau est étonnamment bleu marine. Tant d’images de lui en homme gris, aux souliers noirs vernis, foulant les tout petits pavés carrés blancs de Lisbonne.

En y repensant, il me semble bien qu’il a renoncé au noeud papillon – seule infidélité concédée à lui-même.

Je ne sais pas où il avait laissé sa malle (et tous ceux qui grouillent enfermés à l’intérieur), mais je dirais bien à l’hôtel des Grands Hommes, parce qu’il faut bien un point de départ.

Billancourt, le roi chasse

Mercredi 2 septembre 2009

Poursuivant la relecture du journal que le libraire parisien Prosper Siméon Hardy a si heureusement titré Mes Loisirs ou Journal d’événemens tels qu’ils parviennent à ma connoissance en vue de son édition (j’en ai déjà parlé), je ne saurais rester indifférente à la petite nouvelle que celui-ci consigne à la date du lundi cinq septembre 1774

Le Roi chasse avec les deux princes ses frères dans la plaine de Billancourt, près de Boullogne.

Ce jour le Roi accompagné de Monsieur et de Monsieur le comte d’Artois ses deux frères, chasse depuis trois heures après midi jusqu’à près de sept heures du soir dans la plaine de Billancourt et dans celle de Boullogne. Je vois Sa Majesté qui paroissoit fort gaie parler très grâcieusement au prince de Soubise capitaine des chasses de ce canton, avant que de remonter dans sa voiture en terminant la chasse au bout du Pont de Séve, où l’on crie à plusieurs reprises ; vive le Roi. Sa Majesté n’étoit accompagnée comme pendant la chasse que des deux princes ses frères et du duc de Villeroy capitaine de ses gardes. Madame Clotilde et Madame Elisabeth sœurs du Roi regardoient la chasse de la terrasse du château de Bellevuë où elles s’étoient rendues de Versailles.

Et je saisis l’opportunité que m’offre Hardy de signaler que j’ai très récemment mis en ligne sur le site complémentaire à ce blog une page de photos faites à Billancourt, justement, le lundi 3 août dernier, dans la matinée, y circulant sur mon vélo (de ville, très différent de celui de campagne).

Où l’on verra que la plaine trapézoïdale se hérisse en certains endroits de grues et que l’île, en son état actuel, ne se prête guère qu’aux châteaux de sable.

Où l’on verra aussi que le portail noir Emile Zola a disparu depuis mon dernier passage.  On n’y posera plus les mains. On ne le prendra plus en photo.

Des livres noyés

Mercredi 1 juillet 2009

 

Dans l’exercice de ses fonctions, L’employée aux écritures lit en ce moment l’année 1773 du journal, joliment titré Mes Loisirs ou Journal d’événemens tels qu’ils parviennent à ma connoissance que le libraire parisien Prosper Siméon Hardy a tenu de 1753 à 1789. Son manuscrit conservé par la Bibliothèque historique de la ville de Paris est en cours d’édition ; le volume 1 couvrant les années 1753-1770 est paru, le 2, 1771-1772 est sous presse, et nous (une équipe de l’IHMC sous la direction de Daniel Roche et une équipe de l’UQAM sous la direction de Pascal Bastien) préparons la suite. A terme, il y en aura 12.

 

 

Parvenue à la date du mercredi cinq mai 1773, je me suis bien amusée en y lisant cet événement ayant frappé, à juste titre, le libraire

 Un particulier auteur fait jetter quatre crochetées de livres en feuilles dans la rivière. Ce jour vers trois heures après midi un particulier qu’on disoit se nommer Gibert vêtu d’un habit gris, étant arrivé à l’entrée du Quay de Conty suivi de quatre crocheteurs portant chacun leur charge de livres en feuilles, ordonne à ces crocheteurs de les jetter dans la rivière pardessus le parapet, ce qui s’exécute sur le champ au grand étonnement de tous ceux qui en sont témoins. Plusieurs personnes courent en battelet pour avoir des exemplaires du livre qui venoit d’être proscrit si singulièrement, et l’on apprend qu’il portoit pour titre ; Histoire de deux amans françois en prose et en vers La Haye – Paris chez Fétil l’un des douze libraires non jurés de l’Université, 1770. On prétendoit que le susdit particulier étoit auteur de cet ouvrage, et que comme il avoit eu quelque difficulté avec le libraire par rapport à son peu de débit, il avoit pris par une espèce de dépit le parti de l’anéantir totalement, de combien d’autres ouvrages n’étoit-il pas à désirer que les auteurs pussent se déterminer à débarrasser le public de la même manière ?

Quand on pense, 236 ans plus tard, à la somme des livres qui ne se vendent pas parce que leurs lecteurs potentiels n’ont pas le temps de les rencontrer sur les tables des librairies qu’ils ont déjà poussés par d’autres, on se dit que si leurs auteurs se dépitaient de la sorte le Zouave du pont de l’Alma n’aurait qu’à bien se tenir pour arriver à donner encore signe de vie.

Et lisant cela, je me souviens aussi d’un autre livre noyé, mais c’est une toute autre histoire.

“24 City” élévation sur décombres d’usine

Mardi 24 mars 2009

Une semaine tout rond que j’étais tenaillée par l’envie de voir 24 City, parce que j’avais lu ce qu’en disait Le Monde mardi dernier au soir, veille de sa sortie, et que c’était prometteur. 24 (entendre Twenty-Four) City, film de Jia-Zhang-Ke, un cinéaste chinois dont je n’avais rien vu encore, malgré tout le bien entendu à propos de son film précédent, Still Life.

Maintenant que je l’ai vu une première fois qui ne restera pas longtemps la seule (je crois bien qu’au temps du cinéma permanent j’aurais enchaîné deux visions), je ne saurais trop conseiller de courir le voir toutes affaires cessantes. Et pas seulement parce que dans l’usine 420 qu’on abat dans la ville de Chengdu, au centre de la Chine, il y avait, nous disent les ouvriers, un atelier 61 et un atelier 63 – ce qui serait pourtant une raison presque suffisante pour m’émouvoir.

Mais parce que les voix, les visages et les archives brutes en gros plan qui racontent ce qu’on fabriquait là, dans cette usine-ville vers laquelle on avait de longtemps afflué de campagnes lointaines, comme les images de la dévastation des lieux, pour y édifier des résidences de luxe, on les a lus/vus/entendus à Billancourt, autour de l’atelier 62, comme sur le parking de Daewoo à Fameck. 

Des univers en étroite et étonnante résonance, du plus symbolique – les lettres de l’enseigne au fronton qu’on arrache ou les bulldozers qui arasent, des Daewoo justement – au plus infime. Parfaite concordance des lieux, des gestes, des souffrances dites, celles du travail et celles des vies déracinées toutes entières dévolues à l’usine, dans des contextes géopolitiques éloignés mais au bout du compte, à quelques décennies près, réduits par les mêmes lois du capital.

Grand trouble ressenti aussi devant la proximité de nos regards et de notre écoute, que notre empathie soit portée par l’écriture ou par l’image. Des images magnifiques de bout en bout, jusqu’au plan panoramique final sur la ville et ce qu’elle est devenue, son gigantisme que l’on découvre seulement quand il ne reste rien de l’usine et que génération après génération les ouvriers qui l’ont faite se sont tus et éclipsés du tableau.

(Et pour prolonger, parce que j’y ai pensé en voyant le film, ce lien – vers le Japon cette fois – pour explorer de troublants vestiges d’industrie, superbement photographiés, merci à ses découvreurs)